Gregor. Tur. De mirac. S. Martini, n
qui prescrit de dire l'oraison dominicale en conclusion de chaque heure de l'office, la fait prononcer par le prior, mais le Sed libéra nos a malo est répondu par tout le chœur'. Le pape saint Grégoire aura adopté cet usage monastique.
L'épilogue du Pater est la prière Libéra nos 'quaesumus, elle aussi invariable, tandis que dans la liturgie gallicane et dans la wisigothique la prière correspondante varie à chaque messe, he Libéra nos quaesumus est comme une suite du Pater : il était chanté comme le Pater, et il est chanté encore à la « messe des présanctifiés » du Vendredi Saint. Il est une transition entre le Pater et le baiser de paix. Il reprend la dernière demande de l'orâison dominicale : que Dieu nous délivre, non seulement du mal, mais de tous les maux passés, présents, possibles, et qu'il donne la paix à nos jours, avant tout la pureté de la conscience [a peccato simiis semper liberi), et aussi la sécurité temporelle [ab omni periurbatione «ecwr/). Cette invocation, Da propitius pacem in diebus nostris, est dans le même sentiment que le Diesque nostros in tua pace disponas que nous savons être de saint Grégoire. La pensée que le monde est troublé, jusqu'à voir dans ces perturbations un signe de la fin, est une pensée familière à saint Grégoire, dont on peut reconnaître la main dans le Libéra nos quaesumus.
Les saints sont invoqués : la bienheureuse et glorieuse Vierge mère de Dieu (nouveau témoignage de la dévotion de Rome à Marie), les bienheureux
1. h'Amen, qui accompagne aujourd'hui le Pater, manque au Sacramentaire Gélasien et au Grégorien. Il est tenu pour une interpolation de la fin du Moyen Age. Tualhofer-Eisenhofeu, l. II, p. 201.
apôtres Pierre et Paul, et saint André, et tous les saints. VOrdo romanus IV, qui est un fragment de description de la messe papale, du x*-xi* siècle, énonce qu'après Andréa le célébrant nomme des saints à son choix : « Hic nominatim quales volaerit sanctos vel quantos commémorât ». Cette rubrique est signalée au xi® siècle par Bernold de Constance. Et l'on trouve, en effet, dans maints manuscrits des noms surnuméraires de saints introduits à cette place (Ebner, p. 427-428). Le texte reçu a prévalu cependant qui arrête les noms à celui de saint André, et c'est la leçon déjà du Sacramentaire Gélasien et du Grégorien. Mais pourquoi nommer saint André seul et de préférçnce? On a voulu voir là une trace de la dévotion personnelle du pape saint Grégoire et un souvenir du monastère romain sancti Andreae ad clivum Scauri fondé par saint Grégoire dans sa maison paternelle : ingénieuse conjecture du P. Grisar^ Joignez-y l'influence littéraire de la Passio sancti Andreae, œuvre du commeneement du vi« siècle.
Saint Augustin a écrit ; « Ubi estperacta sanctificatio dicimus orationemdominicam. .. Post ipsam dieilur : Pax vohiscum., et osculantur se chrîstiani in osculo sancto j)^. Dans la liturgie romaine, l'oraison dominicale dite, le Libéra nos quaesumus Domine
\. TnALHOFER-ElSENHÔFEU, t. U, p. 203.
2,-AuG. Sermo ccxxvii. Cf. Sermo vi, 3 (coll. de M. D.).
LA SALNTE COiMMUNION. 283
amène par une transilion habilement ménagée au baiser de paix, dont la formule est incontestablement Pax Dominî sit semper çohiscum, à quoi il est répondu : Et cum spivha tuo. Saint Justin le place immédiatement avant que soit apporté à « celui qui préside les frères » le pain et le vin (de l'offertoire), donc ante confecta mystcria. Les liturgies d'Orient l'ont conservé à cette place, la liturgie gallicane et la wisigothique pareillement^ : ces liturgies en font un acte de pardon mutuel que se donnent les chrétiens, avant d'apporter leur offrande à l'autel (réminiscence de Mat. v, 23-24). La lettre du pape Innocent à Decentius de Gubbio confirme que, au début du v" siècle, l'usage de Rome était le même que l'usage d'Afrique, et plaçait le baiser de paix, non pas ante confecta mysteria, mais après.
Le baiser de paix nous enseigne que nous avons le devoir d'aimer nos frères : « Magnum sacramentum osculum pacis, dit saint Augustin, sic oscuîare ut diligas » [Sermo vi, 3). Et encore : « Quomodo labia tua ad labia fratris tui acceduntj sic coî' tuum a corde eius non recédât » {Sermo ccxxvii). Le rite en remonte aux premiers temps de l'Église : on lui maintint sa place persévéramment dans les synaxes liturgiques, en dépit des calomnies que pouvait susciter ce pur symbole, et qu'il suscita en efiFet dans les premiers siècles'.
VOrdo missae de la Cour de Rome et des Mineurs, au xiii^ siècle, prescrit au célébrant de baiser l'autel avant de donner la paix (Ebner, p. 317). Il ne
i. Srawlev, p. 84, 113. DfCHESNE, Origines, p. 202-203. 2. I Thess. V, 2G. / Pet. v, 1*. Tertdllias. De oral. 18 ; Ad uxor. n, 4. Clem. Al. Paedag. ni, 81.
paraît pas que, à Rome, on ait pratiqué le rite de baiser la sainte hostie, non l'autel, rite signalé au xii^ siècle'. Innocent III ne le connaît pas. 11 note entre temps un usage disparu : « Sacerdos praebet osculum oris ministro », et ledit ministre s'inclinant avec respect « pectus osculatur ipsius » {VI, 5).
Le baiser de paix, au viii® siècle encore, en Occident, s'échangeait entre les clercs, entre les assistants aussi, « etpopulas, separatim virietfeminae », dit VOrdo romanus II. Innocent III (VI, 5) suppose que de son temps les assistants y ont part encore, « pacis osculum per universos fidèles diffunditur in Ecclesia ».
h' Or do romanus 1 rattache le baiser de paix au Pax Domini sit semper vobiscum. Mais il rattache à cette même formule le geste par lequel le pontife fait de la main trois signes de croix sur le calice, et, à la suite, « mittit sancta in eum ». Or par sancta il faut entendre la parcelle de pain consacré qui a été retenue d'une messe papale précédente et qui assure l'unité et la continuité du sacrifice. Pendant que le pape accomplit cette commixtion, l'archidiacre baise la patène qui portait les sancta et il donne la paix au premier des évêques, de qui elle passe de proche en proche jusqu'aux fidèles.
Nous sommes ici en présence d'une anomalie qui est la concurrence de deux gestes pour une m'ême formule : la commixtion des sancta et le baiser de paix accompagnant le Pax Domini sit semper vobiscum.
1. loANN. Beleth. Rationale divin, off. 48 : < Accepte pacis osculo ab ipsa eucharistia, ut quibusdam placet, vel, ut censent alii, ab ipsosepulcro etaltari... » —L'instrument de paix, osculatorium pacis, apparaît en Angleterre au xiu» siècle.
Cette anomalie a été corrigée dans la suite, d'abord du fait que le baiser de paix a été reporté après VAgnusDei. Puis, du fait que, on ne sait quand, le rite des sancta a disparu. Mais au rite disparu s'est substitué le rite de la commixtion de la tierce partie de la sainte hostie du jour, commixtion qui, dans VOrdo romanus /, accompagne encore l'acte par lequel le pape (revenu à son siège) se communie : le pontife, lisons-nous dans ledit Ordo, communie sous l'espèce du pain dont il détache avec les dents une parcelle qu'il met dans le calice en prononçant :
Fiat commistio et consecratio corporis et sanguinis DominI nostri lesu Christi accipientibus nobis in vitam aeternam. Amen. — Paxtecum. — Et cum spiritu tuo.
On a donc conservé le rite (propre à la communion du pape), en le substituant au rite supprimé des saj^cta.
Du même coup, la fraction a été déplacée. Nous avons vu quel relief elle avait dans la messe papale du viii" siècle, et comment le pape Sergius (687-701) avait institué que fût chanté par le clergé et le peuple Agnus Dei qui tollis peccata mundi miserere nobis, au moment de la fraction, « tempore confractionis dominïci corporis » [Lib. pontif. 1. 1, p. 376). La fraction perdit ce relief dans la liturgie romano -carolingienne : le célébrant y procéda à l'autel même et seul, tandis que le pape y présidait à son siège et que les évêques et les prêtres y procédaient autour de lv\i au presbyterîum, action collective qui était un dernier vestige de la concélébration d'antan. La fraction s'exécutapendantla conclusion du Li'ôera nos, qui n'a aucun
rapport avec elle, pas plus que le Pax Domini sit semper vobiscum. Et il se trouva que désormais fraction et comrailtion étaient finies quand commençait ïô chant di^YAgnus Dei. Il s'est produit ici, comme en d'autres points de la messe, un tassement, d'autant plus compréhensible que les sacramentaires anciens n'ont pas de texte pour cette zone de la messe.
Dans les liturgies gallicane et wisigothique, la eommunion est précédée d'une bénédiction du peuple par le célébrant. On croit en trouver trace chez saint Augustin (Srawley, p. 153). Saint Césaire d'Arles en est un plus sûr témoin. Saint Boniface Fèxporta en pays germanique, de quoi il fut repris par le pape Zacharie, qui n'acceptait pas les bénédictions « quas faciunt Galli », par vaine gloire, estimait-il ^ L'0;'fi?o7'o/«<2/ias F/, qui est dux*-xi^ sièele, a incorporé dans la messe pontificale le rite de ees bénédictions, qu'il insère aussitôt après Y Amen du Libéra nos q. D.
Statimque, episcopo dicente Per omnia saeeulasaecnlornm, (archidiaconus) accipiatbenedictionalem librum, et conversus ad populum dicat : Humiliate capita vestra Deo, et clero respondente : Deo grattas, porrigat episcopo librum. Expleta autem benedictione, veniens presbyter accipiat paeem ab episcopo, eamdem ceteris oblaturus.
Il est vrai que VOrdo F/n'est pas romain de Rome : les Ordines authentiquement romains ne disent mot de cette bénédiction, que l'ancienne liturgie gallicane réservait aux évêques, et que Rome n'a jamais
it Gaesar. Serwio cglxxxi, 2, et cclxxxii, 2 (^pperad. Aug.), Jkrt^,
voulu incorporer dans sa liturgie^ : l'oraison romaine Super populum suffisait.
Nous avons relevé que la formule Fiat eommi&Uc et consecratio corporis et sanguinis D. N. I. C. accipientibus nobis in vitam aeternam, Amen, est donnée par r(?/'<^o romanus J, par rO/-û?o romanus II f de même par YOrdo romanus de Saint- Amand, comme une prière prononcée à voix basse par le pontife au moment où il va communier au calice, et le calice auquel boit le pape est le même auquel boira après lui le presbyterium. Cette formule est bien plutôt une formule de commixtion, que de communion. Aussi n'est-il pas étonnant qu'elle se»\t restée liée à la commixtion, quand la commixtion a été transférée avant VAgnus Dei. Il reste qu'alors la communion du pontife se fait en silence. Et telle dut être la règle jusqu'au temps où les prières autour de la communion du célébrant furent introduites par la piété spontanée dans la liturgie de la messe, c'est-à-dire vers le xi* siècle.
La communion dés fidèles^. Paul diacre (FiYa Gre-
i. Alcuin leur avait fait une place dans son supplément au Sacramentaire Grégorien, sous le nom de Benedichoneseptscopales (Wiiso-, p. 2*7-254). Voyez Doro mokis, « Un recueil gallican inédit de Benedictiones episcopales en usage à Freisiag aux vii»-ix« siècles », Revue bénédictine, 1912, p. 168-194. La liturgie de Lyon a conservé jusqu'aujourd'hui la bénédiction cpiscopale avant la communion.
S. La rubrique qui fait réciter le Confiteor, puis le Misercatw et Vlndulgentiam, puis VAgnus Dei et le Dominenonsum dignm, viVOX
goj% 23) raconte l'histoire de cette romaine qui assiste un dimanche à la messe du pape saint Grégoire et s'approche pour communier à son rang [ordine suo] des mains de l'Apostolique. Le pontife lui présente la sainte hostie [offàrn dominici corporis porrexit) en disant : « Corpus Domini nostri lesu Christi prosit tibi in remissionem omnium peccatorum et vitam aeternam ». On sait le reste, et comment la noble dame s'attira une grave leçon du pape pour avoir souri étourdiment. Le mot porrexit suggère que le pape tend le pain consacré au communiant, qui le prend de ses mains d'abord, qui le portera à sa bouche ensuite. VOrdo romanus VI, qui est du x*-xi® siècle, distingue deux manières de recevoir la communion sous l'espèce du pain : les prêtres et les diacres reçoivent de l'évêque le corps du Christ dans leurs mains, les sousdiacres le reçoivent dans la bouche. On peut inférer que les clercs moindres et les fidèles recevaient, comme les sous-diacres, la sainte hostie sur les lèvres, à cette époque.
Recevoir enti*e ses mains le corps du Christ est la manière antique de communier. On peut rappeler l'inscription de Pectorius d'Autun (fin du ii® siècle), dont les mystiques symbolismes décrivent la communion : « O race divine du poisson céleste..., reçois l'aliment doux comme le miel du Sauveur des saints ;
de distribuer la communion aux fidèles, n'est pas signalée avant le xm« siècle. Ce groupe de prières, croit-on, a dû constituer d'abord le rituel de la communion distribuée en deliors de la messe, aux malades, par exemple. On lit cependant déjà dans VEnchiridion precationum de Cliarles le Chauve : « Confitenda sunt peccata bre- Yiter anle altare secrète coram Deo, antequam vestram offeratis oblationem vel communicelis. »
mange à ta faim, tu tiens le poisson dans tes mains ! » Le geste est décrit par saint Gyprien, quand il parle de « partem cum cetei'is... accipere, sanctum Do7nini edere et contreciare td {De laps. 26); par saint Augustin, quand il parle de recevoir (le corps du Christ) « coniunctis manibus » [Contra ep. Pavmen. n, 13) ^ Victor de Vite a une page magnifique dans son histoire de la persécution vandale en Afrique. Il raconte le martyre d'un adolescent, Maioricus, que sa mère, Dionisia, encourage de la voix et du geste à supporter ses tortures. Quand il eut expiré, elle le recueillit dans ses bras et l'ensevelit à l'intérieur de sa maison. Les expressions de l'évêque historien s'illuminent de liturgie : « Amplexansque nia hostiam suam, quantis potiiit vocibus Domino gratias agens, ad gaudium spei futurae in sua domo maluîtsepeliref ut... alienamseafiUonunquam esse confidat » (m, 24). Le geste de la mère est celui d'une chrétienne qui communie.
Un trait antique aussi est révélé par la vie de sainte Mélanie. Le 31 décembre 439, qui était un dimanche, au soir duquel elle mourut, à Jérusalem, elle reçoit la sainte communion des mains de l'évêque, quelques instants avant de rendre le dernier soupir : elle eut la force de répondre Amen et de baiser la main droite de l'évêque^. On baisait la main de l'évêque qui distribuait la communion, et le rite s'est conservé jusqu'aujourd'hui.