I. .lAFFE, 3H
baiser de paix est échangé. On voit là, et à tel autre passage de la même lettre concernant le baptême, que tout ce qui touche aux '< sacrements » est considéré comme réservé. Le pape y insiste en terminant : « Je pourrai, écrit-il à l'évêque, quand tu serasprésent, répondre à tes questions sur les points dont il n'est pas permis de s'expliquer par écrit, reliqua... quae scribi fas non evat. » C'est bien absolu, étant donné que Técrit est une lettre adressée à un évéque, et c'est nouveau. Dirons-nous que le pontificat du pape Innocent 1'^'^ 401-417) est le temps où, à Rome, les prières du canon ont cessé d'être prononcées à haute voix?
Telle était certainement la règle au ix'= siècle, dans la liturgie romano-carolingienne, règle dont témoigne VOrdo romanns II : « La préface finie, y lisons-nous, on entonne l'hymne angélique, c'est-àdire Sanctus, sanctus, sanctus, dans lequel on ré- ^ pète deux fois Hosanna. Quand l'hymne est achevé, le pontife qui était incliné et tout le clergé avec lui) se redresse seul et silencieusement entre dans le canon » [tacite intratin canonem,. Il prononcera donc à voix basse le canon, tout le canon . jusqu'au Pev omnia qui le termine et auquel l'assistance répondra Amen : une seule exception, il dira le Nobis quoque peccatoribus à voix assez haute pour être entendu des assistants, « aperta damans voce >-, écrit VOrdo cité.
Les liturgistes carolingiens s'accordent à dire que l'usage de réciter le canon à voix basse s'est introduit par respect pour les paroles si saintes qu'il renferme, « ne i>e/ba ta/n sacra vilescerent ». On retrouve la même explication dans le De divmis
officiis du pseudo-Alcuin (x^-xi^ siècle), qui la confirme par un récit légendaire emprunté à un écrivain ascétique palestinien, Jean Moschus, dont le livre (sorte de « lég'ende dorée » qui porte le titre fleuri de Pi'é spirituel) a été composé en grec entre 615 et 620 à Rome où l'auteur s'était réfugié : c'est rhistoire d'enfants qui, par manière de jeu, ayant voulu faire semblant de célébrer les saints mystères, prononcèrent les paroles de Tanaphore (ou canon), et aussitôt le feu du ciel anéantit leur autel improvisé et les anéantit presque eux-mêmes '. Cette légende était bien faite pour inculquer le respect et même la terreur des paroles sacrées qui opéraient le miracle de la conversion du pain et du vin au corps et au sang du Christ. M. Edmund Bisliop signale à ce propos le changement qui s'est produit dans la piété grecque, à partir du milieu du iv^ siècle (en réalité, à mesure que s'est accréditée chez les Grecs la théorie de l'épiclèse) : le moment de la consécration devient un moment qui doit inspirer dans les fidèles un sentiment de crainte révérentielle, cela est dit proprement par saint Cyrille de Jérusalem, puis par saint Jean Chrysostome, cela devient l'esprit de la liturgie qui a élevé (au v^ siècle] un mur, l'iconostase, entre l'autel et l'assistance 2 !
Au vi* siècle, il semble qu'on ait essayé de réagir contre cet esprit. Une novelle de l'empereur Justi-
4. Pseudo-Alcuin. De div. offic. 40 (P. L. l. CI. j). 1-25C.). Prat. Spiritual. 196 :« ... quoniam (luibusdatn in locis alla voce coiisueverunt presbyteri sancti sacrificii orationes pronunliare... » Rapprocher ibid. 25.
-2, CoNOLLY, Lilurr/ical homilies of Narsai (i909\ Appendix by Bbm. Bisiiop, p. !»2-9T. cr. Lilurgica Historica. p. 24.
nien, datée du 26 mars 565, recommande aux évoques et aux prêtres do ne pas faire la divine oblation secrètement, mais de façon à pouvoir être entendus par le peuple fidèle' : sûr indice que, au vi'= siècle, en Orient, l'usage était devenu général de prononcer l'anaphore secrètement.
Mais que cet usage fût dès lors observé en Occident, on n'en a pas de preuve directe-. Pour Rome cependant, l'autel dos basiliques étant en règle générale surmonté d'un ciborium, on voit apparaître au vi°-vii<^ siècle, des courtines destinées à fermer les quatre arceaux du ciborium. Ainsi le pape Sergius (687-701) est dit avoir donné à la basilique de Saint-Pierre des courtines 0}iietra{>ela de ce modèle, les unes blancbes, les autres rouges Lib.pontif. t. 1, p. ;j75 . Le pape Benoît 11 684-685), que nous avons vu donner à la basilique do Sainte-Marie ad majtyres un ciborium de porphyre, décore ce ciborium de courtines de soie : « ... et in circuita palergium de olosericum pulcherrinnun >■>. A la basilique de
1. Novell. CXXXVII, 6 (éd. Sciiuell, p. 699] : ■ lubemus omiies et episcopos et presbyteros. non tacite, sed ea voce quae a fideli populo exaudiatur sacram oblationeni... faciant... Propterea igilur (|uae in ^acra oljlatione fiunt preces... clara voce... olferii par est... »
•2. Saint Césaire d'Arles veut que ses fidèles assistent à la messe, et ne considère pas l'avant-messe connue faisant en rigueur partie de la inosse : < .Non tune fiuiil missae quando divinae lecliones in ecclesiarecitanlur, sed quando munera offeruntur et corpus vol sanguiâ Domini consecratur. Vous pouvez lire les propUètes, les apôtres, les Évangiles, chez vous : < Consecratioiiem vero curporis vcl sanguinis Domini non alibi, nisi in domo Dei, audire et videre poleritis. •' Serm. append. Aiuj. (.«.lxxxi, 2. Notez : audire, videre. On en pourra inférer que dans la première moitié du vr siècle, à Arles, les fidèles pouvaient entendre les prières de la consécration. El l'on Mil si Arles s'api>liquail à suivre l'usage de Rome! l'eu après le temps de saint Césaire, la liturgie do saint Germain de Haris suppose que la prière de la consécration e>t dite secrètement; autant les SacranieiUaircs d'Aulnn et d'Au\errc.
Saint-Valentin où il a donné un ciborium aussi, il donne des courtines tissues d'or : «... et in circuitu palergium chrisoclavuin pretiosissimum » [ibid. p. 363). Notez l'indication in circuitu, qui suggère que ces courtines font le tour de l'autel : le mot telravela le dit mieux encore. Pourquoi envelopper ainsi l'autel, sinon dans le même sentiment qui suggère de prononcer le canon dans le secret?
Le pontife entre dans le canon à la façon du grandprêtre qui pénètre seul dans le Saint des Saints, et qui franchit seul le voile qui sépare le Saint des Saints du Saint où pénètrent les prêtres. Rappelezvous l'épître aux Hébreux et ce qu'elle dit de « l'audelà du voile où Jésus est entré pour nous, le premier, en qualité de grand prêtre pour toujours selon Tordre de Melchisédech ^> Heb. vi, 19-20). Cette mystique est appliquée au canon : l'évêque est là dans l'au-delà du voile et face à face avec la gloire de Dieu. Mais cette mystique est bien plus orientale que romaine.
Nous abordons une question qui depuis vingt ans est très débattue, la question de savoir de quelles prières a été formé primitivement le canon de la messe romaine, et si le canon reçu n'a pas passé par de graves remaniements avant d'être dans l'état où nous le voyons'. Cette question s'est fort compli-
1. Les diverses théories en présence, avecla bil)liograpliie tlu sujet, sont rapportées par Fortesoie, p. 138-169. Voyez aussi Dom Cabrol, art. « Canon » de son Dictionnaire, et G. Raischex, Eucharistie und Busssakrament^ (1910), p. o.";-Ht, ■ Der Kanon der heiligen Messe ».
quée du fait d'avoir été traitée par d3S méthodes déconcertantes. Peut-être y pourrons-nous mettre un peu de clarté en la traitant simplement par la méthode historique.
Je prie mon lecteur de vouloir bien, pour les développements qui vont suivre, avoir sous les yeux le texte même du canon de la messe du Missel Romain.
Un fait de premier plan est la citation que l'on rencontre du canon romain dans le De sacramentis et que nous avons mentionnée tantôt. L'évéque qui parle dans ce traité (et ce traité peut être une catéchèse) est l'évéque d'une Église de l'Italie septentrionale 'on a pensé àRavenne), où ce qu'a enseigné saint Ambroise n'est pas ignoré, où le texte du canon, invariable à toutes les messes, se trouve être substantiellement le même qu'à Rome, Rome « dont nous suivons en tout l'exemple et la règle », déclare l'auteur du De sacramentis (III, 1). Veux-tu savoir, dit-il, que c'est avec des paroles célestes que l'on consacre le pain et le vin qui sont sur l'autel ? Ecoute quelles sont ces paroles :
Dicit sacerdos :
Fac nobis, inquit, hanc oblationem adscriptam, nitam, rationabilem, accepfabilem, quod figura est corporis et sanguinis Domini nostri lesu Ghristi.
Qui pridie quam pateretur in sanctis manibu? suis accepil panera, respexit in caelum ad te, sancte pater omnipotens, aeterne Deus, gratias agens benedixit, fregit, fractumque aposlolis suis et discipulis suis tradidit dicens : Accipiteet édite ex iioc omnes : hoc est enim corpus meum, quod pro inultis oonfringetur. Similiter eliam calicem, postquam ce-
— On trouvera les \ues de Dom Casiii au tome V (189ti) de la Paléographie musicale, et dans le mémoiro <|iii a pimr titre L'eucharistia canon primitif de la messe (\9ii).
iH LEruNS SUR LA xMESSE.
natum est, pridie quam pateretur, accepit, respexit in caelum ad te, sancte patef omnipotens, aeterne Deus, gratia? agens benedixit, apostolis suis et discipulis suis tradidil dicens : Accipite et bibite ex lioc omnes : hic est enim sanguis meus. — Quotiescumque hoc feceritis, toties coraraemorationem mei facietis. donec iterum adveniam ^
Plus loin (IV, 27', notre auteur produit un autre fragment qui complète sa citation du canon :
Et saccrdos dicit :
Ergo raemores gloriosissimae eius passionis et ab inferis resurrectionis et in caelum ascensionis, ofFerimus tibi hanc immaculatam hostiam, rationabileni hostiam, incruentatn hostiara, hune panera sanctuni et caliceca vitae aeternae, et petimus et precamur ut hanc oblationem suscipias in sublimi altari tuo per manus angelorura tuorum, sicut suscipere dignatus es munera pueri tui iusti Abel, et sacrifîcium patriarchae nostri Abrahae, et quod tibi optulit summus sacerdos Melchisedech.
L'auteur du De sacramentis professe que la conversion du pain et du vin au corps et au sang du Christ est opérée par les propres paroles du Christ : « JJbi venitur ut conficiatur venerabile sacramentum, iam non suis sei'monibus utitur sacerdos, sediititur sermonibus Christh> (IV. i4 . Les paroles du Christ, les paroles célestes, sont enchâssées dans le Qui pridie. Le Fac nobis est une introduction au récit de la cène et aux célestes paroles, le Ergo memores (ou
1. Dcsacram. lY. 2l-:22. Les paroles quoliescumque-adveniam sonl ibid. 2C. Dans L'eucharistie, y. 3i;-2-3»u, j'explique comment figura corporis etsarir/uinis est synonyme de sacramentum corporis et sanguinis, à cette épo((ue en Italie, et par exemple dans le langage liturgique de l'évéïine de Brescia Crandentius. — Sur l'origine et la date du De sacramentis, vuyez L'eucharistie, p. 3»6.
anamnèse; en est l'épilogue et exprime loblation que le célébrant fait à Dieu du corps et du sang du Christ présents entre ses mains.
J'ai dit que le canon produit par l'auteur du De sacramentis à la fin du iv'' siècle était substantiellement le même que le canon romain. La tradition textuelle directe de ce dernier ne remonte pas si haut : elle remonte à la fin du vi^ siècle ou au début du VI i*^ : le plus ancien texte du canon romain est celui qui se lit dans le Sacramentaire Gélasien * . Le i)e sacramentis, s'il paraît intégral dans le texte de son Qui piidie, abrège les autres prières. Son Fac nobis est notre Quam oblationem présenté absolument et toute relation supprimée avec ce qui devait précéder :. son Ergo niemures bloque en une seule phrase notre Unde et memores, notre Supra quae, et notre Supplices. On ne peut pas supposer que le texte du Sacramentaire Gélasien est une paraphrase dnn texte primitif plus concis, tandis que le texte du De sacramentis peut être une citation écourtée et comprimée, l'auteur n'ayant intérêt à donner dans leur rédaction authentique que les « paroles célestes » de son Quipridie.
On arrive ainsi à cette conclusion ferme, admise de tous les critiques, que, autour de l'an 400, le canon, qui se retrouvera au vi=-vii' siècle dans le Sacramentaire Gélasien, était en usage en Italie, et que l'auteur du De sacramentis qui le cite le considère comme faisant loi dans la liturgie. Dirons-nous pour autant que ce canon était celui de Rome?
1. Edition Wii^îf, p. -jai-iati. Voyez bisnnr'. p. "il-HS, • On thc ear lexls of llie roman canon •, édition tritii|ue du canon romain.
Oui, et nous en avons la preuve dans un traité romain, les Quaestiones Veteris et Non Testamenti, faussement attribué à saint Augustin, composé en réalité entre 370 et 374 et composé à Rome, sans doute par cet Isaac , juif converti qui eut le front en 374 d'intenter un procès criminel au pape Damase devant le préfet de Rome, et qui, à la suite, exilé en Espagne par l'empereur Gratien, se vengea de l'Eglise en redevenant juif *. Dans ses Quaestiones, incidemment, Isaac reproche aux Romains de qualifier Melchisédech de grand prêtre. Sans doute, écrit-il, Melchisédech est prêtre, cependant le Christ aussi est prêtre, et des deux le Christ est le grand prêtre. Cette chicane serait sans intérêt, n'était qu'elle nous révèle un trait du canon de la messe. Isaac écrit en effet : « Spirilus sanctits quasi autistes sacerdos appellatus est excelsi Dei, non sunimus, sicut nostri in oblatione praesuiniint » ^. Le mot 0(?»/rtfio ne laisse aucun doute sur la présomption que vise cet exégète grincheux : il s'en prend au canon de la messe romaine du temps du pape Damase (366-384), et nous révèle que notre Supra quae s'y lisait dès lors.
Ce même Supra quae romain est attesté par une allégation à\x Liber pontifie alis^ qui rapporte du pape saint Léon (440-461) que par lui fut introduit dans le canon de la messe [intra actionein sacrificii) les mots « Sanctum sacrificium et cetera » [Lib. pontif. t. I, p. 239). Le sacrifice de Melchisédech est un sacrifice saint et une hostie immaculée, parce que ce
1. Bardenhewer, Patrologie (1910), p. 384, hésite, non sur la date, mais sur l'identité de l'auteur.