LE CAN'OX HOMAIX
paix qui n'est pas selon le monde, la paix de Dieu, diesque nostros in tua pace disponas. Cette paix nest pas celle de l'empire romain, mais des âmes. Que Dieu nous préserve de la damnation atque ah (leterna dnmnatione nos eripi). qu'il nous mette au nombre de ses élus [et in electorum tuorum iubeos grege nu niera t'i], le troupeau des élus dont il est le pasteur.
Toutes les prières qui se placent entre le Sanctus et le Qui pridie (si nous exceptons le Communicantes) sont des prières d'offrande : le célébrant présente le pain et le vin, les oblata des afférentes, et il exprime à quelles intentions cette offrande est faite. Le Quam oblationem reprend le thème, il demande à Dieu que cette offrande (matérielle; soit par lui bénie sans réserve [in omnibus), reçue [adscriptam]^, ratifiée [ratam), raisonnable 2, agréable {acceplabilem), afin qu'elle devienne le corps et le sang de notre Seigneur Jésus Christ, le fils bien-aimé de Dieu : par ces derniers mots nous nous élevons de l'ordre de l'offrande (matérielle) à l'ordre du sacrement. Le mot benedictam suggère le signe de croix que le célébrant dessine trois fuis sur les oblats considérés comme un tout, puis séparément sur le pain qui va devenir le corps du Sauveur, sur le vin qui va devenir son sang. Les liturgistes récents qui ont proposé de voir dans le Quam oblationem l'épiclèse de la liturgie
1. Uapproclie/ cette oraison du Sacramentaire l.i'Onicu 'Keltue, p. 64) : • OmnipoteDB sempiteme Deus, qui offerenda tuo iiomiui triijui», el oblata devotloni nostrae servitutis adscrihis... » Adscribere retient à porter à l'avoir de (|uel<|u'uii.
2. AUuaioii A hom. xii, 1 : < Extiibcatis corpora vestra liosliain ^ivenlem, sanclam, Deo placcntcni, rationabile obsequiuni ve- Btmm. •
romaine, n'ont pas observé que le Quam ohlationem est une transition, une dernière préparation, et que son contenu n'en est pas autre que celui d'une secrète, par exemple la secrète suivante du Sacramentaire Grégorien (Wilson, p. 81) :
Munera, Domine, oblata sanctifica, ut tui nobis unigeniti corpus et sanguis fiant. Per eumdem.
Le mot nobis, dans ut nobis corpus et sanguis fiât, est ce que les grammairiens appellent un datif éthique ou explétif, au sens où Boileau écrit : Prendsmoi le bon parti.
Nous arrivons aux paroles sacramentelles. Le Qui pridie ou le récit de la cène se raccorde par le pronom qui à la prière précédente qui se terminait sur le nom de Jésus Christ.
Pridie quam pateretur marque le temps : In illo tempore n'aurait pas suffi, on voulait préciser et aussi rattacher la cène à la passion. Dom Cagin a rendu le service de montrer que ces termes Pridie quam pateretur sont propres aux liturgies occidentales; tandis que les liturgies orientales sans exception disent In qua nocle tradebatur, emprunt au récit de la cène de saint Paul (/ Cor. xi, 23;. Le canon romain, qui dira tout à l'heure Postquam cenatum est, néglige de marquer en commençant que l'institution de l'eucharistie prend place dans un repas : (« manducantibus illis », dit saint Marc; « cenantibus eis », dit saint Mathieu).
Accepil panein, deux mots pris aux trois Synoptiques et à saint Paul.
In sanctas ac venerabiles manus suas, ces mots qui ne sont pas scripturaires, fixent les regards sur le Sauveur dans un sentiment de tendre respect.
Et elevatis oculis in caelum ad te Patrem siiiim omnipotentem, cela non plus n'est pas des récits scripturaires de la cène. C'est un rappel premièrement du miracle delà résurrection de Lazare dans le quatrième Evangile, où « Jésus, levant les yeux en haut, dit : Père, je te rends grâces de ce que tu m'as écouté » (loA. XI, 41). C'est secondement un rappel du miracle de la multiplication des pains, où, « levant les yeux vers le ciel, Jésus dit la bénédiction et rompit les pains » (Marc, vi, 41 , et les textes parallèles). Ce rappel de deux miracles grands parmi les plus grands est pour nous préparer à un miracle plus grand encore.
[Tibi) gratias agens est pris au récit de saint Luc et de saint Paul. BenedLvit, à saint Mathieu et à saint Marc. Dans la langue évangélique, bénir est synonyme de rendre grâces. Fregit est commun aux quatre récits scripturaires. Deditque discipulis suis, le Sacramentaire Gélasien écrit dédit simplement, le Grégorien de même. On aura corrigé dédit en deditque qui est dans saint Mathieu, au lieu que saint Marc et saint Luc ont et dédit. Dicens est pris à saint Luc; saint Mathieu et saint Marc ont et ait, saint Paul et dixit.
Les paroles du Christ rapportées par le canon romain sont ; Accipite et manducate ex hoc onines : Ifocestenim corpus meum. Cette rédaction est celle de saint Paul, qui n'a cependant ni ex hoc omnes, ni
LliroNS suit I.A MESSE. lô
enim. Saint Mathieu a ex hoc omnes, mais seulement après le hihite prononcé sur le calice.
Simili modo est le similiter de saint Luc et de saint Paul. Postquam cenatum est est le postquam cenavit des mêmes.
Accipiens et hune praeclarum calîcem. in sanctas ac venerabiles manus suas. — Que le Sauveur ait pris le calice, ce geste est marqué par saint Mathieu et par saint Marc. Le calice est qualifié de praeclarus, réminiscence biblique [Ps. xxii, 5 : Et calix meus inebrians quam praeclarus est!) propre au canon. Les mains saintes et vénérables sont une répétition du trait déjà noté.
[Item tibi) gratins agens est de saint Marc, sans tibi, et sans item qui souligne la similitude des deux actions de grâces du Sauveur. Benedijcit, qui nest pas donné ici par les récits scripturaires, est introduit pour la symétrie. Deditque discipulis suis est le et dédit illis de saint Mathieu, le dédit eis de saint Marc. Dicens est de saint Mathieu, de saint Luc et de saint Paul.
Accipite, à propos du calice, est suggéré par la symétrie.
Bibite ex eo omnes est pris à saint Mathieu (la Vulgate a hoc pour eo).
Hic est enim calix sanguinis mei, novi et aeterni testamenli mysterium fidei), qui pro vobis et pro multis effundetur in remissionem peccatorum. — Cette rédaction est celle de saint Mathieu. Toutefois saint Mathieu ne dit pas calix sanguinis mei, il dit sanguis meus. Il n'a pas et aeterni^ réminiscence biblique [Ps, civ, 10). Il n'a pas pro vobis [et), qui vient de saint Luc.
l.i: LAX(,)X ROMAIN. 2D5
La parenthèse inijsterinm fîdei se lit dans le Sacramentaire Grégorien et clans le Gélasien, elle est attestée pareillement par le commentaire sur la liturgie gallicane de saint Germain de Paris, au vi^ siècle; elle manque cependant à la citation faite du canon romain par le De sacramentis du pseudo-Ambroise. On peut y voir une réminiscence de / Tiin. m, 9 : Habentes mysteriu/n fidei in conscientia pnra, et un liommage d'adoration rendu par le célébrant au mystère que la foi seule découvre.
Le récit de la cène s'achève par les paroles Ilaec quotiescnmque feceritis, in mei menioriam facietis, qui s'inspirent de saint Paul sans le répéter, car saint Paul écrit : « Hoc facile quotiescnmque bibetis in meam corumemoi ationem. »
On voit que le canon romain n"a pas voulu faire entrer dans son récit de la cène tous les traits des Synoptiques et de saint Paul, mais seulement ceux qui étaient nécessaires à la description, à la constilution du rite sacramentel. Le Sauveur prend du ;iin, rend grâces, le bénit, le rompt, le distribue à s.es disciples : le Sauveur prend un calice, rend grâces, le bénit, le donne à ses disciples. Le Sauveur prononce sur le pain et le calice les paroles qui révèlent l'invisible miracle de la présence réelle, et sur le calice la parole qui annonce que ce sang sera versé (sur le Calvaire) pour la rémission des péchés, c esl-à-dire la volonté qu'a le Sauveur de faire de son corps et de son sang un sacrifice. 11 prononce enfin la parole qui institue la réitération que devront faire les disciples de ce geste, de ce miracle, de ce sacrifice, en mémoire de lui. C'est tout, mais c'est l'essentiel.
La formule Qui pridie du canon romain a ceci d'exceptionnel qu'elle est textuellement commune aux diverses liturgies d'Occident. Il n'y aurait pas lieu de s'en étonner, si elle était une citation littérale homogène des Synoptiques ou de saint Paul, mais elle est un choix délibéré de traits pris soit aux Synoptiques, soit à saint Paul, et ces traits sont fondus dans une rédaction qui a sa physionomie propre et par surcroît des traits à elle. On aurait pu être tenté d'ajouter des traits surnuméraires : Rome a elle-même ajouté le et hune praeclarum (devant ealicem) et le mysterium fidei que ne connaît pas le De sacramentis. Moins discrètement la liturgie wisigothique complétera les derniers mots par cette addition : « Quotiescunque nianducahitis panein hune et ealicem meum bihetis mortem Domini annuntiabitis donec çeniat in claritatem de caelis », qui a le tort grave de prêter au Sauveur des paroles qui ne sont pas de lui. On pourrait produire d'autres exemples. Le fait est d'autant plus remarquable de l'invariabilité substantielle du Qui pridie en Occident, J^réfaces, prières /?os^ Sanctus, prières post Pridie, tout est laissé en Occident à ce que Dom Cagin appelle la loi de variabilité : il n'y a que le Qui pridie qui ne change pas. « Ce respect pour une sorte de Saint des Saints, dont on peut bouleverser tous les abords et les alentours, mais auquel on s'interdit religieusement de jamais porter une main téméraire, ce privilège exceptionnel,... n'est-il pas le plus éloquent témoignage de la croyance des Églises latines aux divines réalités abritées sous ce vénérable texte ^ ? »