ALBERT LE GRAND
dont on serait tenté de croire que c'est tout simplement quel(iue machine à calculer, personnifiée par l'exagération populaire.
Bien mieux, Albert le Grand avait invité à dîner un certain comte de Hollande. Pour recevoir dignement ce haut personnage, il fait dresser la table au milieu du jardin, ce qui, naturellement, étonne beaucoup le comte et les seigneurs qui l'accompagnaient : car on était en plein hiver, et plusieurs pieds de neige couvraient le sol du jardin. Mais, au moment de se mettre à table, la neige disparait, une douce chaleur succède aux rigueurs de la froidure, les arbres se parent de leur feuillage et de leurs fleurs, et les oiseaux joyeux font entendre à l'envi leurs chants du printemps. Cette scène se continue aussi longtemps que dure le repas; mais, à l'instant où le dîner se termine, tout l'enchantement s'évanouit, et l'hiver reparaît avec ses glaces et son aridité.
Vous voyez quelle idée on se formait alors des hommes qui se livraient à l'étude de la Chimie. Euxmêmes ne contribuaient pas peu à l'entretenir : ils aimaient, en général, à se donner comme disposant d'une puissance bien supérieure à leurs forces. C'est ainsi qu'on les voit souvent se vanter de savoir faire de l'or, et d'en faire en telle quantité qu'ils veuent, ou du moins de connaître des gens qui en
font; de sorte que l'opinion qu'ils laissent établir sur leur compte va bientôt grossissant, et leur fait attribuer des connaissances qu'ils n'ont jamais possédées, et une puissance imaginaire.
Ceci, du reste, ne s'applique en rien à Albert le Grand, dont le traité de Mineralibus et Relus metallicis offre tout au contraire plus de réserve et de sagesse qu'on n'en devrait attendre de l'époque. L'auteur y expose et y discute les opinions de Geber et des cbimistes de l'école arabe; il admet leur façon de voir sur la nature des métaux ; il partage leurs idées sur la génération de ces corps ; mais il y ajoute des observations qui lui sont propres, et surtout de celles que l'habitude de voir des mines et des exploitations métallurgiques lui a permis de faire.
On ne pourrait donc extraire de cet ouvrage que des faits de détail, si l'on voulait citer quelque chose qui appartînt à son auteur ; mais on donnerait par ce procédé une mauvaise appréciation de son mérite. Ce qui caractérise le traité de Rébus metallicis que j'ai étudié davantage, c'est l'exposition savante, précise et souvent élégante des opinions des anciens ou de celles des Arabes; c'est leur discussion raisonnée, où se décèle l'écrivain exercé en même temps que l'observateur attentif.
A l'époque où florissaient Roger Bacon et Albert le Grand, la France ne possédait aucun savant de