RAYMOND LULLE
les années de sa jeunesse dans les fêtes et les plaisirs. Le hasard le fit amoureux d'une dame, et amoureux passionné. Il n'est point de folie que cette passion ne lui ait inspirée. On le vit même, songez au temps et au pays, on le vit même pénétrer dans î'église à cheval, pour s'y faire remarquer de la dame de ses pensées.
Fatiguée de ses assiduités turbulentes, la signora Ambrosia de Castello lui écrivit une lettre qui nous est restée, où elle cherche à calmer cet amour dont elle se sent indigne, où elle rappelle à lui-même un esprit fait pour s'appliquer à des choses plus sérieuses. Raymond LuUe n'en continua pas moins ses poursuites ; il fit des vers en son honneur : elle occupait toutes ses pensées, et le délire de son amour ne s'apaisait nullement. Enfin, inspirée par la Providence, à ce que disent d'anciens auteurs, et voulant mettre un terme à ses importunités, elle lui donne un rendez-vous chez elle ; et là, après avoir répété ses conseils, sans rien gagner sur son esprit, elle ajoute : « Eh bien! Raymond, vous m'aimez, et savez-vous ce que vous aimez ? Vous avez chanté mes louanges dans vos vers; vous avez célébré ma beauté, vous avez loué surtout celle de mon sein. Eh bien ! voyez s'il mérite vos éloges, voyez si je suis digne de votre amour. » Et en même temps, elle lui découvrit ce sein, que rongeait un cancer affreux.
3o rniLOSOPHiE chimique.
Raymond Lulle, frappé d'horreur, court s'enfermer chez lui. Jésus-Christ lui apparaît, et, renonçant au monde, il distribue ses biens aux pauvres pour entrer dans un cloître à l'âge de trente ans. II s'y livre à l'étude de la Théologie, à celle des langues et à celle des sciences physiques, avec la passion qu'il mettait naguère dans ses folies de jeune homme.
Bientôt après, il conçoit l'idée d'une croisade, et porte dans ce projet toute l'exaltation de son esprit ardent. Pour cette entreprise, on le voit parcourir tous les pays de l'Europe, se mettre en rapport avec les princes et les grands de presque toutes les nations, visiter tous les hommes célèbres du temps, et, malgré son peu de succès, ne pas négliger la moindre chance pour l'organisation de sa croisade, dont le but, chose singulière, était la conversion des peuples de l'Algérie , et la destruction de l'esclavage. Comme il avait besoin de parler aisément la langue du pays, il prend auprès de lui un esclave mahométan; mais celui-ci, ayant pénétré les intentions de son maître, le frappe d'un coup de poignard dans la poitrine.
Raymond Lulle eut le bonheur de ne pas succomber, et son zèle apostolique n'en fut pas refroidi. Il parcourut de nouveau une partie de l'Europe sans succès, et se décida à partir seul pour Tunis, où il
RAYMOND LULLE. 3l
établit des conférences publiques sur la religion. Il fut bientôt arrêté, mis en prison, puis embarqué de force et renvoyé en Italie, où il recommença sa carrière aventureuse et agitée, sans cesser de produire quelques-uns des ouvrages si nombreux dont il est l'auteur. Enfin, il se décida à retourner en Afrique, recommença ses prédications dans une ville dernièrement illustrée par le succès de nos armes, à Bougie, où la populace, ameutée contre lui, le poursuivit à coups de pierre, et le laissa mort sur le rivage. Quelques marins rapportèrent son corps dans sa patrie , où Raymond fut honoré comme un saint; et de fait, si l'on en croit la légende, son corps abandonné sur la grève attira l'attention des matelots à cause de la lueur qu'il répandait au loin.
Telle fut la fin de cet homme extraordinaire, qui se fût acquis un rang éminent dans l'histoire de la civilisation, si les circonstances n'eussent fait échouer sans cesse les projets qu'enfantait son génie, pour soumettre l'Afrique à l'Europe.
D'après cet exposé des aventures de Raymond Lulle, on croirait impossible qu'il ait pu laisser, sur la Chimie surtout, des ouvrages dignes de quelque attention. Comment s'imaginer, en effet, qu'une vie si agitée lui ait permis de méditer des idées profondes, de se livrer à des travaux importants? Et
bien, tout en voyageant sans cesse, il trouvait le moven d'écrire dans presque tous les pays, et souvent simultanément sur la Chimie, la Physique, la Médecine et la Théologie. Dégagez de ses ouvrages l'élément alchimique , et vous serez surpris d'y observer une méthode et des détails qui maintenant même nous étonnent. Parmi les alchimistes, Raymond Lulle a fait école, et l'on peut dire qu'il a donné une direction utile. En effet, c'est lui qui, cherchant la pierre philosophale par la voie humide, et qui, employant la distillation comme moyen, a fixé leur attention sur les produits volatils de la décomposition des corps.
L'authenticité des écrits de Raymond Lulle ayant été souvent contestée, et non sans motif, pour certains d'entre eux, nous éviterons toute difficulté, et nous vous donnerons cependant une idée juste de sa manière et de celle des chimistes de son école, en puisant dans les écrits de Riplée, qui vivait environ un siècle après lui. Il sufTit de citer comme exemple la recette pour obtenir la pierre philosophale, souvent reproduite par les alchimistes, qui en attribuent l'invention à Raymond Lulle. En prenant la description de Riplée à la lettre, elle est tout à fait inintelligible; mais, une fois que l'on a le mot de l'énigme, on est frappé de la netteté de l'exposition des phénomènes qu'il avait en vue.