‹ Leçons sur la philosophie chimiqueChapitre 18 sur 43 · NICOLAS LE FÈY RE · texte numérisé non relu

NICOLAS LE FÈY RE

macie, il fut choisi par Vallot, premier médecin de Louis XIV, pour occuper la place de professeur, ou plutôt, pour nous servir des termes alors en usage, de démonstrateur de Chimie, au Jardin des Plantes. Le Jardin des Plantes n'était pas en ce temps-là ce qu'il est aujourd'hui. Fondé durant le règne précédent, il n'avait encore reçu qu'un faible développement, et se trouvait placé tout à fait sous la dépendance du premier médecin du roi. Vous voyez, du reste, que les cours de Chimie du Jardin des Plantes sont les premiers cours de ce genre que la France ait possédés, et qu'ils datent d'une époque déjà fort ancienne.

Après avoir professé pendant quelque temps avec succès. Le Fèvre jiassa en Angleterre, où il fut appelé par Jacques II, qui voulait lui confier le laboratoire Saint-James, établi à l'occasion de la création de la Société royale. La France possédait alors (les chimistes, l'Angleterre en était dépourvue : de là les efforts du roi pour attirer à Londres Nicolas Le Fèvre et pour le déterminer à quitter son pays. D'ailleurs l'Angleterre lui assurait pour l'exercice de sa religion plus de tranquillité que la France, où s'exerçaient déjà les persécutions contre les protestants.

Ses ouvrages ont été composés à Londres. Néanmoins, étant écrits en français et publiés à Paris,

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ils sont acquis à la France. On y retrouve le style élégant d'un homme formé aux bonnes écoles. Son Traité de Chimie raisonnée n'est point, comme la plupart (le ceux qu'on a publiés vers cette époque, un ramassis confus de recettes. L'auteur cherche soigneusement au contraire à se rendre compte des phénomènes qu'il décrit avec ordre, méthode et clarté. Vous écouterez probablement avec quelque intérêt les détails dans lesquels je crois utile d'entrer sur cet ouvrage, qui résume bien toute la Philosophie chimique de son époque.

En commençant son livre, il se demande s'il y a plusieurs sortes de Chimies, et il est conduit à en distinguer trois : la Chimie philosophique, l'Iatrochimie et la Chimie pharmaceutique.

La Chimie philosophique, c'est la science pure, dégagée de toute application à la Médecine et à la Pharmacie; c'est l'étude de la nature, la recherche des composés qu'elle permet de produire, l'explication des mystères qu'elle offre à notre curiosité ; (die comprend même l'étude des phénomènes météorologiques. L'iatrochimie, c'est l'application de la Chimie aux phénomènes de l'organisation et des fonctions des animaux : c'est, en un mot, la Physiologie animale. Enfin la Chimie pharmaceutique comprend le développement des procédés à suivre pour la préparation des médicaments. Vous voyez

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quelle idée vaste on se formait déjà de notre science.

Le Fèvre se demande ensuite si la Chimie est l'art des transmutations, ou bien l'art des séparations, ou bien tout à la fois l'art des transmutations et des séparations. Doit-elle être la science des mixtes, ou celle des éléments? Chacune de ces définitions est insuffisante, répond-il ; et, donnant à la Chimie la plus grande extension, il admet qu'elle a pour objet la connaissance de toutes les choses que Dieu a tirées du chaos par la création, et il embrasse à la fois ainsi les matières qui dépendent de la Physique et celles que la Chimie actuelle s'est réservées.

S'affit-il cutin d'établir une différence entre le chimiste <'t le physicien spéculatif, voici comment il procède :

« Si un élève demande au chimiste de quelles parties un corps est composé, celui-ci ne se contente pas de répondre à ses oreilles; mais il lui fait voir, sentir, toucher, goûter ces parties, dans lesquelles le mixte se résout entre ses mains. Que ce soient, par exemple, un esprit acide, un sel amer, une terre douce, ou tout autre produit, peu importe : il les montre en nature, et l'élève en saisit par hii-inéuie et par ses propres sens toutes les qualités.

(lO niILOSOPHIE CHIMIQUE.

» Que la question s'adresse au physicien. Ah î (lira-t-il, de quelles parties ce corps est composé?... Gela n'est pas encore bien déterminé dans l'école... Si c'est un corps, il a de l'étendue, par conséquent il doit être divisible, et ne peut être composé que de parties ou de points. Or il ne peut se composer de points, car les points étant sans étendue ne la sauraient communiquer aux corps; il doit donc être formé de parties étendues. Mais, objectera-t-on , celles-ci seront divisibles elles-mêmes en plus petites qu'on pourra partager en plus petites encore, et qui, à leur tour, le seront de nouveau tant qu'elles auront de l'étendue. Pour que la division s'arrête, il faudra manifestement arriver à des parties sans étendue; mais alors celles-ci seront des points, et les corps n'en peuvent être formés. »

Ainsi le physicien se borne à vous apprendre que le corps sur lequel vous l'interrogez doit être composé de parties étendues ; libre à vous pourtant d'admettre qu'il est composé de points ou parties sans étendue; car, dans l'état de la question, le physicien ne saurait vous donner une solution claire à ce sujet.

« D'où vient, continue-t-il, cette énorme différence entre les doctrines des chimistes et celle des physiciens? C'est que les physiciens ont peur de se compromettre en se noircissant les mains de

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charbon. C'est qu'ils se contentent d'aller prendie leurs grades dans quelque université, et qu'ils se pavanent ensuite avec leur soutane, leur perruque, leurs parchemins et leurs sceaux. Le chimiste, au contraire, se tient attentif devant les vaisseaux de son laboratoire, dissèque laborieusement les mixtes, ouvre les choses composées, de manière à découvrir ce que la nature a caché de beau sous leur écorce. »

La distinction qu'établit ainsi Le Fèvre entre la Chimie et la Physique, telles qu'on les entendait de son temps, peut vous étonner; mais elle est vraie. La Chimie, prenant toujours l'expérience pour guide dans ses recherches, pouvait exposer dès lors ses résultats précis; l'autre science, rejetant ce flambeau pour s'attacher à des idées purement hypothétiques, se perdait au milieu d'un dédale d'arguties puériles. Voilà pourquoi Nicolas Le Fèvre, en même temps qu'il témoigne pour l'une la plus haute admiration, traite l'autre avec un mépris si l)rofond.

Ainsi se continue cette lutte entre la Chimie naissante et la Physique scolastique, que nous avons vu naitre] à une époque plus reculée. Vous me demanderez maintenant à quel ordre d'idées Le Fèvre empruntait ses doctrines, puisqu'il repoussait avec tant d<' force les vues générales de la

G-?. PHILOSOPHIE CHIMIQLE.

Pliysiqiic (!<■ son temps, et je no craindrai pas d'en- Ircr dans (|uel(jut's détails pour satisfaire votre curiosité.

Il admettait cinq éléments : le phlegme ou l'eau, l'esprit ou le mercure, le soufre ou l'huile, le sel et la terre. Ces cinq principes représentent l'image fidèle de la distillation. Ainsi, tandis qu'Aristote était évidemment parti de la combustion du bois pour établir ses quatre éléments. Le Fèvre fut conduit à admettre ces cinq éléments par les résultats que fournissent les matières végétales soumises, non plus à la combustion, mais à l'action de la chaleur en vase clos.

Les péripatéticiens trouvaient dans la flamme du bois qui brûle, dans la fumée qui s'en exhale, dans l'eau qui en suinte et dans la cendre qu'il laisse, les quatre éléments naturels du corps. Aux yeux de Nicolas Le Fèvre, ce mode de destruction ne mettait pas en évidence tous les principes de la matière : il fallait les chercher dans les produits de la distillation. Or qu'obtenait-il en distillant soit le bois, soit toute autre matière prise dans les végétaux ou les animaux? Il voyait se dégager des gaz qu'il confondait sous h' nom d'«//'; il recueillait une liqueur aqueuse chargée d'acide acétique, qui lui otl'rail à la fois l'eau et l'esprit : car le vinaigre était pour les anciens chimistes un esprit acide; il obte-

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