‹ Leçons sur la philosophie chimiqueChapitre 19 sur 43 · NICOLAS LE FÈVRE · texte numérisé non relu

NICOLAS LE FÈVRE

liait en même temps une autre liqueur d'apparence oléagineuse et de nature inflammable, qui lui représentait l'huile ou le soufre. Enfin, dans le résidu, il trouvait un charbon propre à se résoudre en chaleur et en cendres qui lui fournissaient les deux derniers principes. Traitées par l'eau, elles se séparaient en effet en deux parties : l'une soluble, c'était le sel ; l'autre insoluble, c'était la terre.

Voilà bien l'eau, l'esprit, l'huile, le sel et la terre, premiers produits de la décomposition du corps, qu'une Chimie plus savante devait bientôt décomposer à leur tour.

Au reste, Nicolas Le Fèvre avait senti le besoin d'admettre encore un nouvel élément, quelque chose d'analogue à la quintessence ou à l'élément prédestiné de Paracelse : c'est ce qu'il appelait esprit unà'ersel. Il ne l'avait jamais vu. Ses propriétés, il ne s'en rendait pas bien compte; mais on voit que le rôle qu'il lui fait jouer n'est autre chose que celui (jui appartient réellement à l'oxygène, qu'on croirait s'être révélé à lui, mais comme une idée trèsconfuse et très-obscure. Il pensait que cet esprit universel émanait des astres sous forme de lumière; (ju'il se corporifiail dans l'air, et qu'il produisait ensuite presque tous les effets observés dans les minéraux, les plantes et les animaux. Ainsi, [)ar exemple, suivant Le Fèvre, l'air ne se borne pas,

dans l'acte de la respiration, à rafraîchir le poumon, mais il y exerce une véritable réaction sur le sang, par le moyen de l'esprit universel, qui subtilise et volatilise toutes les superfluités du sang. C'est par lui que l'animal peut exercer toutes les fonctions de la vie. Cet esprit agit de même dans les plantes, quoique plus obscurément. Il semble, dit-il, affectionner la terre; car il descend des airs, pour se corporifier en elle. Il affectionne aussi particulièrement le sel : c'est à sa fixation qu'est due la formation du nitre, et c'est à lui que le nitre doit les propriétés qui le caractérisent.

A ous voyez donc que le rôle attribué par Le Fèvre à l'esprit universel est bien celui que joue en général l'oxygène. Vous en jugerez mieux encore par le passage suivant, consacré à la description des effets produits par la calcination solaire de l'antimoine.

Hamerus Poppius avait déjà observé que l'antimoine augmente de poids, quand on le calcine au moyen d'une lentille, quoiqu'une partie du produit s'exhale en fumée. Pondus aiictum potiùs quàm diminutum, dit-il ; mais Le Fèvre est bien plus précis à cet égard.

A côté d'une gravure très-détaillée , représentant l'artiste qui remue l'antimoine, puis la lentille et tous les accessoires de l'opération, tant

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l'affaire lui a paru sérieuse, vous lisez la page suivante :

« Nous avons fait voir que les calcinations de l'antimoine avec le nitre l'ouvraient, le purifiaient et le fixaient; ce qu'il ne pourrait faire, si ce sel ne participait tout à fait de la lumière qui se trouve corporifiée en lui.

» Mais il faut que nous fassions voir ici pathétiquement que le Soleil, qui est le père et la source (le la lumière, qui engendre le nitre, purifie et fixe l'antimoine beaucoup mieux et plus efficacement que le nitre ne le peut faire.

» Ce digne feu conserve et multiplie l'antimoine. Si l'artiste prend 12 grains d'antimoine et qu'il les calcine au feu commun, il obtient une poudre blanche ou grise qui se trouve diminuée de 5 ou G grains.

» Avec le miroir ardent, l'antimoine est converti en une poudre blanche qui pèse i5 grains au lieu (le 12. »

A cette description emphatique, ajoutons que Jean Rey, en parlant de cette expérience, et voulant s'en servir pour démontrer le rôle de l'air dans les calcinations, se compare à « Hercule, qui n'avait pas plut(Jt coupé une des têtes de l'hydre qui ravageait le Palu-lernéan qu'il en renaissait deux ». Les têtes de l'hydre, ce sont les objections qu'on lui adresse,

et l'expérience de l'antimoine, le coup décisif qu'il leur porte, après avoir recueilli ses forces et roidi son bras, afin d'abattre toutes ces têtes d'un seul coup.

Comment ces opinions si arrêtées sur l'effet principal de la calcination, comment ces idées si justes sur l'augmentation du poids des corps ont-elles disparu des discussions de la Cbimie générale ? C'est que, par un instinct bien remarquable, on a toujours regardé les théories comme cboses fort distinctes de la vérité; c'est qu'à ce titre on s'est accordé depuis longtemps à donner aux théories une importance proportionnelle aux services qu'elles rendaient. On a accepté les théories qui menaient à découvrir quelque chose, et l'on a dédaigné celles dont les inventeurs s'étaient montrés stériles. En Chimie, nos théories sont des béquilles; pour montrer qu'elles sont bonnes, il faut s'en servir et marcher. C'est ce que n'ont fait ni Jean Rey, ni Le Fèvre ; c'est ce qui explique l'oubli, le dédain même où tombèrent leurs idées; c'est ce qui expliquera le dédain ou l'oubli dans lequel nous laissons tomber des idées justes peut-être, mises en avant de nos jours, mais dont les inventeurs devraient nous démontrer la puissance, en découvrant, à leur aide, quelqu'une de ces nouveautés que recèle toute théorie bien faite.

Une théorie établie sur vingt faits doit en expliquer

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trente, et conduit à découvrir les dix autres ; mais presque toujours elle se modifie ou succombe devant dix faits nouveaux ajoutés à ces derniers. On la voit naître, se développer, vieillir et mourir comme toutes les idées de transition nécessaires au progrès de rintellierence humaine. Si un auteur se borne à représenter les vingt faits connus et qu'il s'arrête, sa pensée nous semble un avorton sans vitalité : de là cet abandon où on la laisse.

Vous comprendrez l'à-propos de ces réflexions, quand j'ajouterai que Le Fèvre, professeur habile et heureusement placé pour faire dominer une idée, n'a pu, malgré ses eff*orts, donner à son esprit universel la place qu'il méritait peut-être. Loin de là, comme Le Fèvre n'est point inventeur, qu'il se borne à généraliser, à épurer la pensée d'autrui, chacun semble avoir pensé que la stérilité de sa carrière condamnait ses doctrines, et bientôt celles-ci furent abandonnées.

Elles renfermaient pourtant un germe précieux, un premier essai de théorie, et ce premier essai reposait sur une vue juste de la nature des choses.

Qu'il y a loin, d'ailleurs, de Le Fèvre à ses prédécesseurs dans la manière dont ceux-ci envisageaient leur esprit universel, car cette création remonte aux premières époques de la Chimie ! C'est Hermès luimême, le grand Hermès, qui en aurait révélé la

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connaissance aux adeptes; mais vous me permettrez (le m'arrêter plus près de Le Fèvre, c'est-à-dire au commencement du xvn^ siècle. L'ouvrage ex professa de Nuisement, poète alchimiste, va nous faire connaître ce que l'on en pensait alors; et où en trouverions-nous une notion plus étendue que dans les Traitiez du vraj sel secret des philosophes et de l'esprit général du monde?

« Le monde, dit-il, n'est pas seulement corporel, mais participant d'intelligence, car il est plein d'idées omniformes. C'est son esprit qui communique la vie à tout ce qui respire, vit et croit. Le Soleil est le père de cet esprit du monde, de cet esprit universel; la Lune en est la mère. L'air l'a porté dans son ventre, et la Terre lui a servi de nourrice. Il se corporifie, se change en terre, et dans cette terre il conserve sa vertu. »

A'ous reconnaissez facilement dans cette idée le fond des dogmes du panthéisme; et, du reste, si l'alchimiste nous laissait le moindre doute à ce sujet, le poète se chargerait de les lever tous, quand il s'écrie :

Pan le fort, le subtil, l'entier, l'universel, Tout air, tout eau, tout terre et tout feu immortel, Germe du feu, de l'air, de la terre et de l'onde, Grand esprit aviviint tous les membres du monde; Pour âme universelle en tous corps te logeant, Auxquels lu donnes être et mouvement e» vie...

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Si les chimistes de ce temps avaient connu l'oxygène, ils y auraient certainement vu leur grand Pan ; et, chose bizarre, il s'est trouvé de nos jours un chimiste illustre, poète aussi, dont le penchant pour les idées panthéistiques ne s'est pas déguisé, et qui , néanmoins , antagoniste de Lavoisier, a toujours cherché à faire prévaloir la doctrine du phlogistique, dont je vais tout à l'heure vous entretenir.

Nicolas Le Fèvre fut remplacé au Jardin des Plantes par un homme dont le souvenir s'est mieux perpétué, grâce à la découverte d'un sel auquel il a attaché son nom. C'est Glazer, dont vous connaissez le sel polychrcste, qui n'est autre chose que le sulfate de potasse. C'est pourtant un homme bien inférieur à Le Fèvre pour la portée d'esprit, un homme à recettes qui n'a jamais pu s'élever à des généralités. Il a laissé un ouvrage intitulé : Traité de la Chimie enseignant par une hriefve et facile méthode toutes ses plus nécessaires préparations , dans lequel il prend pour épigraphe : Sine igné nihil operamur. Glazer n'a rien ajouté aux théories de Le Fèvre. On n'a besoin que d'ouvrir son Traité de Chimie pour s'en convaincre : ce n'est plus un observateur à grandes vues, c'est un pur manipulateur. Pour lui, la Chimie n'est plus une science ayant pour objet la connaissance de tous les corps de la nature ; mais

c'est l'art d'ouvrir les mixtes par une infinité d'opérations nécessaires, qui consistent à inciser, contuser, pulvériser, alcooliser, râper, scier, léviger, granuler, laminer, fondre, liquéfier, digérer, infuser, macérer, etc., etc., de faire, en un mot, une multitude d'opérations énumérées en une page de ce style. On ne sait que penser de la barbarie de ce langage, de la niaiserie de ces idées et de la classification burlesque de cette multitude d'opérations. Pulvériser, alcooliser, râper!!! rectifier, sublimer, extraire!!! Bon Dieu, quelle Chimie!

C'était d'ailleurs un homme peu sociable, trèspeu communicatif, un esprit petit et obscur. Il eut une triste fin. En 1676, il fut impliqué dans l'horrible affaire de la Brinvilliers, avec laquelle, dit un de ses contemporains, il avait eu des relations trop intimes pour un honnête homme. Ces relations se bornaient, toutefois, à une vente imprudente de poisons, et il ne fut pas soupçonné d'avoir coopéré à ses crimes ; mais on le mit à la Bastille. Il fut relâché plus tard, et finit par mourir de chagrin en 1678.

Transportez-vous maintenant dans la rueGalande. Suivez la foule bruyante d'étudiants qui se précipite ; ne vous inquiétez ni des équipages dorés qui amènent les seigneurs et les princes, ni des chaises à porteurs qui transportent les grande s dames. Faites-

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VOUS faire place, allez toujours. Vous trouverez une cour, au fond de la cour une porte basse, un escalier roide, au moyen duquel vous descendrez, vous tomberez, peut-être, dans une cave éclairée par la lumière rougeàtre des fourneaux. Bientôt vous distinguerez, à son aide, les ustensiles de laCbimie du temps, et vous verrez la foule empressée, attentive, écoutant les leçons d'un jeune bomme, qui compte tout au plus trente années.

Ce jeune bomme sur lequel tous les regards sont fixés, aux paroles duquel toutes les oreilles prêtent une si vive attention, vous le devinez, c'est une révolution personnifiée, c'est Nicolas Lémery.

Pourquoi ce grand concours et cet empressement? C'est qu'à de profondes connaissances il sait unir l'art de les exposer d'une manière simple, accessible à tous, et d'éclairer ses leçons par des expériences brillantes et précises. C'est qu'abandonnant le langage énigmatique et voilé de ses devanciers, il consent à parler Gbimie en français ; c'est, pour écarter toute tigure, qu'il consent à professer une Cbimie sage et réservée, qui tient tout ce qu'elle promet, qui ne promet que ce qu'elle peut tenir. Innovation à jamais mémorable, qui, arracbant notre science aux régions du mensonge et de l'erreur, en a fait cette science positive et féconde, dans laquelle un fait en amène un autre, dans laquelle le présent

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s'ap))uie avec confiance sur le passé, pour s'élancer dans l'avenir.

D'ailleurs, Lémery, qui alors était établi comme pharmacien à Paris, avait su se concilier les esprits par d'autres qualités qui le rendirent en peu de temps populaire. Ainsi, pour les dames, il avait un blanc de fard très-estimé. Pour les étudiants, il avait une multitude de bons procédés de Chimie pratique. Pour les hommes graves, il avait une Chimie qu'on pourrait appeler nouvelle : il se recommandait par une philosophie sage et éclairée.

Nicolas Lémery n'avait pourtant pas reçu une éducation brillante. Né à Rouen, en i645, élevé d'une façon très-modeste, il entra dans une pharmacie en qualité d'élève. Cherchant d'un esprit curieux à approfondir les pratiques de cet art, il y trouvait beaucoup de problèmes à résoudre, mais il n'en voyait pas la solution.

Il voulut donc étudier à fond la Chimie, et dans ce but il se rendit à Paris. Glazer, à qui il s'était adressé, lui fit, heureusement peut-être, un accueil peu bienveillant, et le dégoûta bientôt de ses leçons par son caractère dur et maussade. Il ne trouva dans cet homme qu'un maître mystérieux, ombrageux, craignant toujours non-seulement de dire, mais même de laisser deviner ce qu'il croyait savoir.

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