‹ Leçons sur la philosophie chimiqueChapitre 20 sur 43 · NICOLAS LÉMERY · texte numérisé non relu

NICOLAS LÉMERY

Lémery se décida à courir le monde, et visita successivement les principales villes de France. Arrivé à 3Iontpellier, il y parut d'abord comme élève; mais bientôt il y débuta comme professeur de Chimie, et obtint un éclatant succès.

Ramené à Paris en 1672, il y professa pendant vingt-cinq ans avec une vogue inexprimable. Ce fut à tel point, qu'après avoir rempli sa maison d'élèves, il finit par occuper presque toute la rue Galande, pour loger ceux qui se présentaient encore. Il lui fallait chez lui une espèce de table d'hôte, pour donner à dîner aux étudiants qui briguaient l'honneur d'être admis à sa table.

En 1675, il publia son Cours de Chimie. Cet ouvrage acquit une immense célébrité, et obtint un succès si extraordinaire, que, sans compter les contrefaçons, il y en avait une édition nouvelle presque chaque année. D'ailleurs, il se répandit chez tous les peuples civilisés, et fut traduit en latin, en anglais, en allemand, en espagnol, en italien, et peutêtre encore en d'autres langues. L'auteur en fut appelé le Grand Lémery. Sa gloire était à son comble ; son succès égalait tout ce que l'imagination peut présenter de plus brillant; sa pharmacie offrait l'un des plus beaux établissements de Paris; sa prospérité était la digne récompense de ses travaux. Eh bien, tout cela dura dix ans!!!

Revenez dix ans plus tard, et vous trouverez la rue Galande déserte. Lémery a disparu ; son laboratoire est fermé ; ses appareils sont vendus et dispersés. Toute cette vie s'est éteinte , tout cet éclat s'est évanoui ; toute cette gloire n'a pas trouvé grâce pour un crime irrémissible : Lémery était protestant !

En 1681, obligé d'abandonner sa pbarmacie et son enseignement, il s'enfuit en Angleterre. Pressé par le désir de rentrer dans sa patrie, il revient en France en i683. Exclu, pour ses croyances religieuses , de l'enseignement et de l'exercice de la Pharmacie, il se fait recevoir médecin, dernier refuge qu'il ne conserva pas longtemps. En i685, l'édit de Nantes est révoqué ; l'exercice de la Médecine est interdit aux protestants, et le voilà, à quarante ans, sans fonctions, sans ressources, la misère à sa porte, et entouré d'une famille éplorée, à qui semblait naguère promis le sort le plus digne d'envie.

Hélas! quelle religion pourrait s'applaudir de l'emploi de tels moyens de conviction ? Hélas ! que d'autres, s'ils le veulent, viennent l'accabler de dures paroles, quand on le voit, en 1686, réduit aux abois, embrasser le catholicisme, lui et les siens.

Dès lors, son existence redevint calme, et il reprit tous ses droits. Peu après, il publia sa Pharmacopée

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universelle et son Traité universel des drogues simples. En 1699, ^^ ('ntra à l'Académie. Son dernier ouvrage, le Traité de l'antimoine, traité que l'on consulte encore quand on veut s'occuper de ce métal, nous montre un observateur d'une habileté consommée. Ce n'est qu'une réunion de faits détachés, mais qui attestent un nombre prodigieux d'expériences faites par une main assurée, et dont la description, écrite dans le laboratoire, porte un cachet de réalité et de simplicité tout nouveau en Chimie.

Comparé à Le Fèvre, Lémery nous offre, conformément à la marche habituelle de l'esprit humain, l'homme positif succédant à l'homme d'imagination. Vous remarquerez, en eff'et, que toutes les fois que deux hommes très-distingués dans une science paraissent successivement sur le même théâtre, le second, par un penchant naturel et irrésistible, cherche à se présenter sous un point de vue différent de celui où le premier s'était placé. L'un avait-il brillé par son imagination, l'autre fonde sa gloire sur l'observation attentive et judicieuse des faits.

Ce qui caractérise le cours de Le Fèvre, c'est l'étendue des idées ; ce qu'on remarque dans le cours de Chimie de Lémery, c'est la clarté de ses descriptions. Les opérations sont simples, les détails exacts,

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les termes nets, sans obscurité ni détour. Sa Physique est mauvaise ; mais il y en a si peu ! Ses opinions théoriques sont à peu près celles de Le Fèvre; mais il met beaucoup plus de réserve dans leur énoncé. L'esprit universel est toujours le premier principe des mixtes, mais il le trouve un peu métaphysique. Comme ce principe ne tombe point sous les sens, il juge à propos d'en établir de sensibles: ce sont l'eau, l'esprit, l'huile, le sel et la terre, admis par Le Fèvre ; mais il a bien soin d'établir que le nom de principe ne doit pas être pris dans une signification exacte ; que ces principes ne le sont qu'à notre égard, et en tant que nous ne pouvons aller plus loin dans la division des corps.

Comme homme positif, Lémery a été éminemment utile, et tous les chimistes du temps et de l'Europe entière ont été formés à son école. Le nombre des procédés qu'il a mis en circulation est énorme, et cependant il s'en était réservé beaucoup pour son commerce. De là, pour lui, un moyen de se procurer une existence très-douce.

Il mourut en 1715, laissant un fils, qui, comme lui, s'est occupé de Chimie, mais avec bien moins d'originalité et de travail.

L'année de la mort de Nicolas Lémery, mourut aussi, et presque jour pour jour, Homberg, gentilhomme allemand, qui a donné son nom à diverses

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préparations, telles que son sel sédatif, qui n'est autre chose que l'acide borique, son phosphore, qui n'est que l'oxychlorure de calcium fondu, et son pyrophore, qu'on étudie encore dans tous les cours. On a seulement, il est vrai, un peu modifié sa préparation, qui consistait à calciner l'alun avec la matière fécale humaine, qu'on remplace par toute autre matière organique.

Homberg était l'un des chimistes les plus instruits de son époque et l'un des plus passionnés pour la science. Il était né en iG52, à Batavia, dans l'île de Java, et avait fait ses études à Leipzig. Doué d'un esprit lent, et privé de la faculté de s'exprimer avec facilité, il eût fait un très-mauvais professeur ; mais il a rempli le rôle dans lequel il pouvait être le plus utile. Inventant peu, il aimait à rassembler les travaux des autres. Aussi le voit-on passer une grande partie de sa vie à voyager, parcourant l'Italie, la France, la Hollande, la Prusse, la Suède, visitant tous les chimistes les plus renommés, tels que Kunckel, Baudoin et beaucoup d'autres, tâchant de se j)rocurer leurs recettes, achetant un secret par un autre, mettant ensuite au jour tous les procédés qu'il parvenait à connaître, et publiant une multitude de petits Mémoires détachés, pleins de ces faits que d'autres cherchaient à soustraire à la connaissance du public.

•jS niILOSOPHIE CHIMIQUE.

Vous le voyez, les temps étaient venus. Dans chaque chimiste de cette époque, se dévoile le même besoin de publicité, le même besoin de communication libre de la pensée. L'esprit vif de Lémery se trouve jeté dans cette voie par les nécessités de la discussion orale ; l'esprit plus lent de Homberg est poussé dans la même route par les nécessités de la discussion écrite. Les applaudissements de la foule arrachent à Lémery les vérités qu'il laisse tomber du haut de sa chaire. Les éloges de quelques esprits choisis suffisent pour déterminer Homberg à confier ses pensées les plus secrètes à la publicité des recueils académiques.

Laissons la France dotée de ces germes précieux, remontons un peu plus haut, et nous trouverons en Allemagne un auteur dont les ouvrages, bien dignes de fixer l'attention, autant que nous en pouvons juger par la partie qui nous en reste, ne furent cependant connus en France que cinquante ans après. C'est Bêcher, né à Spire en iG35, auteur de l'ouvrage intitulé : Physica subterranea, sur le frontispice duquel Stahl ne craignit pas d'écrire : Opus sine pari. Malheureusement, il ne nous en reste que la première Partie.

Ouvrez cet ouvrage sans pareil, et la singularité du début vous étonnera beaucoup. De gustibus non disputandum esse : ce proverbe, dit-il, est d'accord

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