ROUELLE
Ainsi voilà du sulfate de soude en dissolution et, d'autre part, de l'azotate de baryte. Les deux liqueurs sont parfaitement neutres ; elles n'ont aucune action sur le papier bleu de tournesol et sur le papier rougi. Je les mêle : aussitôt il y a décomposition et formation d'un précipité abondant. C'est du sulfate de baryte qui se dépose, tandis que de l'azotate de soude reste en dissolution. Que j'y plonge les papiers colorés, ils n'éprouveront aucune altération dans leur teinte, tout comme avant la réaction. Pourquoi les deux bases après l'écliange de leur acide, pourquoi les deux acides après l'échange de leur base, se trouvent-ils encore exacteijient neutralisés? C'est que la quantité de soude, qui formait un sel neutre avec l'acide sulfurique saisi par la baryte, sature précisément la quantité d'acide azotique abandonnée par cette base ; c'est que les quantités de soude et de baryte, qui neutralisent la même quantité d'acide sulfurique, exigent aussi pour se neutraliser la même quantité d'acide azotique.
Telle est, en effet, la conséquence que Wenzel a été conduit à établir d'une manière générale. Ses expériences se font surtout remarquer par l'exactitude des résultats numériques. Sous ce rapport, ses analyses sont comparables à celles que l'on fait de nos jours. Cependant, que de moyens pour ce genre de recherches nous possédons aujourd'hui et dont il
était dépourvu ! Que de ressources sont maintenant entre nos mains et dont il ignorait l'existence ! Comparé aux chimistes de son temps, on voit que nonseulement il leur a donné l'exemple d'une précision inconnue, mais qu'il n'a été égalé par aucun d'eux; ceux-là mêmes qui vinrent s'occuper ensuite de recherches semblables, bien loin d'atteindre son exactitude, en sont restés à une grande distance.
Wenzel nous offre un exemple frappant du grand avantage que donnent les théories préconçues, quand elles sontjjustes et qu'elles sont appliquées par un esprit vraiment dévoué au culte de la vérité. En effet, aussitôt qu'il eut conçu la loi qu'il a cherché à prouver par ses analyses multipliées, il s'en servit comme guide et comme moyen de vérification pour toutes ses opérations. Il fut obligé de perfectionner les méthodes analytiques qu'il avait employées d'abord ; il apprit à distinguer les bons procédés, à écarter les mauvais; car, pour lui, chaque analyse n'était plus un fait isolé, et, pour vérifier ses opinions sur la double décomposition de deux sels, il fallait exécuter une analyse vraiment parfaite des quatre sels que leurs bases et leurs acides peuvent former. Le moindre écart de l'expérience était tout de suite indiqué par la théorie, et l'observateur averti remontait facilement à la cause d'erreur qui avait d'abord échappé à son attention.
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Wenzel partait donc de ce principe, que les éléments des deux sels employés devaient se retrouver dans les deux sels produits ; rien ne devait se perdre, rien ne devait se créer dans la réaction. Ce principe fécond, origine de toutes les découvertes de Lavoisier, conduisit donc aussi Wenzel à reconnaître les premières lois de la Statique chimique.- En Allemagne, comme en France, il mit la balance en honneur parmi les chimistes, qui, malgré soixante ans de travail assidu, sont loin d'en avoir tiré toutes les vérités qu'elle peut nous apprendre.
Quand on met en parallèle la beauté du résultat de Wenzel et l'exactitude de ses recherches avec le peu de succès que son ouvrage a obtenu, on a lieu d'en être surpris. Son livre ne fit aucun bruit dans la Science; il tomba bientôt dans l'oubli, et le nom de Wenzel resta même longtemps inconnu en France. C'est que les brillantes découvertes de Lavoisier, qui occupaient alors tous les esprits, éclipsèrent complètement celles du chimiste saxon, qui reposaient sur une base plus modeste, quoique non moins importante.
Wenzel doit conserver la gloire entière et pure d'avoir établi que, dans les réactions des sels, rien ne se perd, rien ne se crée, soit comme matière, soit comme force chimique. C'est là une des plus belles applications de la balance. D'ailleurs il a
ouvert la route aux analyses de précision par la voie humide, en même temps qu'il s'est montré dans ce genre de recherches l'un des modèles les plus accomplis.
Très -peu après, et pour ainsi dire en même temps, nous trouvons, toujours en Allemagne (car en France Lavoisier absorbait tous les esprits), un chimiste qui marcha dans la même direction que Wenzel , mais non avec la même rectitude et la même précision.
C'est Richter, chimiste de Berlin, qui, mêlant à des faits exacts de nombreuses erreurs théoriques, jeta beaucoup d'obscurité sur les questions que Wenzel avait commencé à éclairer.
Après avoir examiné et étendu la loi de Wenzel, il chercha à déterminer les rapports suivant lesquels toutes les bases et tous les acides se combinent pour former des sels neutres, et fit connaître les résultats de ses nombreuses expériences dans un ouvrage périodique curieux qu'il publia, en 1792, sous le nom de Abhandlang ûher die neuere Gegenstand von der Chemîe, ou Considérations sur les nouveaux objets de la Chimie. Richter a compris toute l'importance des nombres que nous appelons équivalents ou proportionnels ; il a créé ce qu'en Allemagne on appelle la stœchiométrie. On peut toutefois résumer en peu de mots le résultat principal de ses
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expériences. C'est d'ailleurs le même auquel Wenzel était parvenu.
En effet, soient A et B deux acides pris en quantités convenables pour saturer une quantité de base a, on aura deux sels neutres A«, Ba. Soit maintenant une nouvelle base b, capable de saturer A et de faire un sel neutre Xb ; Wenzel et Ricbter nous ont appris à prévoir qu'elle saturerait aussi B et [produirait un sel neutre BZ>.
Richter a mis une grande attention à déterminer les quantités équivalentes des bases et des acides, il y a consacré dix ou douze années de travail ; mais, cherchant à tout prix des lois mathématiques pour la Chimie, il crut découvrir que les nombres équivalents des bases faisaient partie d'une progression arithmétique, tandis que les équivalents des acides appartenaient à une progression géométrique. 11 ne formait pas avec les nombres qu'il avait obtenus une série continue, ni pour les acides, ni pour les bases ; il admettait seulement que ces nombres appartenaient à des progressions dans lesquelles manquaient beaucoup de termes intermédiaires. Ainsi il ne s'apercevait pas que, par cela seul que c'étaient des nombres différents, il était possible, quels qu'ils fussent d'ailleurs, de trouver une progression, soit arithmétique, soit géométrique, dont la raison fût convenablement choisie pour qu'ils s'y trouvassent
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tous renfermés. Pour faire rentrer les résultats numériques que l'expérienee lui donnait dans les deux séries qu'il avait adoptées, il n'hésitait pas d'ailleurs à les corriger. Ajoutez à cela qu'il était loin d'avoir l'habileté de Wenzel et de s'être créé des procédés aussi exacts, et vous ne serez plus surpris des singulières conséquences qu'il a déduites de ses recherches. Vous pouvez du reste juger de leur degré de précision par le tableau placé sous vos yeux.
Ricliler. Nombre rrai.
Acide fluorique ai'i 27")
» carbonique 288 u-()
» muriatiqiie 3o6 2\i
» oxalique 377 45i
» phosphorique 488 4 ',(>
» formique 494 463
* » sulfuriqnc 5oo 5oi
» succinique 604 627
» nitrique 702 677
>) acétique 740 641
•» citrique 841 727
» tartrique 847 834
Magnésie 307 aSG
Ammoniaque 336 214
Chaux 396 356
Soude 429 390
Strontiane 664 647
Potasse 802 589
Baryte 1 1 1 1 95G
Alumine 2G2 2 1 4
Toutefois le nom de Richter se trouve lié pour toujours à l'histoire des sels, par une découverte