RICHTER
croire que l'obscurité de son langage jointe à l'obscurité de ses vues eût longtemps empêché celles-ci de se faire jour, si M. Berzélius ne se fût chargé de lui rendre justice.
Les observations de Wenzel et celles de Richter sur la constance des rapports suivant lesquels se remplacent les bases dans leurs combinaisons avec les acides , et les acides dans leurs combinaisons avec les bases , et sur la substance des rapports suivant lesquels les métaux se constituent les uns aux autres, étaient du plus haut intérêt. On pourrait donc croire que ces résultats frappèrent immédiatement tous les chimistes; mais il n'en fut rien, et plusieurs causes y contribuèrent. D'abord, à cette époque, comme je l'ai déjà dit, le'système de Lavoisier était presque le seul objet des méditations et des discussions des chimistes. De plus, les erreurs qui accompagnaient les découvertes positives de Richter durent exciter de la défiance. Croiriez-vous, par exemple, qu'en établissant ses doctrines, il prend presque toujours comme point de départ le carbonate d'alumine? Et tout le monde sait que, quand on essaye de préparer ce sel, l'alumine se précipite seule, et l'acide carbonique se dégage en entier. Entin la confusion qui régnait dans les esprits entre l'affinité et la capacité de saturation a encore exercé une influence des plus fâcheuses.
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En effet, elle fit croire à Berthollet que les mêmes causes qui faisaient varier l'action chimique des corps pouvaient en faire varier la composition. Il reprit donc les, expériences de Baume et s'exagéra l'importance des variations de composition qui se manifestent dans les cas où s'exerce une action chimique faible et obscure. En examinant surtout quelques composés qui se détruisent peu à peu par les lavages, il eut l'occasion de se convaincre de la possibilité d'obtenir des produits qui renferment leurs composants dans tous les rapports possibles, à partir d'une certaine limite. Il fut amené par là à généraliser ce résultat et à établir que les combinaisons de la Chimie se font dans toutes les proportions, quand la cristallisation ou toute autre cause physique ou mécanique ne vient pas limiter le pouvoir de l'affinité.
Cependant un chimiste également très-distingué, un élève de Rouelle, qui avait puisé dans les leçons de son maître des convictions arrêtées sur la réalité et la nécessité des combinaisons définies, se trouva naturellement porté à je combattre. Je veux parler de Proust; manipulateur habile, raisonneur exact, plein de verve et de feu dans l'expression, il n'avait même pas attendu pour se prononcer que Berthollet eût avancé ses opinions.
Proust a vu le premier qu'il existe une constance
dans l'oxydation des métaux, qu'on était loin de soupçonner. Malgré la difTiculté que présentait , dans l'étude des sulfures, la propriété qu'a le soufre de se dissoudre par la fusion dans certains d'entre eux, presque en toutes proportions, il reconnut également que. la sulfuration donnait naissance à des combinaisons définies. Enfin, tout à l'opposé de Berthollet, il admit que partout en Chimie les composés distincts étaient invariables dans leurs proportions, et que dans les combinaisons tout se faisait par sauts brusques.
En général, il n'admettait guère que deux oxydes pour chaque métal, et les deux sulfures correspondant à ces deux oxydes. On lui objecta, il est vrai, le rninium. Le minium, répondit-il, eh bien! c'est un composé de protoxyde de plomb et de peroxyde. Cette manière heureuse de se représenter les oxydes intermédiaires et irréguliers comme étant de véritables combinaisons salines nous vient donc de Proust, et l'observation de leurs propriétés justifie tous les jours davantage cette vue vraiment philosophique. Il appliqua à l'oxyde noir de fer et à plusieurs autres cette explication, qui maintenant est généralement adoptée.
Doué à la fois d'un jugement très-droit et d'un esprit très-prompt, il établissait ses raisonnements sur des bases positives et savait en déduire des con-
aSo PHILOSOPHIE CHIMIQUF.
séquences ingénieuses. L'expérience est constamment son guide, ses observations sont toujours exactes, ses résultats sont en général nets et précis.
Quelques chimistes de son temps, persuadés que les corps éprouvaient dans leur composition des variations continuelles, n'examinaient jamais une série de composés sans découvrir une multitude de variétés. Etudiaient-ils un métal , ils lui trouvaient cinq ou six oxydes et quelquefois davantage; s'occupaient-ils d'un sel, ils se croyaient bientôt en droit de distinguer autant de sous-sels ou de sels acides. Négligeant les analyses et accordant une importance exagérée à des caractères physiques souvent insignifiants, ils établissaient des variétés nouvelles, dès que l'aspect des deux produits était difïerent, que leur couleur n'était pas la même ou que l'addition de quelques matières étrangères, dont ils ne soupçonnaient pas l'existence, venait en modifier certaines propriétés.
Proust, la balance à la main, ramenait à l'ordre tous ces résultats compliqués. II prouvait l'identité des produits dans lesquels des accidents de préparation avaient déterminé des différences de propriétés physiques. Il démontrait que les dissemblances remarquées puisaient leur source dans la présence de matières étrangères qui avaient échappé aux observateurs qu'il critiquait.
PROUST. 23l
Voilà comment il fut conduit à découvrir les hydrates, et il ne se borna pas à remarquer le premier cette classe importante de composés : il établit nonseulement l'existence des oxydes hydratés, mais encore leur composition, et il y fit voir un nouvel exemple de la constance des combinaisons. Une fois les hydrates découverts, il lui devint facile d'écarter nombre d'oxydes mal établis, basés sur de simples variations de couleurs, et qui n'étaient autre chose que des hydrates plus ou moins purs.
C'est ordinairement sous un titre très-modeste qu'il publiait ses recherches. La plupart de ses Mémoires sont intitulés : Faits sur tel métal. Rien de plus remarquable que ce qu'il a publié sous les simples titres de Faits sui^ l'or, Faits sur V argent. Faits sur l'étain, Faits sur le nickel, Faits sur V antimoine, etc. Ces Mémoires sont effectivement remplis de faits nouveaux ou mieux observés, et de plus ils abondent en idées justes et profondes. On y sent la place de chaque métal dans Kordre naturel ; elle y est nettement dessinée par les observations rapportées sur son compte : on y trouve une appréciation juste de ses relations avec les autres corps.
Placés à des points de vue si opposés, Proust et Berthollet ne pouvaient demeurer longtemps en présence sans discussion ; aussi s'engage-t-il bientôt entre ces deux grands antagonistes, si dignes de se
mesurer ensemble, une longue et savante querelle, autant remarquable par le talent que par l'urbanité et le bon goût. Pour la forme comme pour le fond, r'est un des plus beaux modèles de discussion scientifique.
Chacun des adversaires apporte de puissants motifs en sa Aueur; chacun raisonne serré; chacun expérimente. D'abord les armes sont égales, et les deux adversaires s'en servent avec un égal avantage : l'issue du débat demeure tout à fait incertaine; mais Berthollet, parti dans cette circonstance d'une idée fausse, se trouve engagé dans une mauvaise route : il devient de plus en plus obscur, embarrassé, confus. A mesure que la discussion s'avance, on le voit s'épuiser en efforts inutiles , et son génie demeure impuissant.
Proust, au contraire, dont le point de vue est juste, marche avec lui, s'élève et grandit sa pensée. Plus le débat se prolonge, plus les faits qu'il découvre parlent haut en sa faveur, jusqu'à ce qu'il demeure complètement maître du terrain : « Oui, s'écrie-t-il enfin , tous les corps de la nature ont été faits à la balance d'une sagesse éternelle. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de les imiter en retombant dans cepondus naturœ, dans ces rapports qu'elle a fixés à jamais. Nous pouvons créer des combinaisons, sans doute, mais des combinaisons prévues
dans l'ordre général de la nature, et non pas des combinaisons infinies et variables au gré de nos désirs. Quand vous croyez combiner les corps en proportions arbitraires, pauvres myopes, ce ne sont que des mélanges que vous faites et dont vous ne savez pas distinguer les parties ; ce sont des monstres que vous créez, et que vous ne savez pas disséquer. »
En un mot, Proust a dit, répété et mis hors de doute que les combinaisons procèdent par sauts brusques; que les oxydes et les sulfures sont peu nombreux et constants; que les sels le sont également; que le même principe s'applique pareillement aux hydrates. C'est aussi lui qui a prouvé que les sulfures ne renferment pas d'oxygène. Enfin, dans une foule de circonstances, en étudiant les faifs qui présentaient de la bizarrerie, il a été conduit à proposer, pour les caractériser, les vues que nous admettons aujourd'hui, et souvent des vues très-fines et très-inattendues.
Bien que la plupart de ses travaux aient été faits en Espagne, Proust était Français. Il était né à Angers, en 1755. Son père était pharmacien; il embrassa la même profession et obtint au concours la place de pharmacien de la Salpètrière.
Rempli d'ardeilr pour les découvertes scientifiques, on le voit figurer parmi les personnes qui firent les premiers essais de la navigation aérienne.
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Il fit en effet, en 1774» une ascension avec Pilâtre dans un ballon à air chaud.
Les avantages que lui proposa le roi d'Espagne le décidèrent à passer dans ce pays, où il fut d'abord professeur à l'École d'artillerie de Ségovie.
Appelé peu après comme professeur à Madrid, il reçut du roi en propriété un laboratoire magnifique, monté avec un luxe rare. Tous les ustensiles étaient en platine. Proust devint bientôt d'ailleurs, grâce à sa position, l'heureux possesseur d'une foule d'objets précieux en tous genres, d'échantillons les plus curieux en minéraux , en produits organiques et autres, provenant de l'Espagne elle-même ou du nouveau monde.
Entre les mains de Proust se trouvait donc réuni tout ce que peut ambitionner un chimiste. Il sut se montrer digne d'une si belle position. C'est pendant qu'il était à Madrid qu'il a exécuté ses recherches les plus remarquables, et qu'il a publié ses meilleurs Mémoires.
Mais. ces jours de bonheur eurent une trop courte durée ; car Proust fut aussi atteint par une de ces catastrophes qui n'ont pas épargné, vous le savez, les savants les plus illustres. Des affaires de famille l'avaient rappelé en France. Pendant ce temps, de grands événements ébranlaient l'Europe. Une armée française entra en Espagne, et bien des gens pense-
rent alors qu'ils devaient agir comme ce chien de la fable qui mange le dîner de son maître. C'est ainsi que le laboratoire de Proust, où il avait réuni des collections du plus grand prix, où il avait placé, avec trop d'imprévoyance peut-être, toutes ses économies, c'est ainsi que son laboratoire, à la fois théâtre de ses plus beaux travaux et dépositaire de l'avenir de ses vieux jours, fut pillé et détruit. L'ancien professeur de Madrid, que la munificence royale avait placé dans une position si indéj)endante, est réduit tout à coup à la misère. Il est contraint, pour vivre, de chercher une dernière ressource dans la vente de quelques minéraux précieux qu'il avait emportés avec lui et qu'il destinait à des recherches ou à des cadeaux. « Je fus obligé, dit-il, et c'est la seule plainte que sa triste situation lui ait arrachée, je fus obligé de porter chez des marchands les minéraux que je destinais à l'analyse, et de leur dire : Fac ut lapides istipanem fiant, faites que ces pierres se changent en pain. »
Le sort de ce chimiste distingué excitait un vif intérêt. A son insu, Berthollet, son rival, appela sur lui l'attention de Napoléon. Le haut mérite de Proust, l'éclat de ses travaux scientifiques, lui méritaient la bienveillance du grand homme ; mais Proust y avait un droit plus particulier, il avait découvert le sucre de raisin. L'empereur lui accorda
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looooo francs, à la condition qu'il exploiterait sa découverte, et qu'il établirait une fabrique de sucre de raisin. Proust refusa obstinément, et il eut raison. Chimiste excellent, il pouvait être médiocre ou mauvais manufacturier. Étranger à l'industrie, il est resté fidèle à sa mission, en vouant sa vie au culte de la Science. Il fallait récompenser sa découverte sans condition ; il fallait lui fournir les moyens de travailler suivant ses goûts à la recherche des vérités philosophiques.
L'existence de Proust fut très-pénible jusqu'en 1816, époque à laquelle il fut nommé Membre de l'Académie des Sciences, ce qui lui permit de passer tranquillement ses dernières années, d'autant plus qu'aux honoraires d'académicien Louis XVIII joignit une pension de 1000 francs. Sa nomination à l'Académie ne put se faire que par une honorable et rare exception, car il ne résidait pas à Paris, et les statuts exigent la résidence; mais, grâce à la généreuse abnégation de son honorable concurrent, M. Ghevreul, l'Académie put se permettre une de ces fraudes pieuses qui ne méritent que des éloges. Proust mourut en 1826.
Si vous désirez lire les Mémoires de Proust, vous les trouverez presque tous dans le Journal de P^j- ^f'^we, et particulièrement depuis 1798 jusqu'en 1809. Leur lecture vous fera toujours éprouver un plaisir
singulier. Son style rappelle le ton de la conversation. Ses écrits sont pleins de faits et d'idées, mais leur allure est brusque et saccadée; sa phrase est mordante, sa pensée souvent caustique et tranchante. Il se complaisait dans la critique, et il suffit de rappeler une série d'articles qu'il a publiés syr l'Ouvrage de Fourcroy, pour montrer qu'il saisissait toutes les occasions de l'exercer. A peine l'Ouvrage de M. Thenard venait-il de paraître qu'il essaya d'en faire également une critique raisonnée ; mais il fit bientôt voir que les rapports reconnus dans les composés par la Chimie moderne lui étaient demeurés étrangers, et qu'il s'était arrêté en route, après avoir ouvert la carrière à des chimistes plus habiles, en leur démontrant la permanence des combinaisons.
Si Proust était un peu querelleur, il avait du moins un cœur franc et droit; il était doué d'une sincérité parfaite. Il avait hérité de Rouelle d'une profonde horreur pour les plagiaires ; il la manifestait souvent, et son respect pour les droits des premiers inventeurs était poussé si loin, que peu d'hommes seraient capables d'un désintéressement aussi rare que celui dont il a fait preuve dans son travail sur le protochlorure de cuivre.
Pelletier avait découvert le protochlorure d'étain et décrit toutes ses propriétés. Quelque temps après, Proust, qui s'était occupé du même sujet, publia un
Mémoire où il confirmait les résultats de Pelletier en'iV ajoutant quelques faits nouveaux. Il faisait connaître en particulier l'existence du protochlorure de cuivre, obtenu par l'action du protochlorure d'étain sur les sels cuivreux; mais il n'hésite pas à proclamer Pelletier comme l'inventeur de ce nouveau corps, et cela par une raison qui va vous sembler bien étrange, car il se fonde sur ce que ce chimiste n'en a point parlé. « En effet, dit-il, Pelletier a décrit l'action du protochlorure d'étain sur les dissolutions salines de tous les métaux, les sels de cuivre seuls exceptés. Puisqu'il a examiné la manière d'agir de tous les autres sels, il est impossible qu'il ait omis d'essayer aussi ces derniers ; nécessairement il les a essayés. S'il n'en a pas parlé, c'est qu'ils lui ont offert un fait qui lui a paru digne d'une attention spéciale, et qu'il a réservé pour en faire une étude ultérieure. Il a donc reconnu la formation du nouveau corps, du protochlorure de cuivre, et c'est lui qui en est l'inventeur. »
Ainsi Proust s'efforce d'établir en faveur de Pelletier la priorité d'une découverte qu'il était le premier à faire connaître et qui lui était propre, et, bien différent de tant d'autres qui contestent les paroles les plus claires, il va chercher ses preuves dans le silence même de son rival.
En examinant les travaux de Proust, on voit avec
surprise qu'il a eu entre les mains assez de documents pour former la loi des nombres proportionnels, et que néanmoins il n'a point été conduit à la découvrir. C'est qu'au lieu d'établir ses résultats analytiques, en prenant pour terme constant le poids de la matière employée, il fallait choisir pour terme constant le poids de l'un ou de l'autre des composants. S'il en eût agi de la sorte, il est clair que les rapports déduits de ses analyses n'auraient pas manqué de faire impression sur son esprit et de le conduire à reconnaître la loi des équivalents et- celle des proportions multiples. Il ne suffit donc pas de faire des expériences exactes : il faut encore savoir les confronter entre elles, de telle façon que les rapports naturels des nombres ne soient pas déguisés, comme il arrive toujours quand on prend une unité artificielle.
Si, par exemple, au lieu d'exprimer la composition des oxydes d'étain, en disant que 100 parties du deutoxyde contenaient 78 parties d'étain et 22 parties d'oxygène, et que 100 de protoxyde renfermaient 87 d'étain et i3 d'oxygène, il avait compté la quantité d'oxygène combinée avec 100 parties du métal dans les deux cas, il eût trouvé 28 pour le bioxyde et i4 pour le protoxyde : certainement il aurait remarqué que le premier nombre était double du second. D'autres analvses calculées de la même
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manière lui auraient donné Heu de faire des observations semblables. Avec son opinion si bien arrêtée sur les limites des combinaisons, sur leur constance, sur leur simplicité, il n'eût pas manqué de généraliser ces remarques.
Mais ces idées, qui auraient dû s'offrir d'ellesmêmes à son esprit, en étaient si éloignées que, s'arrêtant à la notion de la fixité des combinaisons, il a toujours ignoré ou méconnu la loi de Wenzel, comme celles de Richter et de Dalton. Son nom cependant sera toujours mêlé à la découverte des proportions chimiques; car celles-ci sont en définitive une traduction plus nette de ses idées, mais une traduction singulièrement agrandie.
C'est à M. Dallon, le Nestor de la Chimie, que l'on doit d'avoir jeté les premières bases d'un systènn' complet d'équivalents ou proportions chimiques, en même temps qu'il a donné naissance à la théorie atomique. Ses premières publications à ce sujet remontent à 1807, époque où il publia le premier volume de son Nouveau système de Philosophie chimique, ]ivre bien digne de ce nom.
Il établit, en effet, nettement dans cet Ouvrage la loi des proportions multiples, qui, comme vous savez, consiste à dire que, si deux corps se combinent en plusieurs proportions, l'un d'eux étant pris pour unité, les quantités de l'autre seront entre elles en