ORIGINES DE LA CHIMIE. — ÉGYPTIENS. II
Ce que les Egyptiens ont connu, sans aucun doute, c'est l'art de lier entre elles des observations fortuites, celui de les coordonner, de passer de l'une à l'autre, et d'en tirer parti pour fonder ou perfectionner leurs industries. S'ils n'ont pas été chimistes, ils ont eu quelque chose de la méthode des chimistes, l'art d'observer. Ne soyons donc pas trop surpris si, aussitôt qu'on a commencé à écrire sur l'histoire de la Chimie, on a regardé lesEgyptiens comme des chimistes très-avancés ; si l'on a pensé que leurs hiéroglyphes cachaient des détails scientifiques sur les opérations de la Chimie ; et si enfin dans le mot même de Chimie, dont l'étymologie fort obscure ne peut rien nous apprendre de positif à cet égard , on a voulu voir l'ancien nom de l'Egypte.
On pourra peut-être savoir à quoi s'en tenir par la suite sur notre origine égyptienne, maintenant que les découvertes de Champollion permettent de déchiffrer les caractères hiéroglyphiques. Jusqu'ici, dans ce qu'on a écrit en faveur de cette opinion, s'il n'y a rien qui paraisse improbable, il n'y a rien non plus dans le détail des faits qui mérite une attention sérieuse. Que pourrions-nous dire, en effet, des prétendus ouvrages d'Hermès Trismégiste, ce roi d'Egypte trois fois grand, auquel on accorde tant de connaissances en Chimie, sinon
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que ce sont de puics inventions des alchimistes modernes?
II est assez facile de comprendre comment on a conclu les connaissances chimiques des Égyptiens de la perfection des produits de leur industrie. Mais avec notre Chimie si savante, et pourtant si populaire et si simple, nous ne comprenons plus cette haute idée que quelques Pères de l'Église professaient pour la Chimie de leur temps qui nous semble si pauvre. Ils ne consentaient pas à y voir une invention humaine ; ils en cherchaient l'origine dans les amours des Égrégores, et en particulier dans celles de leur dixième roi, Hexael,avec les filles des hommes qui auraient appris cette science par les indiscrétions de ces anges ou de ces démons. Borrichius, il est vrai, malgré son zèle pour la Chimie antédiluvienne, renonce à peu près à cette origine quasi divine ; mais confondant toujours la Chimie et les arts, il ne fait aucun doute que vous regarderez avec lui Tubalcaïn, le huitième homme après Adam, le fondeur et le forgeron de l'Écriture, mallealor et faher in cuncta gênera œris et ferri, comme le premier chimiste, et comme un grand chimiste.
Si les connaissances théoriques des Égyptiens nous paraissent fort équivoques, nous pouvons en dire autant de celles .des Hébreux. Pour prouver
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que les Hébreux étaient avancés dans l'étude de la Chimie, on a prétendu qu'ils en avaient emprunté les principes aux Égyptiens, pendant leur séjour parmi eux ; mais, d'après ce que nous venons de voir, on sent qu'un tel motif ne peut être d'un grand poids. On a voulu faire de Moïse un grand chimiste, et l'on a cité en preuve la dissolution du veau d'or, que l'on a cherché à expliquer par la théorie des sulfo-sels; mais il est évident que rien ne prouve que Moïse ait su la Chimie, quoiqu'on puisse lui accorder la connaissance de certains procédés. On a cité également d'autres personnages qui se seraient mêlés aussi de Chimie et même d'Alchimie, à en croire d'anciens ouvrages ; mais les passages qui les concernent sont manifestement apocryphes : tels sont les écrits attribués à une certaine Marie la Juive, telle est la prose qui prête la connaissance de la pierre philosophale à saint Jean l'Évangéliste. La connaissance des différents arts chimiques cultivés par les Egyptiens s'était aussi répandue chez les Grecs; mais, en apprenant leurs procédés, ils avaient hérité en même temps de leur ignorance sur la cause des effets qu'ils savaient produire. Leurs philosophes les plus célèbres, ces hommes qui ont tant réfléchi sur les phénomènes de la nature, se taisent en effet sur tous ces points. Nous ne trouvons dans leurs ouvrages aucune tentative pour
arriver à la connaissance des phénomènes de la Chimie, lis ont eu cependant sur la nature des idées fort remarquables : telles sont celles de Démocrite touchant l'existence des atomes; elles reposent sur des vues qui sont encore celles des physiciens et des chimistes d'aujourd'hui; mais elles sont prises en dehors de la Chimie proprement dite.
Enfin, il suffit de lire Pline pour acquérir la conviction que les Romains n'ont pas été plus avancés que les Grecs sur ces matières.
Nous pouvons donc le dire avec confiance, la méthode des chimistes, l'art d'interroger la nature par des épreuves, a sans doute été connu des Egyptiens; mais, dans les temps reculés dont nous venons de parcourir la succession, la Chimie n'existait pas comme science.
Si nous voulons sortir du champ des conjectures, il fout descendre jusqu'au huitième siècle pour trouver des notions exactes sur l'état des connaissances chimiques, quoiqu'on puisse assurer que celles-ci datent de plus haut. En elfet, c'est vers ce temps que vécut Geber, fondateur de l'école des chimistes arabes, qui s'est acquis tant de célébrité parmi les écrivains du moyen âge, l'auteur du 5wmmrt perfectionis, le plus ancien ouvrage de Chimie qui nous soit parvenu. Geber rassemble toutes les connaissances chimiques des mahométans ; et, quoiqu'il
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n'ait point la prétention de se donner comme inventeur des notions réunies dans son ouvrage, il est difficile de voir en lui un simple compilateur. Quoi qu'il en soit, nous lui devons du moins la possibilité de nous faire une idée juste de l'état de la science à cette époque. Son ouvrage, écrit tout entier dans une \Tie alchimique, nous montre que déjà l'on croyait dès longtemps à la transmutation des métaux, et l'on sait que cette erreur, dont on ne connaît point la source, s'est prolongée pendant un grand nombre de siècles. On y trouve aussi l'indication de la médecine universelle. Geber donne, en effet, son Élixir rouge, qui n'est qu'une dissolution d'or, comme un remède à tous les maux, comme un moyen de prolonger la vie indéfiniment et de rajeunir la vieillesse.
Au surplus, c'est bien avant Geber que se montre pour la première fois le mot d'Alchimie. Dès le quatrième siècle, on voit la Chimie désignée sous ce nom, dans lequel la particule «/exprime une perfection, comme s'il eût existé des chimistes purement routiniers, et que des chimistes plus lettrés eussent voulu se distinguer d'eux.
Quelques phrases tirées du traité le plus pratique de Geber, celui qui est intitulé : De investi gatione magisterii, vont vous initier à la Chimie de cette époque : « Prétendre à extraire un corps de celui
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qui ik; le contient pas, c'est folie ; mais, comme tous les métaux sont formés de mercure et de soufre plus ou moins purs, on peut ajouter à ceux-ci ce qui est en défaut ou leur ôter ce qui est en excès. Pour y parvenir, l'art emploie des moyens appropriés aux divers corps. Voici ceux que l'expérience nous a fait connaître : la calcination, la sublimation, la décantation, la solution, la distillation, la coagulation, la fixation et la procréation. Quant aux agents, ce sont les sels, les aluns, les vitriols, le verre, le borax, le vinaigre le plus fort et le feu. » On sent, à la fermeté du style de Geber et à la netteté de ses expressions, qu'il résume des idées bien arrêtées et qui probablement lui viennent de loin. Outre le mercure et le soufre, Geber reconnaît un troisième principe : c'est l'arsenic.
Ecrivant en arabe, Geber a dû initier les Arabes, plus que toute autre nation, aux pratiques de son art. Aussi, est-ce cbez ce peuple surtout que se trouve cultivée l'Alcbimie après Geber; et bientôt nous voyons paraître, dans cette contrée, des auteurs bien connus dans l'histoire de la Médecine et de la Pharmacologie. Ce sont Rhazès, Avicenne, Mesué, ' Averroës, qui laissèrent des noms célèbres, soit pour avoir décrit quelques préparations nouvelles, soit pour avoir cherché à donnera la Médecine un mouvcnicui nouveau.
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Les connaissances chimiques dont les Arabes étaient en possession depuis longtemps ne pénétrèrent en Europe que vers le treizième siècle. Elles y vinrent à la suite du mouvement produit par les croisades, et c'est là un des nombreux services qu'elles ont rendus à la civilisation. On l'a déjà remarqué, d'ailleurs, tous ces grands mouvements de guerre, mêlant des peuples qui s'ignoraient, et les obligeant à une étreinte passagère, mais étroite, ont toujours été l'un des moyens les plus efficaces pour la transmission et la diffusion des lumières propres à chacun d'eux. C'est ainsi que la conquête de la Hollande pendant notre révolution nous a dotés des arts chimiques dont cette contrée se réservait le monopole. La Chimie nous est donc arrivée par le moyen des Croisés, et sous sa forme alchimique, telle que les Arabes la leur avaient apprise, telle que l'avait perfectionnée l'esprit ardent de ces peuples, qui avaient vu dans les préparations de la Chimie une source féconde d'utiles médicaments dont l'efficacité était inconnue à Geber. Un certain vernis de magie, qui doit être attribué sans doute à l'origine orientale de la Chimie parmi nous, semble inséparable du souvenir de nos premiers chimistes. Il s'est tellement associé à leur renommée et à leur mémoire, qu'il suffit de citer leurs noms pour en rappeler l'idée.
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A leur tête se place le magicien des auteurs dramatiques, Roger Bacon, cordelier anglais, le premier écrivain chimiste que nous ayons eu en Europe. La lecture des ouvrages qu'il nous a laissés, et qu'il écrivit vers l'an i23o, porte à l'envisager comme un esprit très-remarquable. On est frappé à la fois de la netteté de ses connaissances et de leur universalité; mais on regrette que sa crédulité lui fasse adopter de confiance des faits controuvés. Il possède les connaissances dont se composait la Mécanique d'alors; il a sur la Physique des notions claires ; enfin si, quand il aborde les questions de Chimie, il n'était préoccupé de ses idées alchimiques, on serait étonné de la précision de quelques-unes de ses vues.
Il a composé un ouvrage d'un bon style, intitulé : Opus majus, dans lequel se fait remarquer surtout un chapitre sur l'art d'expérimenter. Il place l'expérience au plus haut degré possible dans l'échelle des connaissances humaines. C'est au moyen de cet art d'expérimenter, dit-il en terminant son Opiis majus, que certains chimistes sont parvenus aux plus brillantes découvertes, et qu'il leur a été permis, par exemple, d'opérer la multiplication des métaux précieux et de découvrir le moyen de prolonger leur vie pendant plusieurs siècles. Mettez de côté cette idée chimérique, qu'il faut comprendre comme elle