THÉORIES PHYSIQUES. — THÉORIES DYNAMIQUES
point de coagulation, déclara qu'il était indispensable qu'il fût rafraîchi, et reconnut à l'air cette propriété.
Il est bien certain, Haller (1) en faisait déjà la remarque, et nous reviendrons sur ce point dans la prochaine leçon, que le sang, au contact de l'air, doit, dans les circonstances ordinaires, perdre de la chaleur. Mais cette réfrigération ne peut être le but unique ni même principal de la respiration ; car, sans cela, le gaz sylvestre de van Helmont devraitentretenir la vie, les animaux ne devraient pas mourir dans des vases clos convenablement refroidis, et enfin la mort devrait survenir lorsque la température de l'air respiré s'élève audessus de la température du sang: autant d'assertions que les expériences démentent, et de la plupart desquelles Robert Boyle avait depuis longtemps reconnu la fausseté. Il n'est donc pas possible de s'arrêter à cette théorie.
Je ne fais que vous signaler en passant la théorie singulière d'Helvetius (2), renouvelée, du reste, de Descaries (3), proclamant que l'air a pour effet de condenser le sang veineux, et de remédier à l'excessive dilatation qu'il prendrait par le mouvement continuel de fermentation où il est, et qui lui ferait briser ses vaisseaux. Combien la question devait présenter de difficultés, pour que de tels esprits engendrassent de telles idées!
3° Théories dynamiques ou vitales. — C'est cette réflexion qui me fait vous parler de ces théories étranges dont vous trouverez l'indication dans Haller (A) et dans Burdach (5); vous pourrez juger par elles du désordre des esprits et des obs-
(2) .III, part, franç., t. IV, p. Û89.
(3) IX, p. 70.
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curités que le génie de Lavoisier eslvenu dissiper. Ce sont, pour les uns, des particules éthérées qui s'introduisent dans le sang; pour d'autres, c'est un élément impondérable, qui existe dans l'air et se détruit en nous, après nous avoir réconfortés. Cet élément disparaît dans les vases clos, par le seul fait du confinement; c'est le pabulum vitœ, contre l'existence fantastique duquel Spallanzani se débattait encore en 1776.
C'est encore dans cette catégorie qu'il faut placer les idées singulières de certains physiologistes vitalistes et, notamment, de Brachet (1), idées qui ne mériteraient plus d'être développées et discutées aujourd'hui.
Mais le plus étrange nous vient d'Allemagne; que dire, en effet, de Walther et de Brandis, déclarant que Pair et le sang échangent leurs polarités, ou de Wilbrand annonçant que la respiration consiste en ce que la nature lumineuse des éléments est communiquée à l'organisme!
h" Théories chimiques. — Si nous laissons de côté ce qu'ont dit les anciens sur le principe subtil contenu dans l'air inspiré et les fuliginosités qu'emporte l'air expiré, il faut arriver jusqu'en 1674 pour trouver une explication de la respiration basée sur des phénomènes d'ordre chimique. On le comprend, la théorie chimiquede la respiration devait suivre la connaissance de la composition de l'air et de celle des gaz expirés.
Aussi la découverte qu'annonça J. Mayow (2) d'un principe existant dans l'air, principe capable d'entretenir la vie et la combustion, principe qui se combine avec métaux pendant la rouille ou la calcination en augmentant leur poids, aurait
(1) XVI, l. II, p. 209.
(2) XI, p. 21 et suiv.
THÉORIES CHIMIQUES. — J. MAYOW. 11
dû, ce semble, fixer définitivement les esprits, et amener rapidement à la découverte de la véritable théorie de la respiration. D'autant plus que J. Mayow avait suivi la plu part des applications de sa découverte. Son principe ignoaérien (1), il avait vu que l'air le cède en partie au sang; c'est grâce à lui, il le savait, que le sang tiré des vaisseaux rougit à la surface (2), comme l'avait déjà montré Fracassati, et que le sang de l'artère pulmonaire devient, ainsi que l'avait vu R. Lower, rouge en traversant les poumons. Par une induction hardie, il avait été jusqu'à regarder le placenta comme un poumon où les artères placentaires apportent l'esprit igno-aérien (3). On voit que la première partie des actes respiratoires avait parfaitement été comprise par cet homme de génie ; nul doute que si la mort ne l'eût enlevé à l'âge de trente-trois ans (1679), il n'eût poussé plus loin ses découvertes et surtout forcé les physiologistes à attacher, aux faits qu'il avait trouvés, une attention qu'allaient absorber complètement les stériles efforts de l'école iatro-mécanicienne.
Il fallut un siècle pour que ces idées fécondes reparussent dans la science.
Pour vous donner une idée exacte de l'incertitude profonde où se trouvaient les physiologistes, même après Robert Boyle et J. Mayow, sur la nature et l'utilité de la respiration, je veux vous citer un passage d'un mémoire de Veratti (4).
Pistorini, dont Veratti combat le sentiment, croyait que les animaux renfermés en vase clos ne mouraient « ni par
(1) XI, p. 135.
(2) XI, p. 151.
(3) XI, p. 314.
(4) III, part, étr., t. X, p. 313.
12 IIEVUE HISTORIQUE.
» une vapeur moffétique, ni par le défaut d'un principe vital » contenu dans l'air, ni par la diminution du ressort de ce » fluide », mais il ne disait pas pourquoi. Veratti constata, ce que J. Mayow avait déjà fait, qu'après la mort dans un espace clos il y a toujours diminution du ressort ou du volume de l'air. Et il ajoute : « La cause qui tue les animaux est-elle » la diminution du ressort de l'air, ou une exhalaison veni- » meuse qui, sortant du corps de l'animal et reçue avec l'air » par la respiration, porte dans son sein un principe malfai- » sant? Ou bien penserons-nous avec Paracelse et Drebel, » que l'air contient un principe vital, propre à réparer les » perles des esprits animaux, lesquels se consumant sans cesse » et n'étant plus reformés par l'air, la mort de l'animal s'en- » suit nécessairement? C'est ce que je laisse à décider à » d'autres : nous n'avons pas encore un assez grand fonds » d'expériences. »
Voilà où l'on en était en 1750; heureusement, dans les ténèbres dont se plaignait Haies, la lumière allait bientôt se faire.
En 1757, Joseph Black reconnut qu'en soufflant dans de l'eau de chaux on y détermine un précipité. Ce précipité est identique avec celui que fournit en pareil cas l'air fixe, comme l'appelait Black, qui venait de le découvrir et d'en étudier les propriétés. Black en conclut, avec raison, que le changement produit par la respiration dans l'air qui sort des poumons consiste principalement dans la conversion de cet air en air fixe. Or cet air fixe qu'engendraient également, selon Black, et la fermentation du vin, et la combustion du charbon, et la respiration des animaux, n'est autre chose que le gaz sylvestre de van Helmont, que notre acide carbonique. Bientôt même la présence de ce gaz en faible quantité dans l'air fut reconnue par Bergmann.
THÉORIES CHIMIQUES. — FIN DU XVIIIe SIÈCLE. 13
Les travaux de J. Mayow étaient à peu près oubliés; cependant physiologistes et chimistes marchaient dans la voie qu'il avait ouverte. L'esprit igno-aérien dont il avait démontré l'existence, mais qu'il n'avait pu séparer du reste de l'air, fut découvert à nouveau, isolé, préparé et étudié dans ses propriétés principales, presque simultanément, de 1775 à 1777 par Priestley, Scheele et Lavoisier. Je ne veux pas entrer dans la discussion tant de fois soulevée de la part exacte qui revient à chacun de ces hommes célèbres dans les découvertes capitales qui amenèrent alors la création de la chimie scientifique. En France, en Angleterre, en Suède, les mêmes travaux sont exécutés, les mêmes faits révélés; cette espèce d'éclosion soudaine et simultanée prouve non-seulement le génie des hommes, mais la maturité des temps. Aussi, ce qui caractérise Lavoisier, ce qui le place, sans conteste, au premier rang, c'est moins la découverte de l'oxygène, faite peut-être un an avant par Priestley, c'est moins la découverte de la composition de l'eau, dans laquelle il avait été précédé à son insu, de quelques mois, par Cavendish, que la mise en œuvre de ces découvertes. Tout en lui, comme chez la déesse du poëte, tout en lui révélait le génie : la sûreté du jugement dans la constatation des faits; la simplicité lumineuse dans l'exposition; la largeur des vues dans l'interprétation ; l'éclat qu'il sut donner à la vérité, éclat tel que le fantôme du phlogistique qui hantait encore les plus puissants esprits s'évanouit, sans combats comme sans retour, et surtout la grandeur incomparable avec laquelle il a, de tous ces faits isolés, de ces matériaux bruts, établi et cimenté les fondements inébranlables de la chimie moderne.
Relativement à la respiration, il faut dire que nous lui devons tout. Qu'était la respiration pour Priestley, en défi-
nitive ? line absorption et une excrétion de phlogislique par le sang. Et cependant Priestley avait découvert l'oxygène, l'air déphlogistiqué ; il avait vu que le sang, en présence de ce gaz, fleurit, pour noircir ensuite dans l'air phlogistiqué' (azote), dans l'air fixe (acide carbonique), ou dans le vide de la machine pneumatique; que ces changements de couleur ont lieu à travers les parois d'une vessie mouillée, et par conséquent peuvent s'opérer dans les vaisseaux sanguins pulmonaires; que le sang exposé à l'air déphlogistiqué empêche celui-ci d'être réduit par Y air nitreux (mélange des divers oxydes d'azote) ; que le sang exposé à l'air inflammable(hydrogène) rend celui-ci presque sain, etréductible par l'air nitreux; enfin, que les animaux vivent plus longtemps dans l'air déphlogistiqué que dans l'air ordinaire, et forment dans les deux cas de l'air fixe, comme le font les bougies. Ce n'est pas tout; par une fortune singulière, Priestley avait été le premier témoin de la régénération par les plantes de l'air vicié par les animaux, donnant ainsi la clef d'une des plus merveilleuses harmonies de la nature. Certes, ces grandes découvertes ont assuré à son nom une gloire méritée ; mais combien ses conclusions sont loin des conceptions admirables de Lavoisier. Il ne peut pas sortir de l'erreur de Slahl; pour lui, si le sang rougit dans l'air, c'est qu'il lui donne du phlogislique; s'il noircit dans l'air inflammable, c'est qu'il lui enlève du phlogistiqué, et la respiration ne consiste en somme qu'en un rejet au dehors d'air fixe et de phlogislique; elle n'est, pour employer les expressions mêmes de Priestley, qu'un « procédé phlogistiqué» (1).
Ces idées de Priestley datent de 1776 (et il y persévéra jusqu'à sa mort, arrivée en ISOZi) ; nous allons voir maintenant ce que, un an plus tard, écrivait Lavoisier.
(i) XII, t. 11, p. 281.