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DISCUSSION DES IDÉES D'HERMANN

en a le droit, dit-il, car des recherches antérieures ont montré qu'il ne s'échappe de quantités appréciables d'azote que pendant la putréfaction. Mais si la raison de l'échange gazeux est elle-même une putréfaction des surfaces, le critérium invoqué n'en est plus un. J'aurais pour ma part, bien préféré négliger les minimes quantités d'air que les fragments musculaires auraient pu introduire sous l'éprouvette, et faire l'analyse complète des gaz, de l'oxygène comme de l'acide carbonique.

Mais n'insistons pas, et allons au fond de la question. Hermann veut-il dire, et c'est en effet ce qui me paraît être l'expression de sa pensée, que les muscles une fois séparés du corps, la putréfaction s'empare aussitôt de leurs surfaces libres, alors même que les libres profondément situées restent encore contractiles? Celte décomposition des surfaces (Zersetzung der Oberflàche), dont il parle, est-elle la vraie putréfaction (Fàulniss) , ensemble de phénomènes physico-chimiques, par lesquels l'équilibre instable qui constitue la vie est définitivement rompu, par lesquels la matière organisée entre, pourrait-on dire, sans esprit de retour, dans le monde inorganique? Ou bien n'est-elle autre chose qu'une série de modifications analogues, mais non identiques, avec celles que subit incessamment la matière organisée dans le domaine même de la vie?

La première hypothèse, l'idée que le muscle séparé du corps est immédiatement, de proche en proche, de la surface à la profondeur, envahi par la mort et la putréfaction, je la repousse de toutes mes forces. Et comment pourrais-je l'accepter, après avoir vu des parties vivantes complexes, des membres entiers, avec leurs os, leurs cartilages, leurs nerfs, séparés du corps, non point depuis quelques minutes, non point depuis quelques heures, mais depuis quatre, six,

huit jours même (température de + (5 à 7 degrés centigrades), continuer, après qu'on leur a rendu par la greffe des conditions normales d'existence, continuer, dis-je, à vivre, à grandir, achever leur évolution, subir des dégénérescences cireuse, graisseuse, atrophique, en un mot se bien porter ou être malade, et la maladie prouve aussi la vie ? Et cependant l'air des tubes dans lesquels je conservais ces parties s'était appauvri en oxygène, et chargé d'acide carbonique. Y avait-il eu là putréfaction ? Alors il faut refuser à ce mot sa valeur universellement acceptée, et déclarer que la putréfaction est un des phénomènes de la vie.

Mais Hermann a-t-il voulu dire simplement qu'il se passe à la surface des muscles ainsi exposés à l'air, des actes physico-chimiques différents de ceux dont ces surfaces sont le siège lorsqu'elles sont à leur place dans l'organisme vivant? Il a alors beaucoup trop insisté sur une vérité assez apparente par elle-même. Personne n'a jamais dit, et j'espère qu'on ne m'attribuera pas de penser qu'une parcelle de matière vivante, baignant dans l'air, s'y comporte comme elle le ferait au sein des liquidas organiques, et incessamment irriguée par le sang. Qu'on ne puisse pas, par les expériences de l'ordre de celles que nous avons faites et plus haut énumérées, se faire une idée exacte, en quantité et qualité, des actes chimiques qui se passent dans les muscles, le cerveau, le rein, etc., au simple point de vue même de l'absorption de l'oxygène et de ses conséquences, certes, j'y souscris bien volontièrs. Mais ce que je ne puis accepter, c'est que nos résultats n'aient aucun rapport avec ce qui se passe dans l'organisme, c'est que nous ne soyons en présence que de simples phénomènes de putréfaction d'organes divers. Non, ces organes vivent in vitro, de la vie élémentaire ; nous les avons expérimentalement placés dans des

conditions fort différentes de celles que leur fournit le corps vivant ; mais ce trouble général est le même pour tous, et les différences que no.is constatons dans la manière dont ils se comportent dans ce milieu artificiel sont étroitement liées à celles qu'ils doivent présenter clans leurs milieux normaux. Rappelez-vous, du reste, celte expérience où nous avons placé non plus dans de l'air, mais dans du sang, des muscles et de la rate, et où nous avons vu ces tissus se conduire, au point de vue de l'absorption d'oxygène, comme ils l'eussent fait dans une atmosphère gazeuse : or, nous étions ici dans des conditions beaucoup plus voisines de l'état normal. Dira-t-on encore qu'il y avait putréfaction des surfaces?

Ayant ainsi assuré notre base de raisonnement, voyons ce qu'il convient de conclure de nos observations.

Faisons d'abord une remarque essentielle.

Dans leur situation normale, la consommation d'oxygène faite par les organes dépend de deux facteurs : d'abord l'affinité de leur substance propre pour cet oxygène, puis la quantité de cet oxygène qui leur est apportée par la circulation sanguine. Dans nos expériences in vitro, celle-ci est supprimée, et toutes les différences ne dépendent que du premier facteur. On peut donc penser, a priori, que dans l'organisme vivant, la circulation établit certaines compensations, ou même renverse certains rapports.

Le premier fait qui nous frappe semble échapper à cette difficulté. En tête des tissus se place, par son énergie à absorber l'oxygène, le tissu musculaire; c'est aussi un tissu fort riche en vaisseaux sanguins, et où la circulation est très-active. Si nous rapprochons de cette grande affinité pour l'oxygène cet autre fait, que le tissu musculaire constitue, à lui seul, environ la moitié de la masse

du corps (1), nous arrivons â celte conclusion, que la plus grande partie de l'oxygène consommé par les tissus dans l'organisme est consommée parle système musculaire.

Notez que je parle des muscles à l'état de repos , il est hors de doute, bien qu'en ait dit Hermann, que la contraction de ces muscles est une cause d'augmentation pour la consommation d'oxygène faite par leur substance même; l'expérience classique de Matteucci, ingénieusement modifiée par Cl. Bernard et que tous les physiologistes ont tant de fois répétée, me paraît suffisamment décisive. Cette consommation, dans l'état de nature, ne paraît pas avoir pour effet la formation d'une plus grande quantité d'urée, mais d'autres matières solubles sont formées, et aussi, très-probablement, une plus grande quantité d'acide carbonique.

Cette prééminence considérable du tissu musculaire, au point de vue de la consommation d'oxygène faite par le corps tout entier, nous explique d'une manière très-heu-

(1) Nous donnons, à titre d'exemple, le résultat de pesées faites sur un chien bien portant, médiocrement gras, tué à jeun, par hémorrhagie :

Poids de l'animal : 11^1,700.

Poids des muscles 5400

des os frais 2700

de l'encéphale et de la moelle épinière. . 115

de la peau, arec la couche graisseuse . . . 950

du cœur 80

du foie 420

de la rate 45

des reins 80

du poumon 155

de l'appareil digestif 930

rlii sang retiré par la saignée artérielle. . . 620

llkil,495

diTers 205

lll"l,700

reuse comment les résultats que nous avons obtenus en comparant les tissus musculaires de divers animaux concordent avec ce qu'avaient dit Regnaultet Reiset(l) pour la consommation oxygénée des animaux entiers. Nous avons vu, par exemple, que les muscles du chien consomment plus d'oxygène que ceux du lapin, et les auteurs que je viens de citer ont montré que le kilogramme de chien était sous ce rapport, au kilogramme de lapin, environ comme 1,2 est à 0,9. Les muscles de canard, avons-nous dit, ont avec ceux de poulet une supériorité analogue; or, les chiffres de Regnault et Reiset sont 1,8 et 1,1. Je no parle pas des reptiles, à cause de la question de température, qui augmente beauooup les différences.

Nous trouvons là une raison de plus pour admettre que notre méthode d'expérience se rapproche beaucoup de la vérité des faits, et pour repousser les critiques d'Hermann, qui, si elles étaient fondées, ne tendraient rien moins qu'à une fin de non-recevoir.

Les os, qui occupent l'autre extrémité de la série, sont, en outre, des organes très-peu vasculaires, même en y comprenant leur moelle. Mais leur proportion considérable (environ un quart du poids du corps) fait que leur prorata., dans ces consommations de l'oxygène par l'organisme entier, doit être assez considérable.

La quantité d'acide carbonique exhalé a beaucoup varié dans les expériences, tant d'une manière absolue que relativement à la quantité d'oxygène absorbée. Et cela se conçoit ; d'une part, en effet, le tissu qui contient une certaine quantité d'acide carbonique dissous ou à l'état de bicarbonate, en perd une partie dans l'air de la cloche; puis il en

(1) XXVIII, p. 388 et suiv.

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reforme une certaine quantité qui, partiellement, se redissout et se recombine dans son épaisseur. Suivant le moment de l'expérience où se fera l'analyse, l'un ou l'autre de ces phénomènes successifs l'emportera en influence.

Il n'y a donc pas grand'chose à conclure de ces différences ; cependant la remarquable et constante irrégularité dans la CO2

valeur du rapport -q-, qui est tantôt plus grand, tantôt

moindre que l'unité, vient à l'appui de cette idée que l'oxygène consommé pendant la respiration des tissus n'est pas aussitôt employé à les brûler pour en dégager de l'eau et de l'acide carbonique ; que ces produits, au contraire, lorsqu'ils existent, ne sont que la terminaison ultime de phénomènes à périodes probablement très-longues.

Je vous signale notamment les expériences faites comparativement sur les substances placées dans l'air ou dans l'oxygène à peu près pur. Nous y voyons, en effet, que l'absorption d'oxygène a beaucoup augmenté dans le milieu le plus riche, tandis que l'exhalation d'acide carbonique est seulement devenue un peu plus considérable. Semblablement, les muscles, dans l'hydrogène ou l'azote, laissent dégager une quantité d'acide carbonique très-voisine de celle qu'ils fournissent dans l'air.

Mais l'idée que l'acide carbonique est la conséquence dernière d'une série de phénomènes complexes auxquels l'oxygène a donné l'impulsion, mais qui se passent désormais en dehors de lui, ou du moins sans qu'il existe dans le milieu ambiant, acquiert surtout un haut degré de certitude lorsqu'on voit un muscle, épuisé par la machine pneumatique et de son acide carbonique dissous et de celui que contenaient en excès les carbonates, n'en continuer pas moins, dans une atmosphère d'azote ou d'hydrogène, à exhaler ce

même gaz ; lorsqu'on le voit, conservé pendant un temps sous le mercure, donner une nouvelle quantité d'acide carbonique par un nouvel emploi du vide. Or, rien ne prouve que ces phénomènes appartiennent nécessairement à la classe des oxydations : ils peuvent n'être que des dédoublements.

Quels qu'ils soient, du reste, leur intensité est augmentée par la présence d'une plus grande quantité d'oxygène. On voit donc comment l'énergie des actes respiratoires intimes et de leurs conséquences est en rapport direct avec la quantité d'oxygène que contient leur milieu naturel, le sang : quantité variable elle-même, comme nous le verrons dans une leçon prochaine, avec la richesse oxygénée de l'air et avec maintes circonstances propres à l'être vivant.

Quand, dans l'air qui entoure les tissus, se trouve,une proportion suffisante d'acide carbonique, il n'y a plus exhalation, mais absorption de ce gaz, ou plutôt, l'absorption l'emporte sur l'exhalation. Semblablement donc, quand le sang contiendra une forte quantité d'acide carbonique, soit qu'il provienne de l'animal lui-même, soit qu'il vienne de l'air extérieur, on verra ce gaz pénétrer les tissus, qui doivent alors en subir la désastreuse influence,

C'est, ainsi que nous le verrons, ce qui arrive chez les animaux qu'on laisse périr dans une atmosphère d'oxygène pur, sans la renouveler. Ils y meurent en laissant une trèsforte proportion d'oxygène (70 à 80 pour 100J quand l'acide carbonique s'y est élevé à 20 ou 30 pour 100. Dans cette circonstance, l'acide carbonique de l'atmosphère s'oppose à la sortie de l'acide carbonique du sang, et celui-ci, d'après ce que nous venons de voir, à la sortie de l'acide carbonique des tissus.

Enfin, l'oxyde de carbone n'a nullement entravé les actes

respiratoires des tissus; il ne se comporte donc pas avec leurs substances composantes comme il le fait avec l'hémato-cristalline du sang.

La comparaison de l'intensité des phénomènes respiratoires dans les tissus de divers animaux, me paraît présenter un certain intérêt.

Il n'est pas inutile de voir d'abord que, à température égale (température basse, 10 à 15°), les muscles d'animaux à sang froid absorbent moins d'oxygène que ceux d'animaux à sang chaud. La différence s'exagère à coup sûr, par la différence seule des températures qui existe dans les organismes complets ; mais la constitution chimique des tissus est pour beaucoup dans cette inégalité.

Or, puisque leurs propriétés physico-chimiques manifestent un moindre besoin d'oxygène, on conçoit que leurs propriétés vitales, auxquelles les premières servent, en quelque sorte, de substratum, persistent en présence d'une échange respiratoire très-amoindri. On est donc amené à s'étonner moins de la résistance remarquable que présentent à l'asphyxie ces animaux à sang froid.

Le même raisonnement peut, chose remarquable, s'appliquer aux mammifères nouveau-nés, dont la résistance à l'asphyxie est, comme on sait, tout à fait comparable à celle des reptiles. Mais, fait sur lequel j'attire votre attention, certains animaux, comme les canards, qui résistent longtemps aussi, n'ont rien donné de semblable.

Je ne sais encore exactement quel parti nous pourrons tirer de ces faits, lorsque nous chercherons à nous faire une idée des causes, probablement complexes, de la résistance à l'asphyxie que présentent d'une manière si inégale divers animaux. Mais déjà nous pouvons prévoir que, chez les reptiles et les mammifères nouveau-nés , il faudra cher-

cher une explication qui prenne racine dans l'élude des propriétés des tissus et dans la composition chimique de la matière vivante, tandis que, pour certains animaux, comme les canards, les phoques, etc., nous nous trouverons probablement en présence de simples questions de mécanisme anatomique.

P. DEflT. — dliSP.

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