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TOME PREMIER

34 l'HYSIOLOGIE DE LA DIGESTION.

Une autre explication que uous ne mentionnons que pour compléter cette exposition des théories mécaniques de la faim, a été tirée du fait que cette sensation n'est pas exactement localisée dans la région de l'estomac, mais se répand plus ou moins dans toute l'étendue des insertions du diaphragme. On s'est représenté l'estomac rempli d'aliments comme une espèce de coussin sur lequel repose le foie. Ce coussin venant à manquer, par l'affaissement de l'organe vide, le foie tomberait en vertu de sa pesanteur et exercerait ainsi sur le diaphragme une traction qui réveillerait la sensation de la faim. L'absurdité de ce raisonnement saute aux yeux, puisqu'il n'est adapté qu'à l'homme et aux animaux à station verticale.

Beaumont croyait que dans l'estomac à jeun, les glandes ne pouvant verser au dehors les produits de leur sécrétion, il s'en suivait une cwtain gonflement de la muqueuse qu'il envisageait comme cause de la faim. Ce gonflement produirait, selon Beaumont, une espèce de sollicitation, réclamant l'introduction de substances alimentaires dans Testomac, le contact de ces dernières pouvant seul donner issue aux liquides sécrétés par les follicules. Les lois de la sécrétion du suc gastrique, que nous étudierons plus tard, sont en opposition formelle avec cette manière de voir. En effet, la sécrétion du vrai suc gastrique, à propriétés digestives, ne précède pas l'ingestion des ahments, mais lui est postérieure. Cette sécrétion n'a lieu ni dans les intervalles entre les digestions ni pendant l'abstinence, et réclame, comme condition première, l'absorption préalable de certaines substances contenues dans les aliments. Il ne peut donc jamais y avoir, comme le croit Beaumont, une accumulation de suc gastrique dans les glandes de l'estomac vide, d'autant tnoins que le conduit excréteur de ces glandes est toujours ouvert. On peut d'ailleurs irriter mécaniquement la muqueuse de l'estomac vide et faire sécréter un hquide abondant à ses follicules, sans que la faim cesse.

Quelques auteurs ont attribué à la réaction acide du suc g-astrique et à l'irritation de la muqueuse, produite per cet acide, le renouvellement périodique de la faim. Il croyaient pouvoir se fonder sur certaines formes d'affections stomacales, 011, à côté d'une sécrétion très-abondante d'acide dans l'estomac, il existe un besoin fréquent de mang-er. Nous verrons que ce besoin n'est pas réellement de la faim; ces malades, à la vérité, mang-ent souvent, mais peu a la fois. — Assurons-nous directement de la réaction de la muqueuse stomacale dans l'état à jeun et pendant la digestion. Cet examen nous permettra de juger à sa véritable valeur rbypothèse qui nous occupe.

Voici un chien auquel j'ai pratiqué une fistule stomacale il y a vingt mois, après lui avoir enlevé la rate il y a deux ans. Cet animal n'a pas encore mang;é aujourd'hui et son estomac, exploré par la fistule, ne contient qu'un os. Le liquide qui s'écoule par la fistule rougit très-faiblement le papier de tournesol. Je vais faire donner à manger à ce chien, et après une demi-heure nous examinerons de nouveau la réaction du liquide stomacal.

Chez cet autre chien, à fistule stomacale, nourri exclusivement avec du riz depuis plusieurs semaines, et qui n'a pas encore mangé aujourd'hui, le liquide retiré de l'estomac vide présente une réaction acide presque nulle. Nous répéterons cet examen quand l'animal sera en digestion, et nous verrons que l'acidité de l'estomac sera bien prononcée.

En règle générale, l'estomac vide présente une réaction légèrement acide; quelquefois elle est neutre, rarement alcaline. Chez l'homme à jeun cependant l'alcalinité est plus fréquente, parcequ'au liquide sécrété en très-petite quantité par l'estomac se mêle toujours une proportion notable de salive avalée dont la réaction est alcaline. Du moment que le suc gastrique prédomine, la réaction devient distinctement acide. En provoquant une sécrétion salivaire plus abondante chez le chien, nous pouvons à volonté alcaliniser

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restomac. — Dès le coiiimeuceiuent de la digestion, la réaction de l'estomac devient fi-auchement acide. Ce serait donc manquer de logique que de vouloir expliquer la faim par un phénomène à peine appréciable dans l'estomac vide et augmentant d'intensité par l'ingestion des aliments.

Encore moins chercherons-nous la solution du problème dans les particularités physiques de la muqueuse stomacale, dans sa couleur, son degré d'injection, sa turgescence, etc. La muqueuse stomacale du chien est pâle dans l'état à jeun, rouge pendant la digestion. Mais il est facile de produire la coloration rouge aussi en dehors de la digestion, par l'introduction de corps étrangers , inertes, qui peuvent apaiser la faim momentanément, mais ne la calment pas à la durée. Nous savons que dans le catarrhe de l'estomac la muqueuse est plus rouge qu'à l'ordinaire, malgré l'abolition complète de l'appétit.

. Après avoir exclu de cette manière toutes les théories qui tendent à localiser dans l'estomac ou dans les organes voisins la sensation de la faim, nous pouvons établir par des preuves directes et positives que malgré l'existence d'une sensation plus ou moins confuse à la périphérie, sensation qui n'a rien de constant et qui manque chez beaucoup d'individus , la faim est essentiellement d'origine générale et indépendante des terminaisons des nerfs de l'estomac.

Les seuls nerfs distinctement sensibles de l'estomac sont les pneumogastriques; quand ils sont coupés, l'estomac est insensible aux irritations qui auparavant réveillaient des sensations vives et immédiates. L'expérience démontre que les filets gastriques du grand sympathique ne conduisent que des impressions sensibles se révélant par des phénomènes réflexes, tardifs à se montrer et inconscients. Toutes les sensations que nous éprouvons généralement dans l'estomac, nous viennent donc par les nerfs pneumogastriques. Or si après la résection de ces nerfs on réussit à conserver les animaux assez ioiigtemps pour laisser passer les désordres

g-énéraux et l'anorexie qui suivent nécessairement toute opération grave, on voit la sensation de la faim se reproduire comme à l'état normal. Sédillot a conservé des chiens, après cette opération, pendant plusieurs semaines et assure avoir observé chez eux les signes les plus indubitables de la faim. Les animaux une fois rétablis se pressaient autour du gardien chargé de leur distribuer la nourriture avec la même impatience qu'avant l'opération. Nous avons été moins heureux que Sédillot, et nos chiens n'ont pu être conservés que six jours au plus tard; néanmoins nous avons pu confirmer pleinement les résultats de Sédillot, quand au rétablissement de l'appétit des animaux, aussitôt les effets généraux de l'opération passés. Le fait est bien plus évident chez le cheval qui présente la particularité de réagir moins vivement à la section de la paire vague et qui continue à manger immédiatement après l'opération.

Longet considère les ganglions du grand sympathique comme la voie par laquelle la sensation de la faim est probablement transmise au centre nerveux. Mais outre que ces ganglions ne président pas, comme nous l'avons indiqué tout-à-l'heure, à la sensibihtè distincte et consciente de l'estomac , on peut couper ou extirper les différents rameaux et les masses ganglionnaires par lesquelles le grand sympathique communique avec 1' estomac , sans abolir les manifestations de la faim. Brunner et plus tard Hensen ont fait la section des nerfs splanchniques et les animaux continuèrent à manger avec tous les signes de l'appétit. Chez, des lapins j'ai coupé les deux pneumogastriques, les deux sympathiques, et extirpé les ganglions cœliaques, et souvent j'ai conservé les animaux cinq h six jours pendant lesquels ils mangeaient et digéraient trèsbien. J'aurai à revenir sur ces expériences quand je traiterai de l'influence des nerfs sur les différentes fonctions do l'estomac, et je démontrerai que ces opérations n'abolissent pas la digestion. - La section des pneumogastriques sous

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le diaphragme, que j'ai pratiquée d'après une méthode particulière et de manière à tailler tous les rameaux gastriques et hépatiques , a été suivie des mêmes résultats , avec la seule différence que l'opération étant moins grave, l'observation a pu être continuée pendant plusieurs mois. Les animaux, pendant tout ce temps, montrèrent le retour régulier de l'appétit, absolument comme des animaux sains. A l'autopsie, faite plus tard, je trouvai toutes les fibres nerveuses dégénérées au dessous de leur section, preuve que l'opération avait bien réussi.

Un phénomène longtemps inexpliqué que l'on observe assez souvent après la section de la paire vague au cou, a donné lieu à une autre interprétation des manifestations de la faim qui se montrent chez les animaux rétablis des suites immédiates de l'opération. Il arrive dans certains cas que les sujets opérés recommencent à manger avec avidité; mais presque aussitôt des vomissements se déclarent; les masses rejetées sont reprises immédiatement et régurgitées encore, et ainsi les animaux mangent et vomissent presque incessamment avec l'apparence d'une faim insatiable. Ne connaissant pas le véritable mécanisme de ce vomissement, quelques auteurs en ont conclu que les animaux, après la section des pneumogastriques, ne mangeaient que par gourmandise, parceque leur goût était excité par la vue et l'odeur des aliments, et que ne sentant plus leur estomac, ils continuaient à avaler de la nourriture jusqu'à la vomir, l'anesthésie de l'estomac, dans ce cas, ayant aboli la perception de la faim et de la satiété. —"Nous aurons à revenir plus tard sur ce phénomène et nous verrons que les vomis- \ sements dans ces conditions ne sont qu'apparents, que l'estomac n'y prend aucune part et qu'ils ne sont que l'effet mécanique de la constriction de la ^poi'tion inférieure de Vœsophage, consécutive à l'opération. Cette constriction intercepte le passage des aliments qui s'accumulent peu-à-peu dans l'œsophage, le distendent et finissent par être régur-

g-ités, lorsque la distension a atteint un . trop haut degré. Les substances avalées, vomies et reprises par l'animal, n'arrivant pas à son estomac, ne le nourrissent pas en réalité et il reste aflfamé tout en ayant l'air de beaucoup manger. J'ai nourri des animaux qui se trouvaient dans cet état, en forçant le rétrécissement œsophagien à l'aide d'une sonde par laquelle je portais de la nourriture directement dans l'estomac. Dès que les animaux avaient reçu, de cette manière, une portion suffisante d'aliments, la boulimie cessait et ils ne vomissaient plus.

Il résulte en outre des expériences de Longet que des chiens qui avaient subi, de chaque côté, la résection des nerfs glossopharyngien et lingual et celle de la paire vague, ont mangé sans dégoût, en assez grande quantité, des substances alimentaires: ramollies dans une décoction de coloquinte.

Ces faits établissent encore une fois, avec plus d'évidence, que la section des pneumogastriques n'abolit pas la sensation de la faim, engendrée, dans les exemples cités, par l'impossibilité matérielle de l'arrivée du bol alimentaire dans l'estomac. En général, toute lésion qui, dans l'organisme capable de digérer, met obstacle à l'élaboration normale et complète des matériaux destinés à réparer les pertes du sang, sera suivie d'une faim continue et dévorante. La clinique nous en fournit de nombreux exemples.

Busch a publié l'observation d'une femme atteinte de plaie perforante du duodénum , à la suite de laquelle cette portion de l'intestin, largement ouverte, s'était sondée par ses deux bouts aux parois abdominales, formant ainsi une fistule à double ouverture communiquant d'une part avec l'estomac et de l'autre avec l'intestin. La malade était continuellement en proie à la faim la plus atroce que rien ne pouvait assouvir. L'estomac digérait, absorbait, et néanmoins la faim persistait avec toute son intensité, parceque l'absorption intestinale était empêchée par suite de l'écou-

lement des matières par la fistule supérieure. Busch ayant fait passer des aliments par la portion inférieure de l'intestin, la faim s'apaisa aussitôt.

Les phénomènes de l'inanition nous fournissent d'autres arguments contre l'origine locale de la faim. L'estomac une fofs vide, son état ne change plus, la faim au contraire aùgmente d'intensité le deuxième, troisième et quatrième jour. Où chercherons-nous les causes de cette exagération de la sensation, sinon dans l'altération toujours croissante du sang, affectant de plus en plus les centres nerveux?

La première apparition de la faim chez l'enfant nouveau-né parle encore plus clairement en faveur de notre manière de voir. L'estomac du fétus normal ne contient pas de liquide et reste vide après la naissance. Il ne s'y passe aucun changement, et pourtant, au bout de quelques heures, l'enfant manifeste par son inquiétude et ses cris le besoin de nourriture qu'il éprouve. Que s'est-il donc passé pour provoquer cette première manifestation d'une sensation jusque là inconnue à l'enfant? C'est qu'évidemment il a perçu l'appauvrissement graduel de son sang qui ne recevait plus de matériaux de rechange par le sang maternel. Disons toutefois que l'estomac du fétus, au moment de la naissance, n'est pas toujours complètement vide et qu'il peut renfermer un peu de liquide amniotique. On a même prétendu que ce liquide formait la véritable nourriture du fétus; mais les recherches faites depuis le commencement de ce siècle ont prouvé que ce phénomène est tout-à-fait accidentel et que ce serait une erreur de le considérer comme règle générale. Encore moins peut-il jouer un rôle quelconque dans la nutrition du fétus.

Comme du reste la sensation" de la faim existe bien distinctement dans les espèces animales dépourvues de cerveau proprement dit et que l'on a vu des fétus humains anencéphales , c'est-à-dire complètement dépourvus de lobes cérébraux et de cervelet, vivre plusieurs jours en donnant

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des sig-nes indubitables de faim , on ne saurait placer le centre de la sensation de la faim et l'instinct de la nourriture dans une partie déterminée des circonvolutions des liémisphères, comme le veulent quelques phrénologistes.

En opposition aux arg-uments qui prouvent que la sensation de la faim est indépendante de l'état de l'estomac, on a dit, pour sauver l'origine locale de cette sensation, qu'à défaut d'impressions transmises parles nerfs de l'estomac, elle pourrait être produite par des impressions partant de l'intestin et dépendant peut-être de l'absorption intestinale; mais on voit bien que les preuves tirées de l'apparition de la faim chez le nouveau-né et de son intensité croissante dans l'inanition, réfutent toutes les hypothèses qui défendent l'origine abdominale de cette sensation. La faim ne peut être que l'impression d'un état général sur le centre de la sensibilité.

La soif n'est pas plus que la faim une sensation locale, / et le sentiment de sécheresse à la gorge qui l'accompagne ordinairement, n'a que la valeur d'un phénomène secondaire, analogue à la pesanteur des paupières qui annonce le sommeil. Dupuytren ayant fait courir des chiens au soleil, vit disparaître très-rapidement la soif qu'ils trahissaient par leur respiration rapide et leur langue pendante, en leur injectant dans les veines de l'eau et divers autres liquides. Les injections d'eau dans les veines ont été employées avec succès chez l'homme, dans un cas d'hydrophobie rapporté par Magendie. Le malade, ne pouvant satisfaire la soif violente qui le tourmentait, à cause du spasme des muscles de la déglutition que produisaient la vue et le contact de l'eau, fat très-promptement soulagé par l'injection dans les veines de ce liquide. J'ai souvent désaltéré des animaux en leur injectant de l'eau par une fistule intestinale.

On a voulu voir dans l'apaisement momentané de la soif que produit l'humectation de l 'arrière-gorge, la preuve de

l'origine locale de cette sensation. Mais dans ce cas il pourrait y avoir déjà absorption par la muqueuse d'une quantité d'eau suffisante pour calmer la sensation pendant quelques instants. D'ailleurs V anesihésie complète du pharynx laisse subsister dans leur intégrité les manifestations de la soif chez les animaux.

Voici p. ex. un chat qui a subi la section bilatérale des nerfs glossopharyngien et laryngé supérieur, et qui boit tout comme un chat normal. Longet a coupé, chez des chiens, les nerfs glossopharyngien et lingual des deux côtés et il assure que ces animaux buvaient, après chaque repas, dans les mêmes proportions que de coutume. Sur quelques-uns d'entre eux il pratiqua, en outre, la résection des pneumogastriques dans la région cervicale , et la soif se fit néanmoins sentir, mec une grande vivacité^ dès le lendemain de l'expérience, et surtout les jours suivants.

La soif étant donc avant tout une sensation générale , provenant du manque d'eau dans le sang, et ne pouvant être identifiée avec le sentiment de sécheresse à l'arrièregorge, il serait tout-à-fait oiseux d'en chercher la transmission dans quelque autre nerf particulier, comme p. ex. dans les filets du grand sympathique, comme l'ont fait quelques auteurs. Tout démontre que la sensation pharyngienne locale peut manquer et la soif néanmoins être très-vive.

Pour terminer, examinons l'effèt qu'a produit l'ingestion des aliments sur la réaction du suc gastrique de nos deux chiens. Vous voyez, messieurs, qu'actuellement le papier de tournesol est plus fortement rougi par le liquide extrait de l'estomac qu'il ne l'était par les liquides de l'estomac vide; en confrontant le produit des deux réactions, la difl'érence est évidente.

Sommaire : Développements relatifs i l'origine centrale de la faim. — Faim palhologiqu» (01)siaclei dans les voies lymphatiques, rétrécissemcnl du pylore ; brièveté de l'intestin, normal chez certaines espèces animales; fistules biliaires). — La sensation locale de la faim est d'origine centrale. — Parallèle de cette sensation avec d'autres sensations " excentriques moyens palliatifs pour l'apaiser. — Distinction entre la faim et Vappétil.— Suppression de l'appétit avec persistance du besoin de nourriture. — Anoreiie pathologique avec conservation de la faculté digestive. — Question de l'alimentation des bleises.

Messieurs ,

Nous avons parcouru sommairement, dans la dernière leçon, les raisons principales qui militent en faveur de l'origine centrale des sensations de la faim et de la soif. Permettez-moi de revenir aujourd'hui avec un peu plus de détails sur quelques-uns des faits qui démontrent que la sensation de la faim est indépendante de l'état local de l'estomac, que même l'accomplissement normal de la digestion stomacale et intestinale ne sûffit pas à la faire disparaître et qu'elle ne cède, en définitive, qu'à Vahsorption des matières digérées, lorsque celles-ci se mêlent au sang et rétablissent ainsi la composition des centres nerveux.

Déjà Morgagni a fait connaître un cas, observé par lui.

(l'engorgement tuberculeux des glandes mésentériques, chez un individu tourmenté par une faim continuelle. Le malade mangeait et digérait, mais les produits de l'absorption intestinale se trouvant arrêtés au niveau des glandes dégénérées, le besoin de nourriture persistait, malgré l'intégrité des fonctions digestives proprement dites.

La casuistique clinique nous fournit d'autres exemples de cette faim pathologique. Tiedemann cite un cas, observé par Morton, de rupture du conduit thoracique. Ici encore la digestion était normale et l'absorption par les lymphatiques s'effectuait régulièrement, mais les nutriments absorbés n'étant plus versés dans le courant de la circulation veineuse, le sang ne se renouvelait pas; aussi le malade accusait-il une faim permanente.

Les rétrécissements du pylore, qui empêchent la progression du chyme dans l'intestin , sont accompagnés , comme on sait, de tous les phénomènes de l'inanition, avec les manifestations d'une faim violente, à une époque oij l'estomac peut encore se remplir et digérer normalement.

Cabrol, Dionis, Pozzis , Albin ont décrit des cas venant se ranger dans la même catégorie , de longueur insuffisante de l'intestin chez l'homme. Rien dans ces cas n'entravait le travail normal de la digestion, mais les matières digérées n'avaient pas le temps d'être absorbées en quantité suffisante, leur passage s'effectuait trop vite, il s'en perdait une partie avec les excréments, et les malades avaient faim. — Cet état de l'intestin , pathologique chez l'homme , est normal chez quelques oiseaux granivores. Aussi, pour compenser la durée insuffisante du travail digestif et quoique habitués à une alimentation très-riche en matériaux nutritifs, ces animaux sont-ils obligés d'eu dévorer de trèsgrandes quantités. Quelques uns mangent jusqu'à un dixième de leur propre poids par jour. La raison eu est toujour.s la même; ils perdent une grande proportion de leur nourriture dans leurs déjections qui peuvent elles-mêmes

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servir aux repas de beaucoup d'autres animaux. Les grains (ju'ils rejettent sont souvent si peu digérés qu'ils peuvent encore germer et se développer. On sait que les semences du gui [viscum album) après avoir passé par l'intestin de la grive, conservent la faculté de germer et de reproduire la plante qui devient fatale à une foule d'oiseaux, puisque c'est avec son suc que se prépare la glu des chasseurs. De là le proverbe romain: T'i(,rdus ipse sibi malum cacat. — Certains poissons dont l'estomac est très-petit, se trouvent dans le même cas que les oiseaux à intestin trop court, et mangent presque continuellement.

A l'observation déjà citée de Busch (Leçon 11) se ratta- (îhent les cas si fréquents en chirurgie d'anus contre nature. Personne n'ignore que ces ouvertures anormales de l'intestin produisent des troubles de nutrition d'autant plus graves qu'elles se trouvent plus à proximité de l'estomac, et que de plus grandes proportions de matières alimentaires ou stercorales s'écoulent au dehors , sans pouvoir servir à l'assimilation.

Les fistules biliaires , en détournant de f^a voie normale un des liquides intervenant activement dans la digestion intestinale, créent des désordres tout-à-fait analogues. Les animaux auxquels on a pratiqué des fistules biliaires, mangent énormément, doux et même trois fois plus qu'à l'état normal, et néanmoins beaucoup d'entre eux finissent par mourir d'inanition. Ici encore ce n'est pas la digestion proprement dite qui est troublée, mais l'absorption de certaines substiinces alimentaires qui ne trouvent plus dans l'intestin l'agent destiné à modifier mécaniquement leurs qualités physiques, de manière à les rendre accessibles à l'absorption. — Je ne citerai qu'à titre d'exception les faits de conservation de plus longue durée des animaux porteurs de fistules biliaires. C'est ainsi que Blondlot réussit à conserver pendant cinq ans une chienne afibctée de cette lésion.

Dans une autre partie de ce cours , qui traitera de la di-

gestion intestinale, nous aurons à nous occuper des causes de l'augmentation de l'appétit chez les animaux ajaut subi l'extirpation de la rate , et je démontrerai que cette augmentation tient à des causes analogues à celles que nous venons de considérer, c'est-à-dire, à une diminution du pouvoir digestif d'an district important de l'intestin.

De tout ce qui précède , il résulte que la faim est en rapport inverse non pas avec la quantité de nutriments produite dans le tube digestif par l'élaboration des aliments, mais bien avec celle qui pénètre dans la masse du sang après avoir passé par les voies de l'absorption.

Il est une expérience qui démontre ce principe de la manière la plus décisive. Si l'on injecte dans le sang d'animaux affamés et en quantité suffisante des matières alimentaires artificiellement modifiées, de manière à les rendre directement assimilables et à en faire par conséquent des nutriments, non seulement la faim des animaux s'apaise, mais ils se nourrissent parfaitement, sans avoir besoin de manger.

C'est en quelque sorte la reproduction de l'expérience de Dupuytren qui, en injectant de l'eau dans les veines de ses chiens altérés, vit disparaître chez eux les signes de la soif

Si tous les faits exposés jusqu'ici concourent à nous faire regarder la faim comme une sensation d'origine générale, il n'en est pas moins vrai qu'elle est accompagnée , chez un grand nombre d'individus , d'une sensation particulière à la périphérie, perçue le plus souvent sous le sternum et dans la région épigastrique. Quelle est l'origine de cette sensation? Tient-elle à un état particulier de l'estomac et ses caractères sont-ils ceux d'une sensation purement locale? A cela nous croyons devoir répondre négativement. — Son siège si variable, son absence constatée dans beaucoup de cas, la facilité avec laquelle elle cède aux irritations périphériques artificielles, sont autant de raisons qui indiquent qu'il s'agit ici d'une sensation tenant non pas à une modification locale de l'estomac , mais à une altération quel-

conque des centres nerveux, perçue à la périphérie, à la manière des sensations dites excentriques. Pour n'en citer iju'un exemple, les malades affectés de tumeurs cérébrales ne se plaignent-ils pas souvent de douleurs sourdes dans les extrémités, de fourmillements, d'hallucinations ? (1). Or il n'est pas indispensable que l'irritation des centres soit de nature mécanique; elle peut tout aussi bien provenir d'une altération chimique, d'un changement de composition de la masse du sang. Dès lors on conçoit que la diminution (les éléments constitutifs du sang qui nous fait sentir le besoin de nourriture, puisse aussi se trahir par des altérations de la sensibilité locale, sans que la localité oii nous percevons cette altération soit directement affectée. Ce qui donne un certain poids à cette conjecture, c'est qu'il n'est pas excessivement rare d'observer des lésions profondes de l'estomac, des destructions cancéreuses du cul de sac, de la région pylorique, de la petite et de la grande courbure, .sans que les malades aient cessé de percevoir la sensation gastrique spéciale qui annonce la faim.

(I) Les allérations des centres peuvent se révéler non seulement par des sensation», mais aussi par des mouvements exceniriques. C'est ainsi que l'on produit une série de mouvements spasmodlques, en soutirant à un animal une grande quantllé de sang el en l'injectant de nouveau dans ses veines après l'avoir détibriné. On voit alors apparaître lies contractions fasciculaires de beaucoup de muscles, le tremblement, des convulsions «énérales, le hoquet et le vomissement, et l'on peut prou\er, du moins pour les convulsions, que ni les muscles ni les nerfs ne sont en aucune façon affectés localement. Si durant le» con\ulsions on fait d'un côté la section du nerf sclalique, l'extrémité correspondante reste en repos, tandis que l'autre continue à prendre pari aux convulsions générales. Il est évident (|ue si les conlraclions dépendaient <l'allérations locales des muscles ou des nerfs, elles ne cesseraient pas dans ce cas. - D'antre part nous avons, dans différentes maladies, des exemples frappants de mouvcmcnls généraux dépendant d'alléralions locales. Ainsi chez les animaux empoisonnés par la résorption d'une grande quantité de matières biliaires on voit, au moment de la mort tl immédiatement après la mort, se déclarer des conlraclions musculaires qui ne cessent pas par la résection des troncs nerveux et qui par consé(iuent sont d'origine périphérii|up. Les mouvements automatiques qui se montrent au moment de la mort dans le choléra, la lièvre Jaune, el dans cerlaines formes d'tiépalile, el (|ui souvent se renforcent après la mort, doivent être rangé! dans la même catégorie.

i Là désignation de sensation gastrique qui est employée |)ar- beaucoup de physiologistes n'est du reste justifiée que jîour; un certain nombre d'individus, comme j'ai déjà eu l'oceaision de le faire observer précédemment. J'ai connu -trois pêi'SorÎHes, grand-père, père et fils, qui accusaient la sensation de la faim exclusivement dans Tarrière-gorge, ce qui semblerait indiquer que dans le mode particulier de perce- "voir cette sensation, l'hérédité peut jouer un certain rôle. Beaucoup de personnes , interrogées sur l'endroit où elles sentent la faim , montrent le sternum. D'autres encore, n'éprouvant qu'une sensation générale indéfinie, ne se rendent pas exactement compte de leur état, surtout si elles sont préoccupées par autre chose ; elles se sentent faiblir et n'en comprennent la cause que si quelque circonstance extérieure leur rappelle la nécessité de prendre de la nourriture. La cause d'uiie «ensation aussi variable dans ses manifestations ne peut pas être sous la dépendance d'un seul organe et nous ne risquons pas de nous tromper si nous la cherchons plutôt dans les parties centrales où se réunissent les nerfs sensibles des différentes localités qui peuvent, en apparence,' être affectées par la faim, c'est-à-dire, dans la moelle allongée, un peu au dessus des racines des nerfs pneumogastriques.

Ainsi, quoique la sensation locale de la faim ne soit pas identique avec la faim elle-même, aussi peu que la sécheresse de l'arrière-gorge l'est avec la soif, elle n'en imprime pas moins à la sensation son cachet physiognomique par lequel l'animal reconnaît l'existence du besoin de nourriture, et à ce point de vue elle ne perd pas de son importance, si même elle ne réside pas dans l'estomac.

Quelques physiologistes ont fait le raisonnement suivant: La sensation particulière siégeant dans la région épigastrique et qui n'est autre chose que la manifestation limitée et localisée d'un état général, le prodrome des nombreux phénomènes de la faim, doit néanmoins tenir à un état par-

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ticulier de l'estomac, car par la compression exercée sur cette rég-ion, par l'iritroductioa daus l'estomac de matières non alibiles, on peut la faire disparaître sans que pour cela la faim réelle disparaisse.

Or que nous enseignent l'expérimentation et l'observation clinique? C'est qu'une sensation purement périphérique est toujours plus puissante qu'une sensation excentrique. Si chez un malade aflfecté de tumem* cérébrale, qui accuse en même temps des douleurs excentriques dans les membres, on fait transmettre au nerf sensible du membre douloureux une impression forte, produite à la périphérie par action mécanique, p. ex., par une pression vigoureuse exercée avec la main, il n'est pas rare de voir disparaître la douleur. Beaucoup de névralgies sont momentanément calmées et même supprimées par l'application d'une douleur extérieure. C'est l'impression périphérique qui prévaut sur la sensation d'origine centrale.

Eh bien! si nous appliquons ce principe à la sensation stomacale de la faim, pour nous renseigner sur son origine locale ou centrale, ne voyons-nous pas se produire exactement le même soulagement par l'effet des agents extérieurs? Ainsi la constriction de la région épigastrique au moyen d'une ceinture bien serrée apaise momentanément la faim, comme chacun sait. C'est encore l'irritation périphérique de la peau qui masque pour quelque temps la sensation excentrique. La même explication vaut pour l'ingestion de substances inertes, de pierres, de sable, moyen paUiatif qui malheureusement n'a été que trop souvent expérimenté contre la faim en temps de disette; ici c'est l'irritation locale appliquée aux nerfs sensibles de la cavité stomacale qui se substitue à la sensation transmise des centres.

On voit donc que l'opinion qui regarde la sensation épigastrique de la faim comme dépendant d'un état local de l'estomac, parcequ'il existe des moyens palliatifs locaux pour l'apaiser, est fondée sur une erreur de raisonnement,

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