‹ Leçons sur la physiologie de la digestion (volume 2)Chapitre 12 sur 39 · TOME PREMIER a · texte numérisé non relu

TOME PREMIER a

et que c'est précisément le contraire que nous enseigne l'analogie.

L'observation journalière nous offre d'autres exemples frappants de cette propriété des sensations centrales de pouvoir être masquées par une impression vive perçue à la périphérie. Personne ne doute que le sommeil soit un besoin général; et pourtant ce besoin se manifeste surtout et avant tout par une sensation particulière dans les yeux, de la pesanteur et des démangeaisons aux paupières, souvent accompagnées d'une injection plus marquée de la conjonctive. Or rien n'est plus facile que de supprimer pour quelques instants la sensation du besoin de dormir, en donnant le change, par des moyens extérieurs, à la sensation locale siég'eant dans les yeux. L'eau froide appliquée sur les paupières est le révulsif par excellence contre les approches du sommeil. Remarquez que ce moyen, pas plus que l'ingestion de corps inertes dans la faim, n'est un remède radical; aussitôt l'irritation extérieure passée, le besoin général reprend le dessus et n'est réellement apaisé que par son remède naturel, le sommeil. — Ce qui prouve du reste avec quelle facilité les besoins généraux de l'organisme sont involontairement identifiés avec les sensations locales qui nous les révèlent , c'est qu'au début de certaines ophtalmies , s'aunonçant par de la pesanteur et des démangeaisons aux paupières, beaucoup de malades croient avoir continuellement sommeil, sans avoir réellement besoin de dormir. —

Le corollaire de cette observation , quant à l'estomac , a été. déjà mentionné précédemment. Dans la dyspepsie , le pyrosis , maladies accompagnées de sensations anormales à l'estomac, il n'est pas rare d'entendre les patients se plaindre à tout propos d'avoir faim. Il mangent souvent , mais feu a la fois , précisément parceque la sensation locale , prise involontairement pour l'expression de la faim, ne correspond pas à un besoin réel de l'organisme.

Nous nous sommes servi jusqu'ici indifféremment des

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expressions faim et appétit, qui, dans le langage ordinaire, ne désignent en effet que des nuances de la même sensation. S'il s'agissait de définir plus rigoureusement ce que nous entendons par faim et appétit , distinction qui , toute scolastique qu'elle paraît, n'en a pas moins un certain intérêt pratique, nous dirions que la faim est la sensation du besoin de manger, tandis que l'appétit n'est que la sensation agréable que se lie à l'idée de manger et qui réveille en nous le àésir de manger. Dans l'immense majorité des cas, ces deux sensations n'en forment pour ainsi dire qu'une, et on se sent de l'appétit parcequ'on a faim. Toutefois, aux termes de notre définition, la faim et l'appétit ne sont pas identiques et ne coïncident pas nécessairement. En effet, la première peut exister sans le second et vice-versa nous pouvons convoiter , par simple gourmandise , un aliment dont notre corps n'a pas réellement besoin.

Le premier cas ne se rencontre guère qu'à l'état de maladie et l'on pourrait s'attendre à le voir se réaliser dans les affections des centres nerveux. Cependant nous n'en connaissons d'exemples authentiques que dans les maladies du tube digestif Les malades dont il s'agit ont la conscience de l'appauvrissement de leur sang, ils savent qu'ils auraient besoin de se restaurer et ils se sentent faiblir par la faim qu'ils éprouvent; mais ils ne sont pas disposés à manger; l'idée de prendre de la nourriture leur répugne, et s'ils essaient de vaincre leur dégoût, il ne fait qu'augmenter par l'ingestion des aliments. — Comment expliquer cette suppression de l'appétit? — On sait que le plaisir de manger et par conséquent l'appétit n'existent que grâce au sens du goût qui est agréablement affecté par les aliments. L'appétit est donc intimément lié à l'état de la muqueuse gustative; des troubles locaux qui en altèrent la sensibilité spéciale ou qui, sur un point quelconque des voies digestives, font naître des sensations pathologiques au contact des aliments, doivent en conséquence abolir l'appétit. Un goût amer ou

repoussant sur la langue , l'empâtemeut de la bouche , résultant p. ex. de la propag-ation d'un catarrhe stomacal sur les portions supérieures des voies digestives; une trop grande sensibilité du cardia, donnant lieu à des mouvements réflexes et à des nausées au passage des aliments; les gastralgies accompagnées d'une accumulation de suc acide dans l'estomac; toutes ces causes peuvent faire disparaître l'appétit sans abolir nécessairement la conscience de hi faim. Les mêmes phénomènes s'observent sur les animaux chez lesquels il est plus facile, comme nous le verrons, de constater l'intégrité des fonctions digestives, lors même qu'il existe de l'anorexie. Il n'est quelquefois pas sans importance pour le médecin de décider, dans un cas donné, si le manque d'appétit qu'accuse le malade dépend simplement d'une altération de la sensibilité, ou s'il tient à un dérangement plus profond, à une véritable suspension des fonctions digestives. La sémiotique ne nous fournit malheureusement aucune donnée certaine à cet égard et nous sommes réduits à l'expérimentation pour nous fixer sur le diagnostic et le traitement.

Ceci nous conduit à une autre question à laquelle nous avons déjà touché il y a un instant sans nous y arrêter.

Est-il vrai , comme on le croit assez généralement, que lorsqu'un malade refuse de manger, sa digestion soit affaiblie ou nulle, et vice-versa, toutes les fois que l'appétit existe, la digestion est- elle normale? Théoriquement et d'après tout ce que nous venons de voir, nous pourrions répondre négativement pour les deux cas, mais pratiquement le contraire n'est démontrable que pour le premier cas. Encore ne puis-je vous citer d'exemples décisifs que ceux tirés de l'observation des animaux malades. Chez des chiens porteurs de fistules stomacales, il est en effet possible de contrôler à chaque instant le pouvoir digestif de l'estomac et de juger si l'anorexie accusée par l'animal, est d'origine dyspeptique ou non. Eh bien, j'ai constaté fréquemment

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chez ces animaux uue absence totale d'appétit, produite par des opéi'ations graves ou par une autre cause quelconque, et lorsque j'examinais la force dig-estive de leur estomac, elle équivalait, sons tous les rapports, à celle d'animaux de même taille, parfaitement sains et jouissant de la plénitude de leur appétit. Ce phénomène s'observe quelquefois après des opérations qui ne compromettent nullement les organes de la digestion, comme p ex. la résection du nerf sciatique ou les sections transversales de la moelle épinière. Les animaux opérés de la sorte refusent de manger et cependant des aliments introduits dans leur estomac et retirés par la fistule au bout d'un certain temps, se montrent parfaitement digérés. Le môme fait a lieu immédiatement après l'établissement d'une fistule stomacale et après d'autres opérations sur l'estomac, qui provoquent des vomituritions continuelles, comme p. ex. la ligature du pylore. Si dans ces derniers cas, on empêche le vomissement par la ligature de l'œsophage, on peut se convaincre, du moins dans les premières heures, que la digestion s'accomplit malgré les mouvements convulsifs qui de temps en temps agitent l'animal. Mais il arrive un moment où à l'anorexie déjà existante vient se joindre une cause plus directe, c'est-àdire l'arrêt de la fonction digestive. C'est lorsque se déclare la fièvre traumatique. Dès ce moment la digestion ne se fait plus ou est réduite à des proportions minimes. Chez le cheval, la faculté digestive résiste plus longtemps et ne fait que diminuer sous l'influence de la fièvre traumatique, qui, chez ces animaux, il faut le dire, est en général beaucoup moins intense et plus tardive à se déclarer.

Quant au phénomène inverse que réclame la théorie , je veux dire la persistance de l'appétit malgré la suspension de la digestion stomacale, je ne l'ai pas encore observé. Le cheval seul semble faire exception à cet égard, car il continue à manger, môme lorsque sn digestion est complètement dérangée. Les aliments séjournent alors dans son

estomac sans être modifiés et pour ainsi dire eu provision, jusqu'au rétablissement de la digestion.

On pourrait demander enfin si une augmentation de la force digestive de l'estomac doit aussi augmenter la faim ou l'appétit. Je ferai connaître, dans la suite de ce cours, le procédé expérimental par lequel nous pouvons à volonté augmenter à un haut degré le pouvoir digestif de l'estomac des chats , des chiens et des lapins. Ce procédé qui consiste à injecter dans les veines de l'animal certaines substances ayant la propriété de saturer de pepsine les parois stomacales, donne des résultats frappants surtout chez le lapin. Eh bien, dans les animaux, d'ailleurs bien portants, que j'ai soumis à ce traitement et dont l'estomac avait acquis un pouvoir digestif beaucoup plus considérable qu'à l'ordinaire, je n'ai pu, jusqu'à présent, constater d'augmentation évidente de l'appétit.

En revanche , chez les animaux qui , à la suite d'autres opérations, subissent des pertes continuelles des substances destinées à les nourrir , l'appétit peut aller en croissant à mesure que se rétablit et qu'augmente la force digestive de l'estomac. Nous parlerons de cas de ce genre en traitant des effets de l'extirpation de la rate. Quelque temps après l'opération , quand les animaux sont remis des désordres généraux dépendant du traumatisme, leur appétit s'accroît parallèlement au pouvoir digestif de l'estomac. Cette augmentation de l'activité digestive est aussi réelle que celle que l'on produit artificiellement par les injections dans le sang, dont j'ai parlé tout-à-l'heure, mais coïncide dans ce cas, chose essentielle à remarquer, avec la diminution du pouvoir digestif d'un district de l'intestin. Pendant les premiers jours qui suivent l'opération et tant que l'animal se ressent de l'action traumatique, son appétit est diminué; mais on peut observer des cas oii malgré l'anorexie existante, la force digestive de l'estomac est déjà augmentée. C'est ce qui se montre non seulement dans la première

semaine après l'extirpation de la rate, mais aussi après certaines lésions traumatiques des glandes mésentériques et dans des cas de suppuration, même peu abondante, de la cavité péritonéale. Lorsque, dans des opérations pratiquées p. ex. sur les nerfs sympathiques abdominaux, on a un peu trop vivement irrité le péritoine, l'animal accuse un malaise général, il maigrit et reste longtemps sans appétit. Mais s'il est forcé à manger et sacrifié au milieu de la digestion, l'infusion préparée avec son estomac peut montrer un pouvoir digestif supérieur à la moyenne que l'on constate chez des animaux normaux, de même taille.

Il en résulte que l'appétit n'est pas en rapport direct avec la faculté digestive et que si l'anorexie coïncide le plus souvent avec la suppression de la faculté digestive, ces deux phénomènes ne sont pas nécessairement subordonnés l'un à l'autre, tout en pouvant dépendre de la même cause fondamentale.

Puisque la perte de l'appétit n'implique pas toujours la suspension des fonctions digestives, d'après quels principes dévons-nous régler l'alimentation des malades qui refusent la nourriture? Doit-on en général et peut-on impunément donner à manger aux individus affectés de maladies des voies digestives, de fièvre et surtout de fièvre trauma tique?

Cette question, l'une des plus importantes en thérapeutique, a été jadis vivement débattue en France, et Boyer s'est prononcé en faveur de l'alimentation des blessés. D'autres médecins, contraires à l'opinion de Boyer, insistaient, de leur coté, sur les dangers d'une alimentation intempestive qui, selon eux, ne faisait qu'encombrer les voies de la digestion de substances inutiles et par là compromettait davantage la vie des malades. C'était, pour nous servir de leurs expressions, nourrir la maladie, alimenter l'inflammation que de donner à manger aux blessés.

Pour décider en fin de cause cette grave question, il nous manque sans doute encore bien de documents indispen-

sables ; cepeadaut, s'il est permis de s'en rapporter à ce que nous enseignent l'observation sur les animaux atteints de fièvre traumatique et les prog-rès qui se sont opérés depuis im certain nombre d'auuées dans la thérapeutique des fièvres septiques et d'infection, nous pouvons dès à présent réduire à leur juste valeur les craintes exagérées exprimées par les adversaires de Boyer. Il suffirait de citer l'expérience qui va se consolidant de jour en jour, que dans le traitement des fièvres typhoïdes, p. ex., une alimentation prudente et légère est généralement bien supportée par les malades et paraît exercer une influence heureuse sur la durée de la convalescence. Que de fois les médecins anglais n'ont-il pas attribué les nombreux insuccès des thérapeutistes allemands, dans le traitement de la fièvre typhoïde, à la diète absolue que ceux-ci imposaient à leurs malades et par laquelle , aux désordres causés par la fièvre, venaient s'ajouter encore les effets meurtriers de l'inanition.

Dans une série d'expériences faites sur des animaux qui avaient subi diverses opérations et qui par suite du traumatisme refusaient de manger, j'ai pu me convaincre moimême de l'utilité de l'alimentation artificielle. L'introduction de matières alimentaires par une fistule stomacale n'augmentait pas la fièvre; la guérison locale, la cicatrisation n'étaient ni empêchées ni retardées; et, quant à l'état général, il gagnait positivement en ce sens que la convalescence devenait moins pénible, quoique sa durée ne fût pas moindre que chez d'autres animaux opérés de la même manière, mais nourris simplement selon leur appétit. C'est ce que j'observai alternativement sur 27 chiens , après la résection des nerfs glossopharyngiens. Les sujets nourris artificiellement restèrent, durant tout le temps de leur maladie, plus forts et plus dispos que ceux que je laissai manger à leur guise.

Hâtons-nous d'ajouter qu'il existe des contre-indications formelles à l'alimentation forcée , selon la localité de l'or-

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o-ane lésé et le degré de la fièvre traumalique. Si, p. ex., on essaie de nourrir par force on artificiellement des animaux dont le tube digesUfest blessé en un point quelconque, on empire leur état général en provoquant le vomissement. De même, dans la période aiguë de la fièvre traumatique, la digestion ne se fait plus et ne se rétablit pas par l'alimentation artificielle.

Nous pouvons donc statuer en règle générale que l'alimentation des malades et des blessés est permise chaque fois que la localité de l'organe affecté ou de la blessure ne la contre-indique pas et tant que la fièvre traumatique n'excède pas un certain degré. Dans la fièvre traumatique légère, l'alimentation n'est pas toujours nuisible, malgré l'absence lie l'appétit, et souvent même utile, comme le démontrent les exemples cités.

Sommaire: Des aliments. — Déniiilion et composition générale des aliments. — L'organisme animal ne se nourrit que des substances déjà organisées — La faculté d'organiser les corps simples du règne minéral forme l'attribut exclusif des plantes. — Similitude de composition des aliments et du corps animal. — Destinations diverses des aliments. — Du régime végétal et du régime animal, considérés cbez les différentes classes d'animaux. — Rapport entre le genre de vie et le régime. — Perles et gains de l'organisme. — Rapport entre la composition de la nourriture normale, suflisante, et la composition du corps humain. — transformations des substances alimentaires dans l'organisme. — Nécessite de la transformation digestivo. — Expériences. — Remarques sur la valeur nutritive des terres fossiles.

Messieurs ,

Nous avons vu comment se produit l'appauvrissement du sang", conséquence du mouvement et de la vie, et quelles en sont les manifestations subjectives. En abordant aujourd'hui l'étude des aliments, je n'ai l'intention de vous présenter que quelques considérations générales sur leur composition et le rôle qu'il sont appelés à jouer dans l'économie, réservant les détails essentiellement chimiques de cette étude pour la partie de ce cours qui traitera de l'action des liquides digestifs sur les différents groupes de substances alimentaires que nous fournissent le règne animal et végétal.

Les aliments sont des substances destinées à compenser les pertes de l'organisme et à donner au sang, dans lequel leurs éléments sont versés par absorption, les qualités nécessaires pour rendre leur composition normale aux tissus appauvris. L'aliment devient nutiHment quand,

après avoir subi laction modificatrice des liquides digestifs, il peut être absorbé et îvssimilé en totalité, sans reparaître dans les excrétions. —

Aux termes de notre définition, les aliments doivent nécessairement être composés de manière à pouvoir se substituer aux corps usés et rejetés par l'économie. L'aliment idéal serait celui qui contiendrait tous ces corps exactement dans la proportion dans laquelle ils sont éliminés par l'exercice journalier des organes. L'aliment complet est celui qui renferme tous les éléments de nos tissus.

On n'a pas toujours admis , aussi rigoureusement qu'on le fait actuellement, la proposition que les aliments, pour répondre a leur destination, doivent contenir tous les éléments de nostre corps. Au commencement de ce siècle, on niait encore l'existence de l'azote dans les plantes; partant on était obligé d'accorder aux animaux herbivores la faculté de fabriquer de toutes pièces des composés azotés dans leur corps. Certaines substances que la chimie reconnaît actuellement comme élémentaires, étaient regardées pendant longtemps comme pouvant se former directement dans l'organisme animal, en vertu d'une force mystérieuse, la force vitale, que l'on invoquait et qu'on invoque encore pour toutes les manifestations de la vie échappant à nos moyens d'analyse. Ces substances ayant été reconnues dans le corps animal et non dans les plantes où elles se trouvent en proportion relativement beaucoup plus faible, on ne pouvait en effet se rendre compte , avec les connaissances chimiques qu'on possédait alors , de la manière dont elles entrent dans l'économie des herbivores. On se représentait le corps animal comme un laboratoire chimique beaucoup plus parfait qu'il ne l'est en réalité, en lui attribuant des facultés organisatrices , vis-à-vis des éléments bruts du règne animal.

Eh bien, quant à l'azote, tout le monde sait aujourd'hui que le règne végétal en contient en abondance et en gé-

iiéral que tous les éléments et toutes les combinaisons ternaires et quaternaires qui constituent la trame du corps animal ont leurs représentants isomériques dans les végétaux. La formation de toutes pièces, au moyen des corps simples (lu règne inorganique, de composés complexes et de tissus doués de vie , n' appartient qu' aux jjlantes et non aux animaux. Le corps animal se borne à transposer et à combiner un peu différemment les éléments des composés déjà organisés qu'il reçoit du dehors. Ces éléments qui sont essentiellement le carbone, l'hydrogène, l'azote , l'oxygène et de plus faibles proportions de chlore , de phosphore , de calcium , de fer , etc., faisant partie des cendres animales , ne sauraient jouer, comme tels, ou même dans leurs combinaisons les plus simples, le rôle d'aliments. S'il en était ainsi, il suffirait de fournir au corps animal de l'air, de l'eau, du carbone, et quelques sels pour lui permettre de se reconstituer à chaque instant. On espérait encore , à une époque qui n'est pas très-éloignée de la nôtre, que la chimio parviendrait à combiner les éléments de manière à rendre possible leur assimilation , mais jusqu'à présent il n'y a pas le moindre indice qu'elle atteigne jamais ce but, ni dans le corps animal ni en dehors de lui. Le seul intermédiaire entre la nature inorganique et le règne animal, le véritable laboratoire placé sur le chemin de ce dernier pour préparer et organiser la matière brute et lui donner la forme adaptée à ses besoins, c'est le règne végétal. C'est lui qui, avec un petit nombre de corps simples et de combinaisons primaires, fabrique les substances isomériques à celles du corps animal, et celui-ci n'a ensuite qu'à les modifier trèslégèrement pour les rendre tout-à-fait semblables à sa propre substance. La plante qui se nourrit presque uniquement d'acide carbonique, d'eau, d'ammoniaque et de sels, produit des fécules, des graisses, des matières albuminoïdes, c'està-dire les représentants des trois groupes principaux de substances dont se nourrit et se compose le corps animal.

F/animal, laboratoire beaucoup plus impartait que la plante, ne fait pour ainsi dire rien par lui même; la seule opération im peu plus compliquée qui lui soit propre, c'est la formation lies graisses au moyen des adipog-ènes, c'est-à-dire des fécules, du sucre, et peut-être des corps albuminoïdes. Quant aux autres séries, il s'empare des composés déjà tout formés, on modifie un peu l'arrangement moléculaire , en extrait les parties utiles, et finit par les décomposer tout-à-fait par la combustion et la réduction qui sont incessamment à l'œuvre dans son corps. Il les rend au monde extérieur .sous forme d'acide carbonique, d'eau, d'ammoniaque ou de substances qui se résolvent facilement en celles-ci et qui (lès lors redeviennent aptes à servir à la formation des plantes. Tel est le cercle éternel dans lequel se meut la vie et qui préside à la solidarité de tous les êtres organisés.

Ce qui importe dans l'étude des aliments , ce n'est donc pas la recherche de leur constitution élémentaire ni leur formule chimique , mais la connaissance des composés qui y sont contenus et qui , par leur caractère homologue à celui des tissus du corps animal, sont aptes à être digérés et assimilés par ce dernier. — Nous avons déjà énuméré les 3 groupes principaux que l'on distingue parmi ces substances et qui sont: les iméières albuminoïdes ou protéiques, les matières féculentes (et saccharines) et les graisses. La plupart de nos tissus, ceux du moins dont l'activité plus énergique réclame une restitution continue, sont réductibles à ces 3 groupes dont le premier et le plus important , celui des corps albuminoïdes, est le seul qui renferme des composés azotés.

Toutes les autres combinaisons que l'on trouve dans le corps animal et qui ne sont pas comprises dans l'une de ces trois séries, ou bien appartiennent à sa charpente inorganique (os, etc), au renouvellement plus lent, ou bien lorraent, non pas des parties constitutives des tissus, mais des produits de décomposition , ne se rencontrant que sur

les voies excrétoires. — La fibrine du sang* et du muscle est très-analogue à l'albumine végétale; cette dernière peut donc remplacer l'usure de la première et à ce titre elle est un aliment. Un mélange quelconque d'azote, d'hydrogène, de carbone et d'oxygène, dans des proportious même toutà-fait semblables à celles de l'albumine, serait probablement rejeté comme corps étranger par l'économie. — Il en est de même des matières amyloïdes, du sucre et des graisses qui ont leurs représentants isomériques dans l'organisme animal, et dont une série, les graisses, paraît même pouvoir 36 former directement dans le corps, aux dépens des substances des autres séries.

Envisagée dans cette simplicité, la question de l'alimentation ne serait résolue qu'à moitié. En effet, outre sa destination fondamentale de reconstituer les tissus appauvris et de les maintenir dans leur composition normale, elle en a à remplir une autre, non moins importante et sur laquelle je me suis déjà longuement étendu à une autre occasion, c'est-à-dire, de fournir au corps les matériaux nécessaires à la production de la force vive et de la calorification. De plus, la composition et la quantité des aliments se réglant d'après les exigences de l'usure organique, du travail mécanique et de la calorification, il ne sera pas indifférent que les organes destinés à élaborer la nourriture, soient constitués de telle ou de telle manière. Une surface plus ou moins grande des muqueuses digestives , la longueur variable de l'intestin, la structure spéciale des appareils servant à saisir, à diyiser les aliments et à les préparer à l'acte de la digestion, sont autant de circonstances qui détermineront le genre de nourriture le plus adapté à chaque animal.

En principe, les produits végétaux renferment tous les éléments du corps animal. Cela veut-il dire que l'alimentation végétale suffira aux besoins de tous les animaux? Evidemment non. Pour extraire p. ex. de substances her-

bacées la quantité de matière albuminoïde nécessaire à l'entretien d'un carnassier, les dimensions de son intestin ne suffiraient pas. Ou bien il serait forcé d'en manger des quantités telles que sa digestion même en souffi'irait, ou bien, en ne mangeant qu'en proportion de son régime normal, il risquerait de périr d'inanition.

Le raisonnement invers s'applique aux herbivores. Ne serait-on pas tenté de considérer le régime animal comme correspondant à notre définition de l'aliment idéal, puisqu'il procure à l'organisme des substances non seulement analogues, mais identiques, et qu'il rend en apparence superflue jusqu'à la légère modification que les aliments doivent subir au contact des liquides digestifs, pour être directement assimilés? Eh bien, cette supposition est erronée, même à l'égard des carnivores, comme nous le verrons en étudiant les propriétés des liquides digestifs et leur mode d'agir sur les substances alimentaires. A plus forte raison ne peut-elle s'appliquer aux animaux herbivores dont le genre de vie et la conformation anatomique sont si différents de ceux des carnivores. La plupart des animaux qui se nourrissent exclusivement de végétaux, montrent une respiration rapide et exécutent des mouvements énergiques et longtemps soutenus; ils consument par conséquent une très-forte proportion de carbone que des quantités même considérables de chair ou de sang, ingérées et parfaitement digérées, ne pourraient jamais leur fournir. On calcule qu'un cheval , travaillant et respirant comme dans les conditions normales, en ne se nourrissant que de viande, devrait en manger à peu-près le cinquième de son poids par jour, pour en tirer la quantité de carbone nécessaire, ce qui supposerait un estomac et un abdomen immenses qui l'empêcheraient de se mouvoir librement et de faire l'exercice musculaire qui est précisément la cause de cette énorme consommation de carbone. La nécessité d'ingérer de grandes quantités d'aliments cesserait dès lors d'elle-même.

Les carnivores au contraire se meuvent peu et dorment beaucoup. S'ils exécutent quelquefois des mouvements plus rapides et plus énei'g-iques que les herbivores, leur activité n'est pas de longue durée et le reste du temps ils sont couchés et se livrent au sommeil, le jour comme la nuit. Comparez le genre de vie fin chat p. ex. à celui de nos ruminants domestiques. Les bœufs de labour, malgré le travail très-considérable et très-soutenu qu'ils sont habitués à faire, dorment, très-peu; ils sont en mouvement et mangent même la nuit et ce n'est que pendant la rumination qu'ils se couchent et preuuent uu peu de repos. Les petits herbivores en font autant.

Traube, s'appuyaut sur la théorie que l'activité musculaire résulte principalement de la destruction d'une substance non azotée, analogue aux matières féculentes, a le premier signalé ce rapport entre la proportion de carbone qui entre dans l'alimentation, et la somme de travail que les animaux sont capables de réaliser. Il pense que l'alimentation végétale est la seule qui puisse subvenir à des mouvements très-prolongés et très-énergiques et qu'un régime exclusivement animal ne fournirait pas à Torganisme de quoi remplacer les pertes des muscles , épuisés par des contractions trop longtemps soutenues. Il insiste sur le fait que tous les animaux dont l'homme se sert pour le travail , sont herbivores et que les carnivores qui dorment presque toujours et ne se mettent en mouvement que lorsqu'ils y sont poussés par la faim, ne seraient jamais capables de réaliser les sommes d'efforts musculaires que l'on voit exécuter p. ex. au cheval et au renne.

Cette remarque, juste pour les mammifères, ne s'apphque cependant pas indistinctement à toutes les autres classes d'animaux. Chez les oisaux, p. ex., nous voyons que ce sont les carnivores et la plupart des insectivores qui se distinguent par les mouvements les plus énergiques et le plus longtemps soutenus. Parmi les re])tiles, ce sont encore les

carnivores qui remportent par la puissance et la durée de leurs contractions musculaires sur le petit nombre d'herbivores qui nous sont connus. Quant aux insectes, la remarque de Traube s'applique très-bien aux orthoptères, et aux hémiptères non nageurs. Dans ces deux ordres d'articulés , les carnivores présentent des mouvements lents et peu énergiques, comparativement aux herbivores, La même règle pourrait peut-être s'appliquer aux diptères. Quelques Empides (Empis) qui se distinguent par des mouvements très-rapides, ne font exception qu'en apparence, car bien qu'on les range ordinairement parmi les carnivores, se nourrissant exclusivement d'autres insectes, il est à peu près certain aujourd'hui qu'ils sont omnivores, c'est-à-dire se nourrissant indistinctement de sucs animaux et végétaux. Dans le grand nombçe des coléoptères, l'activité la plus infatigable et la plus énergique est au contraire l'attribut des carnivores, bien qu'il faille convenir que le plus grand développement de la force, à en juger d'après les actes qu'on leur voit exécuter dans les conditions physiologiques, appartient aux grands herbivores ou coprophages. Mais cette force est i-arement mise en jeu et ne se déploie qu'à certains moments en rapport avec les conditions spéciales du genre de vie de ces animaux. C'est ainsi que l'orf voit p. ex. VAteuchus transporter, avec ses deux pattes de derrière, des boules de fumier aussi grandes que son propre corps et les élever à une hauteur considérable, en ne marchant que sur ses (luatre pattes de devant. De même les Elater, posés sur le dos, sont capables, par un simple mouvement de flexion du thorax sur l'abdomen, de s'élancer à une hauteur qui dépasse plus de 30 fois la longueur de leur corps. Mais ces tours de force ne soutiennent pas la comparaison, quant à la somme de travail qu'ils réalisent, avec les mouvements continus des coléoptères carnivores, comme p. ex. des Gicmdèles. Dans la famille des Brachélytres, qui renferme des groupes carnivores et des groupes herbivores, ce sont

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