TOME PREMIER
surtout les représentants des premiers qui se distinguent par leur activité infatigable, tandisque ceux des groupes herbivores, ordinairement cachés sons le fumier, mènent une vie sédentaire, à l'exception de quelques espèces qui eu volant exécutent des danses en l'air, mais dont on ne connaît pas définitivement le genre de nourriture, quoique leur forme générale les fasse ranger plutôt parmi les coprophages. La plupart des familles des Arachnides sont carnivores et sédentaires; la division des Acarides seule compte quelques genres que l'on peut regarder comme herbivores, et ce sont les représentants de ces genres qui montrent les mouvements les plus vifs. Quelques uns, appartenant au genre Arenurus, se distinguent par la grande vélocité et l'énergie de leurs mouvements presque continus. Ces espèces, à l'état parfait, paraissent se nourrir ejxclusivement de débris de plantes. La vitesse de leur locomotion est telle qu'on ne distingue pas les mouvements de leurs extrémités et qu'un Arenurus en marche fait l'impression d'un point glissant très-rapidement sur la terre. Quelle différence du genre de vie de ces animaux à celui de VAcare de la gale et plus encore à celui de certaines larves de Trombidides qui sucent des liquides animaux et qui, à l'état normal, et sans être excités, ne montrent pas dutout de locomotion, mais végètent immobiles sur le point de l'animal où elles sont fixées!
Vous voyez, messieurs, d'après les exemples cités, que le genre d'alimentation qui convient le mieux à chaque animal, n'est pas réglé d'après des lois absolues. Une foule de circonstances, dont quelques-unes probablement nous échappent encore complètement, concourent à faire d'un animal un Carnivore ou un herbivore. La nature elle-même nous offre des variations de régime chez le même animal, selon les conditions extérieures oii il se trouve et selon l'état de ses organes. Beaucoup d'oiseaux, insectivores en été, deviennent exclusivement granivores en hiver, et cela
Qon seulement parcequ'en hiver ils ne trouvent pas d'insectes, car une foule d'oiseaux qui sont dans le même cas et qui ne peuvent se passer de nourriture animale, s'en vont la chercher dans des climats plus chauds ; mais parce que, pendant la saison froide, ils ont besoin d'aliments plus riches en carbone, pour maintenir leur température au degré normal. D'autres animaux changent de régime dans les différentes phases de leur développement : le têtard est herbivore, la grenouille se nourrit d'insectes.
J'ai nourri des lapins, pendant deux mois, avec des grenouilles mortes, sans provoquer chez eux de perturbation appréciable de la nutrition.
Dans les pays septentrionaux oià le fourrage vient à manquer à certaiues époques de l'année, on nourrit le bétail avec du poisson.
J'ai vu deux loups qui avaient été élevés, depuis l'âge de deux mois jusqu'à celui de trois ans, avec du pain. On dit que le tigre et le lion sont les seuls félins qui ne se soient jamais laissé imposer une diète exclusivement végétale; mais ces essais ont-ils été dirigés convenablement *? Comment d'ailleurs s'attendre à ce que des observations concluantes soient faites dans les pnys où ces animaux vivent sauvages et oià les aliments de provenance animale abondent bien plus que les aliments végétaux? L'hyène peut être élevée et nourrie avec du pain et des fruits, ainsi que les petits oiseaux carnivores. Quant aux grands oiseaux carnassiers, ces tentatives ont toujours échoué, parceque la capacité de leur estomac et la longueur de leur intestin ne .sont pas proportionnées à la quantité d'aliments végétaux qu'exigerait leur entretien.
L'homme s'accoutume presque également bien aux deux régimes; la grande majorité des hommes est omnivore. Le régime exclusivement végétal rend à la longue faible de corps et d'esprit, patient et phlegmatique; le régime exclusivement animal au contraire rend actif et vigoureux, mais
impose beaucoup d'exercice, pour permettre la transformation en urée et en acide urique des substances ingérées dans lesquelles l'azote prédomine.
En partant, comme nous l'avons fait, du principe que le corps ne forme, par lui même, aucun élément et que tout lui vient du dehors, sous une forme presqu'identique à celle de sa propre substance, il est facile de tomber dans l'erreur suivante: Donnons, comme unique aliment, à celui qui fait beaucoup travailler ses muscles, de la chair; donnons du cerveau à celui qui pense beaucoup, du lait à la femme qui allaite, et ainsi de suite.
Abstraction faite de toutes les raisons exposées précédemment et qui rendent illusoire un pareil raisonnement, il ne faut pas oubher qu'entre l'ingestion et l'assimilation des aliments il est une opération intermédiaire indispensable, la digestion. C'est dans l'estomac que nous introduisons la chair, le lait, la graisse cérébrale, et non pas dans le courant sanguin; toutes ces substances n'arrivent à nos organes que dissoutes, altérées, sous forme de composés essentiellement différents de ce qu'elles étaient primitivement. Admettons même un instant qu'une certaine quantité de lait puisse passer dans le sang directement et non altérée, qu'arriveraitil? C'est que le sang chargé de ce liquide, en traversant les organes, leur en abandonnerait peu à peu les éléments constitutifs et que les glandes mammaires n'en recevraient en somme que les résidus , dans des proportions évidemment tout autres que celles qui constituaient le lait primitivement. En ne donnant que du lait pour tout aliment, nous serions donc à peu près sûrs de priver les glandes mammaires de la vraie proportion de substances nutritives qu'exige leur fonction, et leur sécrétion elle-même tarirait.
Le choix des aliments, dans ce cas spécial, est subordonné à des conditions beaucoup plus complexes. Ce qu'il s'agit de fournir à l'économie, ce n'est pas seulement le liquide en nature dont nous voulons favoriser la formation dans le
corps, mais un ensemble de matières alimentaires qui, après avoir servi à la nutrition générale, laissent encore à la disposition des glandes productrices de lait les éléments constitutifs de ce liquide et cela dans les proportions les plus convenables Vouloir déterminer les proportions exactes de cette alimentation, ce serait entreprendre un calcul trèscompliqué avec des facteurs pour la plupart inconnus et variables au plus haut degré d'un individu à l'autre. Heureusement la nature nous dispense de ce soin et la répartition des liquides nourriciers s'accomplit à notre insu, suivant le bilan spécial des pertes et des gains de chacun de nos organes.
Cette question spéciale nous amène à la question plus générale des pertes et des gains de notre organisme, considéré dans son ensemble. On a essayé — (Barrai et Wood sont les premiers auteurs qui aient tenté ce travail compliqué ) — on a essayé , dis-je , d'établir la mo^^enne des aliments nécéssaires au corps de l'homme en un temps donné et à déterminer, au moins approximativement, ses dépenses pendant le même temps. Dans tous ces calculs qui ne sont qu'approximatifs, bien des facteurs se soustraient encore à notre appréciation. Ainsi, dans la ^ liste des pertes, comment fixer les valeurs correspondant à la desquamation de l'épiderme et de l'épithélium, à la chûte des poils, etc.?
Voici les moyennes résultant des plus récentes déterminations :
Le minimum d'aliments mixtes dont un homme adulte a besoin par jour, pour ne pas souffrir de déficit par l'activité de ses organes, représente un poids d'environ 3460 grs. Dans ce chiffre total il entre 110 à 130 grs. de matières albuminoïdes, 84 grs. de graisses, 420 grs. de fécule, 30 grs. de sels et 2800 grs. d'eau.
Si d'autre part nous évaluons ce que l'homme adulte perd par jour d'azote, d'hydrogène, d'oxygène, de carbone et de sels avec ses excrétions, et si nous transformons ces valeurs
en quantités équivalentes d'albumine, de fécules, de graisse, etc., pour les comparer aux chiffres de la première liste, nous obtenons le tableau suivant:
Subslanee» contenues dans le minimum de la nourriture en '24 lieures.
Quantités des mêmes su'bstances, calculées d'après les pertes journalières
Différence en faveur des aliments.
Albumines
110 gr.
gram.
Graisse
Fécules
Sels
Eau
On voit, d'après ce tableau, qu'il existe une légère différence entre la somme d'aliments correspondant aux pertes journalières de l'organisme et la quantité que l'expérience a démontrée nécessaire à l'entretien de la vie de l'homme adulte. Le minimum de la nourriture contient des quantités de matières élémentaires un peu supérieures à celles qui représentent les pertes en 24 heures. Mais il doit en être ainsi , pour deux raisons. En premier lieu, les excrétions mesurées ne correspondent pas à toutes les excrétions véritables du corps , parceque nous perdons par la peau , par les poumons , parle mucus, etc. des quantités de substances qui jusqu'à présent se sont soustraites au calcul. Deuxièmementles chiffres exprimant le minimum de la ration normale de l'homme adulte par jour, sont obtenus en grande partie sur des sujets n'ayant pas encore entièrement achevé leur développement et dont le corps était encore en voie d'augmentation ; il n'y avait donc pas, chez eux, équilibre stationnaire.
S'il est incontestable que le corps animal ne forme pas ses éléments, mais qu'il les introduit tous par la nourriture et avec l'air qu'il respire, s'en suit-il que la nourriture doive renfermer ces éléments dans la même proportion dans la-
(i) Le calcul sur lequel s'appuient ces cbiffres a é(6 fail par Molescholl el les documenls qui s'y rapporicnl, sont consignés en entier dans son ouvrage sur la « Physiologie des malièrùs alimentaires », livre Irés-riclK! en faits et auquel nous avons emprunté la plupart des moyennes que nous venons de communiquer.
quelle ils se trouvent dans les parties constituantes du corps?
Nous pourrions répondre affirmativement à cette question, si toutes les parties du corps étaient également sujettes aux changements résultant de la décomposition de leurs éléments, et si tous les tissus contribuaient, en proportion directe de , leur volume, aux pertes journalières que l'alimentation doit réparer. Mais nous savons qu'il n'en est pas ainsi; nous savons qu'il est des tissus dans lesquels le mouvement nutritif et par conséquent l'absorption est plus vive, d'autres dont l'état est plus stationnaire , et qui ne prennent, pour ainsi dire, qu'une part secondaire aux changements de composition qui se passent dans le corps. Ainsi dans les os, dans les tendons, etc., l'échange des éléments, au contact des liquides nourriciers, est moins actif que dans les parties molles qui contiennent une plus forte proportion d'eau. Il existe d'ailleurs des différences individuelles, dépendant de l'activité plus ou moins vive de certains organes, et en général des conditions extérieures au milieu desquelles les êtres vivants se trouvent placés. — L'ouvrier obligé de faire beaucoup d'efforts musculaires , subira les pertes les plus considérables par ses muscles ; l'homme de lettres , habitué à une vie sédentaire et aux efforts intellectuels , consompiera une plus grande proportion d'éléments nerveux, etc. — On est donc en droit de s' attendre à des différences assez sensibles entre la composition générale du corps et celle des aliments, qui doit correspondre plutôt aux pertes de l'organisme. Le tableau suivant le démontre clairement:
Composition de raiimenlation normale el complèle en mille parties :
Gomposilion moyenne du corps liumain, d'après MoleschoU (op. cit.) en mille parties:
Corps albuminoïdes 37,70 Graisses 24,36 Adipogènes 117,17 Sels 8,70 Eau 812,07
Corps albuminoïdes 152 Dérivés des albuminoïdes 49 Graisses 25 Matières extractlves 6 Sels 92 Eau 676
Comme on le voit, la différence entre ces deux séries est énorme; elle se prononce surtout dans le rapport des sels et des matières azotées, dont le corps contient des proportions bien supérieures à celles de la nourriture. Mais il n'en peut être autrement si l'on considère que se sont précisément ces deux "groupes de substances qui constituent la trame solide de l'organisme. Les os sont les parties les plus riches en sels; les matières collagènes celles le plus riches en azote; toutes deux ne participent que faiblement aux changements généraux de la nutrition et leur activité très-limitée ne demande qu'un renouvellement lent de leurs éléments. Ce sont, si je puis m'exprimer ainsi, les ovgwoieBpassifsàu mouvement.
Mais revenons à notre premier sujet de la transformation des substances alimentaires dans l'organisme, question de la plus haute importance et formant pom* ainsi dire le point de départ de toutes nos études sur la digestion.
Les propriétés et la constitution de l'aliment changent dans l'estomac, souvent déjà avant son arrivée dans l'estomac. Si nous mangeons de la fibrine, ce n'est pas de la fibrine que nous introduisons dans le sang, mais une substance qui en résulte par l'action du suc gastrique. Et notez bien que ce n'est pas une simple dissolution de lafibrinequi s'opère dans nos organes digestifs ; si le rôle de l'estomac et de l'intestin se bornait à dissoîidre les aliments, il suffirait de préparer artificiellement différentes solutions alimentaires et de les boire, pour rendre toute digestion inutile. Or je démontrerai que si nous pouvions injecter dans le sang d'un animal une solution de viande p. ex., pour essayer de l'en nourrir exclusivement, il mourrait de faim.
L'albumine est faiblement soluble dans quelques acides, mais elle est précipitée de cette dissolution par les alcalis. Si l'albumine que nous mangeons, ne faisait que se dissoudre dans l'acide gastrique (à supposer que cet acide eût la faculté de la dissoudre), elle se précipiterait de nouveau, une fois arrivée dans le sang, dont la réaction est alcaline.
Ses particules, chaiTiées par le courant sauguin, iraient obstruer les petits vaisseaux capillaires et causeraient la mort par embolie. — Aussi la digestion stomacale de l'albumine ne consiste-t-elle pas en une simple dissolution, elle en modifie les propriétés de manière à lui permettre de se maintenir à l'état dissous dans un liquide neutre, et de ne pas se coagider au contact d'un liquide légèrement acide ou alcalin.
Le même raisonnement s'applique à la digestion du sucre Une simple solution de sucre de canne n'est pas un nutriment; en d'autres termes, du sucre de canne dissous dans l'eau et injecté dans les veines est rejeté par l'économie comme un corps étranger, ainsi que je le montrerai tout-àl'heure.
D'ailleurs, si le corps ne faisait que s'assimiler des substances dissoutes, sans les modifier, nous aurions de la peine à nous nourrir, car le nombre de substances solubles dans l'eau est très-petit. On objectera peut-être que certains malades ont été maintenus en vie à l'aide de lavements nutritifs composés de solutions aqueuses de différentes substances. Mais nous verrous que par la moisson on peut reproduire pour certains aliments, en de très-faibles (proportions, il est vrai, la transformation digestive. En outre il faut considérer que suivant la hauteur à laquelle les injections alimentaires parviennent dans l'intestin , elles peuvent donner lieu à un travail digestif rudimentaire. Ce qui est certain, c'est que tout ce qui n'est pas transformé ne peut pas servir à la nutrition, même si l'absorption a lieu régulièrement.
Pour vous démontrer expérimentalement la nécessité de la transformation digestive, j'examinerai devant vous les urines de trois lapins auxquels j'ai fait, peu d'instants avant la leçon, les injections suivantes dans l'une des veines jugulaires :
Premier lapin. Injection d'une solution diluée de 7 centim. cub. de sucre de canne.
Second lapin. Injection d'une certaine quantité de blanc d'oeuf secoué avec de l'eau et filtré, afin de le débarrasser de ses particules membraneuses.
Troisième lapin. Injection d'un mélang-e d'albumine et de sucre, préalablement transformés par une digestion artificielle.
Les animaux ont été placés dans des appareils servant à recueillir les urines. Il s'est écoulé à peu-près une heure depuis les injections.
L'urine du premier lapin (injection de sucre de canne) est blanchâtre et opaque, mais redevient claire par l'adjonction d'une goutte d'acide acétique. L'ébuUition n'y produit pas de précipité, preuve qu'il n'y a pas d'albumine. Si cet animal a rendu, avec ses urines, le sucre de canne qui a, circulé dans son sang, c'est sous forme de sucre de canne qu'il a dû être excrété. Le sucre de canne ne réduit pas le liquide cupro-potassique. Pour constater la présence du sucre de canne dans cette urine, il faut que nous le changions préalablement en glycose, pour procéder ensuite à l'examen avec le liquide de Trommer. A cet efiet, j'ajoute à une première quantité d'urine une goutte d'acide sulfurique et je chaufl*e. Le hquide cupro -potassique versé actuellement dans le mélange est réduit en totalité. Précipitation très-abondante d'oxydule de cuivre. — Je répète l' expérience sur une autre quantité d'urine, sans ajouter préalablement d'acide sulfurique: la réduction est presque nulle.
L'urine du second lapin (injection de blanc d'œuf) est jaune et limpide, preuve qu'elle est acide et non alcaline comme celle du premier. Je chauffe jusqu'à l'ébulUtion: presque la totalité du liquide contenu dans l'éprouvette se coagule en une masse blanchâtre (albumine) dont la densité paraît augmenter encore par l'adjonction, avant l'ébullition, d'une goutte d'acide acétique. L'albumine injectée dans le sang de cet animal a été rejetée en entier. Il n'y a pas eu assimilation.
L'urine du troisième lapin (injection d'albumine et de sucre digérés) est limpide et acide. L'ébullition n'y produit aucun précipité, preuve qxîil n'y ajoas d'albumine; l'adjonction d'un peu de potasse donne un léger nuage blanc de phosphates terreux ; chauffée ensuite avec du sulfate de cuivre, elle ne produit pas de trace de réduction de protoxyde de cuivre , même après l'ébullition. Donc elle ne renferme pas non plzts de sucre. L'albumine et le sucre, modifiés préalablement par une digestion artificielle, puis injectés dans le sang de cet animal, ont été mis à profit par l'économie et assimilés dans leur totalité.
Ces expériences sont décisives. Elles démontrent que la digestion est une opération préliminaire nécessaire à l'assimilation, et qu'elle ne saurait être remplacée par l'absorption, même parfaite, d'une simple dissolution des aliments.
Il ne faudrait cependant pas s'attendre à ce que l'injection d'une quantité quelconque de matières assimilables ou de nutriments donnât toujours les mêmes résultats que chez notre troisième lapin. Si chez cet animal nous avions injecté une quantité excessive de sucre ou d'albumine digérés, l'excès aurait immanquablement reparu dans les urines. Assuronsnous en par l'expérience. (
La dextrine en général se comporte à la manière des substances digérées. Une quantité modérée de dextrine, injectée dans le sang, ne reparaît pas dans les excrétions. Voyons si l'injection d'une grande quantité de cette substance donne lieu à l'excrétion d'un corps analogue à la dextrine, ou de l'une de ses modifications, comme l'est, p. ex., la glycose.
Voici un chien dans la veine fémorale duquel j'ai injecté, il y a une heure, une solution concentrée de dextrine. Son urine , traitée à chaud par le liquide cupro-potassique , en opère immédiatement la réduction.
Outre les sels que nous avons vu entrer, pour une assez forte proportion, dans la composition de la nourriture nor-
76 PHTSIOLOeiE DE LA DIGESTION.
maie, les habitants de certaines contrées font parfois usage, surtout en temps de disette, de substances terreuses particulières , connues sous le nom de farines fossiles, qu'ils mangent mêlées à la farine de blé ordinaire. Ces terres, composées en majeure partie de squelettes siliceux de diatomées fossiles Qt dont quelques-unes seulement renferment des traces de restes organiques, ne sauraient évidemment jouer le rôle d'alimeuts. Hanstein qui a fait l'analyse des terres fossiles de la plaine de Lunebourg, en Allemagne, a trouvé des traces organiques dans les couches les plus superficielles; les couches inférieures étaient presque entièrement inorganiques. Une terre analogue que l'on rencontre en Suède et dont je vais faire passer sous vos yeux un échantillon, est composée uniquement de silice. Chauffée dans un creuset de platine, elle ne noircit pas à la température où se carbonisent les corps organiques. Voici une variété, originaire de Laponie, qui contient de la silice et du fer (1).
J'ai examiné la plupart des espèces connues de farines fossiles dont notre Musée possède une riche collection et je ne les ai pas trouvées essentiellement différentes de celles de Suède. A part un très-petit nombre d'espèces, comme celles de la plaine de Lunebourg, une autre espèce provenant de la Hesse Electorale et quelques échantillons recueillis dans l'Amérique septentrionale, aucune de ces terres ne contient des traces de matière organique, noircissant par la combustion. Dans les espèces américaines, la matière organique paraît surtout provenir de spicules d'épongés qui se trouvant mêlées aux squelettes de diatomées; ces derniers conservent leur transparence même dans la masse noircie par la chaleur, tandis que les spicules noircissent à leur circonférence et s'entourent d'un détritus granuleux dont je n'ai pu déterminer la nature.
Toutes ces substances sont à-peu-près insolubles dans la salive et dans le suc gastro-intestinal. C'est à peine si la
(I) Le fei- se rencontre assez fréiiuemmenl dans d'aulres espèce» de farines fossiles.
millième partie en est dissoute dans les liquides du tube di- -'^•estif de l'homme. Les sucs digestifs de quelques oiseaux en dissolvent davantage. Si même il en était ainsi chez l'homme, à quoi lui servirait l'absorption d'une substance, telle que la silice, dont son corps ne renferme que des traces?
■ommalre: Du sens du goût. — Non-identilé des sensibilités tactile et gusiaiiTe. — Nerfs gustalifs. — Opinions anciennes. — Expérience de Magendie. — Rôle du glosso-pharyngien, déclaré seul nerf du goût par Panizza. — Objections de J. Millier. — Eilirpation de la neuvième paire ; procédé opératoire — ElTets de cette opération sur la sensibilité gustalive. — Usages du rameau lingual du trijumeau. — Effets de sa section. — Répartition des Qbres gustativos de la neuvième et de la cinquième paire sur les parties postérieures et antérieures de la langue.
{Messieurs ,
Avant d'aborder l'étude spéciale des transformations chimiques des aliments dans l'organisme , nous avons à examiner de quelle manière les substances introduites du dehors agissent, par leurs qualités physiques, sur l'appareil sensitif placé à l'entrée des voies digestives. Parmi les fonctions préparatoires de la digestion, celle qui nous révèle les propriétés swpides des corps ou le sens du goût, n'est pas la moins importante. Non seulement elle nous permet de distinguer et de reconnaître les aliments, mais en même temps elle est un moyen, le plus puissant peut-être dont dispose l'organisme, pour provoquer et stimuler la sécrétion de certains liquides digestifs, et en particulier de la salive buccale. A ce point de vue, l'étude du sens du goût se lie étroitement à celle des autres phénomènes préliminaires
de la dig-estiou , comme la préhension , la division des aliments, phénomènes purement mécaniques dont nous ne nous occuperons qu'accessoirement dans la suite de ces leçons.
La sensibilité gustative a son siège principal sur la muqueuse de la langue et est distincte de la sensibilité tactile ou générale. Cette distinction est à peu près généralement adoptée depuis que les observations pathologiques ont démontré la possibilité d'affections isolées de ces deux ordres de sensibilités. On a vu le goût aboli sur des parties de la langue restées sensibles aux impressions tactiles et douloureuses, et beaucoup plus rarement, il est vrai, le cas inverse. Ce n'est donc pas sans raison, comme nous l'établirons encore par des preuves plus positives , que l'on a admis des nerfs séparés pour le goût et pour le toucher et que l'on a rangé la première de ces fonctions parmi les sens proprement dits, à côté de l'olfaction, de l'audition, etc.
Mais, hâtons-nous de le dire, les conditions du problème sont loin d'être aussi simples que pour les autres sens qui s'exercent à l'aide de troncs nerveux distincts dès leur origine. Parmi les troncs nerveux qui se rendent à la langue, nous n'en connaissons aucun qui préside exclusivement aux impressions gustatives et dont la section abolisse le goût, sans porter atteinte à la sensibilité tactile. Partant de ce fait , on a dû se demander si les nerfs de la langue contiennent en réalité des fibres séparées pour le goût et pour le toucher, ou si ses deux fonctions n'en forment pour ainsi dire qu'une, se manifestant à des degrés un peu différents. En d'autres termes : le goût est-il un sens, dans l'acception véritable du mot, ou n'est-il qu'une modification de la sensibilité générale, modification indépendante des nerfs et pouvant s'expliquer par la texture particulière de la muqueuse linguale? Est-il possible d'admettre, p. ex., que la muqueuse se laissant pénétrer plus facilement que l'épiderme par les substances en solution, il s'en suive une impression plus vive , plus complète , capable de porter à notre conscience
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des propriétés de certains corps qui, appliqués sur l'épiderme, n'y exercent qu'une action uniforme et mécanique? — Le contact plus intime des substances dissoutes avec les terminaisons nerveuses de la langue serait, d'après cette hypothèse, la véritable et seule cause de l'impression gustative, et celle-ci ne différerait que quantitativement de l'impression tactile. — Nous savons par l'expérimentation physiologique que les acides et les alcalis dilués qui, appliqués sur la peau, ne sont perçus que comme simples liquides, produisent des effets très-différents selon qu'ils sont mis en contact immédiat avec les nerfs sensibles ou avec les nerfs moteurs. Les acides faibles excitent les nerfs sensibles et n'agissent (sauf quelques exceptions, comme les acides lactique et phosphorique) que très-indistinctement sur les nerfs moteurs, lesquels, en revanche, sont très-vivement excités par les alcalis fixes, dilués. De même la muqueuse linguale pourrait, grâce à sa texture , laisser passer certains éléments particuliers des corps sapides, les porter au contact immédiat des nerfs et être affectée ainsi par chacun d'eux d'une manière particulière et spécifique.
Les cas pathologiques d'abohtion du goût avec conservation de la sensibilité tactile s'expliqueraient alors par des altérations quelconques de la muqueuse, devenue moins pénétrable et rendue en quelque sorte semblable à l'épiderme. Ce qui ajoute peut-être à la vraisemblance de cette supposition, c'est que dans les cas de paralysie isolée du goût, l'auatomie n'a pas encpre démontré la dégénérescence complète d'un nerf de la langue, et que cette lésion n'a été constatée que dans les cas de paralysie simultanée des deux sens.
Cependant de graves difficultés s'opposent à cette manière de voir. — Et d'abord comment expliquer, d'après l'hypothèse énoncée, les cas, très-rares il est vrai, d'abolition de la sensibilité tactile, avec conservation du goût? — En second lieu, s'il suffisait d'un contact plus intime des corps
sapides avec les nerfs, pourquoi des surfaces excoriées ou ulcérées de la peau ne jouiraient-elles pas, au môme degré que la langue, de la faculté giistative? Il est vrai que l'application , sur un point dénudé de la peau, d'un acide ou d'un alcali produit des sensations un peu dififérentes, mais ue dépendant que de la réaction du liquide et n'ayant rien de commun avec l'impression gustative. J'ai expérimenté sur moi même avec diverses substances sapides dont je baignais ou saupoudrais la plaie d'un vésicatoire que je m'étais appliqué au bras. Je n'ai pas pu reconnaître la moindre différence entre les impressions produites par le sucre de canne et le sucre de lait, ni entre les effets du sucre et du sulfate de quinine; en revanche la limonade citrique, en produisant un peu de brûlure, était perçue différemment du sucre; de l'écorce de grenadier agissait comme de la poudre de carbonate de chaux, etc. — Une excoriation aux lèvres , traitée de la même manière , ne donna pas d'autres résultats. Les légères différences que l'on perçoit ainsi, n'ont d'ailleurs pas le moindre rapport avec l'impression gustative.
En troisième lieu, et cette objection est des plus importantes, l'observation directe démontre que la sensibilité tactile et la sensibilité gustative sont loin d'être également développées sur tous les points de la langue. Les régions lie la langue qui perçoivent les différences les plus fines de la surface des corps ne sont pas celles qui possèdent au plus haut degré la sensibilité gustative, et mce-versa. La sensibihté tactile prédomine sur la pointe de la langue qui, en revanche, ne perçoit que très-imparfaitement les saveurs, du moins les saveurs amères. La base de la langue, dont la sensibilité tactile est bien moins exquise que celle du tiers antérieur, puisqu'elle distingue à peine deux pointes éloignées d'un demi-centimètre, jouit au contraire au plus haut degré de la sensibilité spécifique pour l'amer, et perçoit aussi très-bien le goût sucré. — Si la quinine ou l'extrait