TOME PREMIER
Sommaire : Séparsiion anatomique des fibres gustatives et sensibles des parties antérieares de la langue. — Faits qui rendent probable celte séparation. — Effets des paralysies centrales du trijumeau. — Troubles guslatifs, consécutifs à celle lésion. — Casuistique. — Eiceplions. — InQuence de la corde du tympan sur la gustaiion. — L'hémiplégie faciale considérée dans ses rapports avec la gustation des parties antérieures de la langue. — Casuistique pathologique. — Expériences directes sur la corde du tympan. — Hj'pothëset anatomiques destinées à expliquer le rôle de la corde du tympan dans la gustaiion.
Messieurs ,
Nous avons démontré que le sens du goût est sous la dépendance de deux nerfs, distribués l'un au tiers antérieur, l'autre aux deux tiers postérieurs de la langue, et doués tous deux de sensibilité tactile et douloureuse. Contrairement aux autres nerfs des sens, qui ne transmettent aux centres qu'une seule espèce d'impressions spécifiques, le rameau lingual du trijumeau et le glosso-pharyngien sont éminemment sensibles, et leur section entraîne non seulement la perte du goût, mais aussi l'anestliésie.
Il n'en est pas moins évident que ces deux fonctions dont une foule d'observations cliniques et physiologiques attestent la non-identité, ne sauraient s'exercer par l'intermédiaire des mêmes fibres nerveuses et que nous devons admettre des voies séparées pour les impressions tactiles
et gustatives. Les exemples d'anesthésie de la langue, avec conservation du goût sur les parties insensibles au contact et à la douleur, excluent toute autre interprétation.
Mais comment arriver à une séparation anatomique de ces deux ordres de voies nerveuses? Leur séparation clinique, c'est-à-dire, l'observation de lésions isolées de l'un ou de l'autre sens, ne compte que des exemples peu nombreux et peu décisifs, en grande partie parceque la distinction entre le goût des parties antérieures et postérieures de la langue n'a été appliquée à l'examen des malades que depuis un temps relativement très-court. Eomberg (1) luimême confesse que ses premières observations à^ageustie ou d'absence du goût, constatées d'après l'ancienne méthode que nous avons critiquée dans la dernière leçon, n'ont pas de valeur, et il applique la même remarque aux expériences antérieures , consignées dans son livre et qui ne reposent pas sur cette distinction.
Quant aux parties postérieures de la langue, innervées par la neuvième paire, ni la pathologie ni l'expérimentation physiologique ne nous fournissent jusqu'à présent d'indication à laquelle nous puissions rattacher l'espoir d'une séparation anatomique de leurs fibres sensibles et gustatives. On n'a pas observé ni obtenu artificiellement, par des résections de nerfs, l'abolition isolée du goût ou de la sensibilité tactile de la base de la langue.
Il n'en est pas de même du tiers antérieur de l'organe, innervé par le rameau lingual du trijumeau. Ce sujet demande quelques développements. Nous avons, dans la dernière séance, passé en revue quelques-uns des arguments qui démontrent les fonctions gustatives du nerf lingual par les résultats de l'expérimentation sur les animaux. Nous avons vu quels sont les effets de la section de ce nerf,
(I) M. H. RoMBBHO. Lehrbuch der Nervcnkrankheilen dos Mensclicn. II édil. ^8ijl. T. I. pag. 30-}.
avant son entrée dans la langue, et quelle est l'extension du district privé de g-oût après cette opération. J'ajouterai que chez le cochon d'Inde, ce district comprend les deux tiers antérieurs de l'organe et chez le lapin la moitié antérieure, tandisque chez la plupart des autres animaux un tiers seulement se montre affecté. Ce dernier mode de distribution des fibres du lingual a été constaté également chez l'homme, comme il résulte d'un cas rapporté par Lussana et Inzani (1).
Chez un malade affecté d'une violente névralgie de la face et de la langue , Inzani pratiqua la section unilatérale du lingual, dans l'espace compris sous les ptérygoïdiens. La moitié correspondante de la langue resta dès lors insensible aux impressions tactiles et douloureuses. Le tiers antérieur du côté paralysé perdit le goût pour les substances amères, douces et acides. La base du même côté et tout le côté non paralysé continuèrent à percevoir normalement les impressions tactiles et gustatives.
Ce résultat, suite de la section du tronc du lingual, est constant et l'on pourrait s'attendre à le voir se reproduire dans les ^paralysies centrales des racines du trijumeau. Voyons ce que nous enseigne sous ce rapport la casuistique pathologique.
Serres (2) rapporte l'histoire d'un jeune homme de 26 ans, affecté d'anesthésie de toute la moitié droite de la face et de la langue. Du poivre et de la quinine appliqués sur le côté insensible de la langue (l'auteur ne dit pas sur quelle portion de ce côté) ne réveillaient pas d'impression gustative, mais étaient vivement perçus sur l'autre moitié de l'organe. L'autopsie révéla une dégénérescence étendue à toute la portion sensitive du ganglion de Gasser; la petite portion motrice paraissait épargnée.
(1) G. Inzani et F. Lussana. Annal, univcrsal. CLXXXI, p. 282, 186^.
(2) SiRnig. Aualomie comparée du cerveau. T. II. p. 67, 1826.
Eigler, dans une communication adressée à Romberg" (1) décrit un cas analogue, observé sur un employé turc, à Constantinople, qui, à la suite d'une cliûte sur le côté gauche de la tête, fut frappé d'insensibilité de la moitié correspondante de la face et de la langue. De la poudre de rhubarbe ou de quinine appliquée 5wr les portions antérieures et moyennes du côté gauche de la langue n'était pas perçue par le malade ; toute la base de la langue au contraire se montrait normalement sensible aux saveurs. Cette observation est doublement intéressante pour la question qui nous occupe, en ce que la distinction entre les portions antérieures et postérieures de la langue y est pour la première fois clairement établie.
Cette distinction n'a malheureusement pas été faite dans le cas suivant , également rapporté par Eomberg , d' après une lettre du professeur Fenger, de Copenhague (2). Une femme de 57 ans, qui avait été opérée, à l'âge de 49 ans, d'un cancer du sein droit, fut prise de cachexie générale, accompagnée au début d'atrophie et de parèse du bras droit. Bientôt il se déclara une violente névralgie du côté droit de la face, qui passa peu-à-peu à une paralysie complète de la sensibihté de cette région, avec exophthalmos, ulcération de la cornée, perte de l'odorat adroite, et abolition totale de la sensibilité gustative et tactile de la moitié correspondante de la langue. A l'autopsie, on trouva le ganglion de Gasser du même côté changé en une masse dure, du volume d'une grosse noisette, et les trois rameaux du trijumeau considérablement épaissis jusqu'à leur issue du crâne.
Je cite d'après Romberg un autre cas, plus compliqué, observé par l'auteur lui même sur une femme de 69 ans (3). Il y avait en même temps paralysie du facial
(!) RoMBBRo. loc. Cit. T. I. p, 235.
(2) Ibid. p. 234.
(3) Ibid. p. 2;;c.
et du trijumeau à gauche. La moitié gauche de la langue était anesthétique et privée de goût. (Les portions antérieure et postérieure n'ont pas été examinées isolément). Guérison.
Observation de Fr. v. Meyer (1). Une femme enceinte de 7 mois, fut blessée par un coup de pistolet dans le côté droit du cou. Peu de jours après il survint de l'anesthésie dans toute la moitié droite de la face, des troubles de motilité dans les extrémités inférieures et supérieures, et d'autres désordres qui n'ont pas de rapport avec la question que nous étudions. A l'examen clinique, la langue présenta les phénomènes suivants: Insensibilité de la portion antérieure du côté droit, sensibilité normale de la portion postérieure : les attouchements de cette partie provoquaient des vomituritions. L'application de sucre, d'acide acétique, d'encre , de poudre de rhubarbe ne réveillait aucune sensation sur les portions antérieure et moyenne du côté paralysé, tandisqu'à gauche les saveurs de ces corps étaient normalement perçues. La bouche ne pouvant être complètement ouverte , les parties postérieures de la langue n'étaient que difiScilement accessibles à l'expérimentation; cependant la poudre de rhubarbe y produisait l'impression amère caractéristique du côté droit. La malade , après être accouchée à terme, succomba au bout de sept mois à une suppuration du poumon droit. Parmi les graves lésions qui furent trouvées à l'autopsie, je ne mentionnerai que celles qui nous intéressent plus spécialement. La balle, après avoir traversé la paroi postérieure du pharynx, avait pénétre dans le canal rachidien par la seconde vertèbre cervicale, et s'était arrêtée dans la cavité crânienne, à la surface antérieure du rocher droit, et à côté du ganglion pétreux. Les portions sensitive et motrice du trijumeau droit étaient visiblement amincies; le ganglion de Gasser,
(f) l'f. V. Metkh. Disserl. inuug. sislens paralyseos nervi (rigemini casum. (lena 1847).
ainsi que le lobe moyen du cerveau présentaient une coloration jaune et se trouvaient dans un état de ramollissement, également reconnaissable dans les trois branches du trijumeau et dans le nerf moteur oculaire externe. Le nerf moteur oculaire commun, le facial, et le glosso-pharyngien n'étaient pas altérés (1).
Ces observations sont d'accord avec les résultats obtenus par Magendie en pratiquant sur des animaux des lésions intracrâniennes des racines du trijumeau. Magendie affirme avoir produit de cette manière l'abolition complète du goût sur le côté correspondant de la langue. Cependant, dans la description qu'il donne de ses premières expériences sur la section intracrânienne du trijumeau (Journ. de Phys. 1824, S""® livrais.). Magendie dit expressément que le goût n'était aboli que sur le tiers antérieur de la langue et qu'il existait encore sur le milieu et sur la base de l'organe. Magendie aurait-il oublié ces détails dans ses publications postérieures?
Tous ces faits parlent en faveur de la sensibilité gustative du lingual. — Passons aux exceptions.
Observation du D."" Stamm (2). Un homme de 50 ans, chez lequel on trouva, à l'autopsie, un squirrhe du pharynx et une tumeur analogue située sur la grande aile du sphénoïde droit, avec propagation de la dégénérescence sur le ganglion de Gasser, qui était intimement confondu avec elle, avait présenté pendant sa vie les phénomènes suivants: dysphagie; anesthésie progressive de la moitié droite de la face, de la cavité buccale et de la langue. Les régions paralysées avaient été, pendant quelque temps , le siège de douleurs violentes, auxquelles succéda la perte totale de la sensibilité tactile et douloureuse. Des épingles enfoncées dans la
(1) Un cas non moins inslrucUr d'ubolilion du goûl sur les parties anlérieures d'un côté de la langue, frappé d'aneslliésie, se trouve dans Roraberg, loc. cit. pag, 303. Toute la base de la langue avait conservé sa sensibilité gustalive.
(2) Heidelberger Mudicin. Annal. 183 ). .1. V. p. 70.
côté affecté de la langue, ne réveillaient aucune sensation; en revanche des corps amers appliqués sur le bord droit do, l'organe étaient distinctement perçus comme tels. Cette expérience, faite sans distinction des portions antérieures et postérieures, fut répétée plusieurs fois avec le même succès. L'auteur ajoute cependant que la perception des saveurs avait lieu plus rapidement du côté non affecté. — La tumeur qui fut trouvée à l'autopsie dans la région du trou rond, à droite, n'avait épargné que des portions insignifiantes du ganglion de Gasser, qui laissa reconnaître quelques restes de substance nerveuse aux points d'émergence de la branche ophthalmique et sousmaxillaire.
Bérard (1) publia en 1840 une observation faite sur un homme de 64 ans, qui, pour se suicider, s'était tiré un coup de pistolet dans l'oreille droite et qui mourut au bout de 10 jours, paralysé du côté droit de la face. Toute la moitié correspondante de la tête était insensible aux attouchements. La surface interne de la joue, l'amygdale, la voûte du palais , le voile du palais et la langue étaient frappés d'anesthésie jusqu'à la ligne médiane. La motilité et la sensibilité gustative de la langue ne paraissaient pas altérées. De l'eau sucrée, du vinaigre, etc., appliqués sur les bords du côté droit de l'organe, étaient immédiatement reconnus à leur saveur par le malade. — A l'autopsie on constata une fracture comminutive du rocher droit; le trijumeau de ce côté, ainsi que le ganglion de Gasser étaient fortement injectés et ramollis. Le facial était détruit dans tout son trajet à travers le canal de Fallope. La balle se trouva dans le lobe moyen de l'hémisphère droit.
Des observations analogues, mais sans autopsie, ont été publiées par Burrows, Noble et C. Vogt. Dans aucun de ces cas, la portion postérieure de la langue n'a été examinée isolément.
(I) Gazelle médicale de Paris. I août 1840. p. 490.
STXIÈMB LEÇON. 105
Les exceptions que je viens de citer, permettent-elles de conclure à l'existence d'autres voies de transmission pour les impressions g-ustatives des portions antérieures de la langue? Les cas de Rigler, de Meyer, de Romberg et surtout les expériences de Magendie n'admettent guère cette supposition. D'ailleurs la conservation du goût, notée dans les deux dernières observations, pourrait être rapportée à l'intégrité de quelques fibres du trijumeau , au milieu des foyers de désorganisation trouvés à l'autopsie dans le voisinage du ganglion de Gasser. Ni Bérard, ni Stamm n'ont fourni la preuve que toutes les ramifications de la cinquième paire fussent altérées dans leur texture, et l'examen au microscope seul aurait pu décider de la véritable étendue de ces altérations.
Mais à supposer même que nous ayons écarté cette difficulté, dont la portée est au moins problématique , il en reste une autre, bien plus sérieuse, à laquelle j'ai déjà fait allusion à la fin de la dernière leçon. Le nerf lingual, comme vous savez , reçoit , avant son entrée dans la langue , un filet constant de la septième paire, la corde du tympan. Ce filet paraît exercer une influence sur le goût, et l'on est allé jusqu'à lui attribuer toutes les fibres gustatives des parties antérieures de la langue, en excluant les fibres intrinsèques du lingual, provenant originairement de la cinquième paire. — Cette hypothèse qui tendrait à placer dans la septième paire une grande partie des nerfs du goût, est en opposition formelle avec ce que nous savons jusqu'ici sur le rôle du trijumeau dans la gustation, et il est du plus haut intérêt pour nous de rechercher les causes de ce désaccord.
Récapitulons en quelques mots le trajet de la corde du tympan. Ce petit faisceau nerveux se détache du facial à quelques millimètres au dessus du trou stylomastoïdien , remonte d'abord en sens contraire de ce nerf, pénètre ensuite dans l'oreille moyenne où il décrit une courbe à concavité inférieure, en passant entre les osselets de l'ouïe, et
sort du crâne par un conduit parallèle et supérieur à la fissure de Glaser. Dans son trajet descendant, il se réunit à angle aigu au nerf lingual, entre les deux ptérygoïdiens.
Les premiers faits qui attirèrent l'attention sur cette attribution nouvelle de la septième paire furent des cas d'hémiplégie faciale accompagnée de diminution ou d'altération du goût sur le côté correspondant de la langue.
Ainsi Arnold observa un malade paralysé d'un côté de la face, qui ne percevait qu'imparfaitement les saveurs sur une moitié de la langue. Cette moitié, correspondant à l'hémiplégie, était en même temps le siège d'une sensation de sécheresse désagréable.
Le célèbre chirurgien Roux, atteint de paralysie du facial droit, mentionne, dans l'excellente description qu'il donne de sa maladie, un affaiblissement notable du goût sur le même côté de la langue, et ajoute que dans cette région il perçoit un g(yù,t métallique particulier qui se prononce surtout au contact des autres corps sapides (1).
Des exemples analogues sont rapportés par Montault (2).
CL Bernard, en 1843, recueillit une série d'observations semblables (3), dont il conclut que la septième paire influe incontestablement sur le goût par l'entremise de la corde du tympan. L'hémiplégie faciale produirait, selon Cl. Bernard, un affaiblissement, un retard de l'impression gustative, facilement reconnaissable par la comparaison des deux côtés de la langue. C'est ainsi qu'une saveur perçue instantanément du côté sain, n'était accusée, du côté malade, qu'après plusieurs secondes et parfois à peine après une demi-minute. Dans l'un des cas rapportés par cet auteur, l'hémiplégie faciale était compliquée de surdité du côté gauche; ces symptômes
(1) Descot. Dissertation sur les affections locales des nerfs. Paris ^82D, p. 531.
(2) Montault. DissertalioD sur l'hémiplégie faciale. Paris 1831, p.
(3) Cl. Beunabd. Recherches anatomiques et physiologuiues »ur la corde du tympan. Journal de l'analomie, de la physiologie et de la pathologie du système nerveux. Paris ^843, T. I. p. m.
avaient apparu à la suite d'une lésion traumatique du rocher. La sensibilité tactile et les mouvements de la langue n'avaient subi aucune altération. En revanche la portion antérieure du côté gauche de la langue se montrait moins sensible aux saveurs, particulièrement aux saveurs acides. De la poudre d'acide citrique , appliquée sur cette région , était perçue plus lentement et plus indistinctement que du côté sain. Frappé par ces faits, Cl. Bernard pratiqua la résection de la corde du tympan sur des animaux. Sa première méthode, difficilement applicable chez le chien, consistait à pénétrer dans l'os pétreux par en bas et à couper la corde du tympan avant son arrivée dans l'oreille moyenne. Le grand développement de la bulle osseuse chez le chat rendait l'opération un peu plus facile chez cet animal. Plus tard Cl. Bernard substitua à ce procédé la résection directe de la corde du tympan dans l'oreille moyenne, à l'aide d'un petit crochet tranchant dans sa concavité, qu'il introduisait par le conduit auditif externe , en perforant la membrane du tympan.
Le sens du goût, étudié préalablement chez les animaux intacts, ne se montra pas aboli, mais retardé dans ses manifestations du côté opéré. Les réactions caractéristiques du dégoût, produites par les saveurs désagréables, apparaissaient beaucoup plus promptement quand l'apphcation avait lieu du côté non lésé.
Ne pouvant toutefois reconnaître des fonctions de sensibilité à la septième paire dont les origines sont exclusivement motrices. Cl. Bernard imagina un mode d'explication de ces phénomènes qui paraissait conciher ce qu'ils présentaient de contradictoire. L'influence de la corde du tympan, suivant cette théorie, serait toute mécanique et en rapport avec la propriété bien connue de l'acte gustatif de ne s'accomplir que grâce à certains mouvements. Le filet moteur envoyé à la langue par le facial, se distribuerait aux papilles, et en les faisant ériger , il les adapterait en quelque sorte aux corps sapides, comme les muscles de la main adaptent la
pulpe des doigts aux objets dont nous voulons étudier la configuration.
Cette hypothèse invoquée autrefois par Cl. Bernard, pour expliquer le retard de la gustation dans l'hémiplégie faciale, ne repose pas sur des faits d'observation. Personne n'a vu ni démontré, jusqu'à présent, la contraction de la muqueuse linguale ni l'érection des papilles pendant l'acte gustatif. Tout ce qu'il est possible d'apercevoir , chez l'homme , en examinant la langue à la loupe, après y avoir appliqué des corps sapides, c'est une propagation rapide des particules liquides d'un sillon de la muqueuse à l'autre. L'application de substances sans saveur ne laisse pas reconnaître d'autre différence, sous ce rapport, qu'une humectation un peu moins prononcée de l'organe. Chez le chat il est impossible de voir rien qui ressemble à une érection des papilles, pourtant très-développées chez cet animal. On pourrait objecter que les papilles linguales des félins ne s'adaptent pas à ce genre de recherches, parcequ' elles sont cornées et rigides ; mais j'ai répété le même examen , sans plus de succès, chez le renard dont les papilles sont plus larges que celles du chat et entièrement molles.
Néanmoins, au point de la discussion où nous sommes arrivés et tout en niant l'érection des papilles, nous ne saurions nous refuser entièrement à la déduction de Cl. Bernard, qui fait intervenir la corde du tympan dans l'acte gustatif par un mouvement quelconque. En effet, si la corde du tympan est un rameau provenant originairement du facial, d'oîi lui viendrait cette sensibilité qui, comme nous le savons déjà, peut être abolie par la section simultanée de la cinquième et de la neuvième paire?
Plusieurs difficultés cependant s'opposent à cette conjecture. En premier lieu , si le facial avait une influence motrice sur la langue, sa galvanisation devrait produire des mouvements de cet organe ; or ni la galvanisation du tronc du facial ni celle de la corde du tympan n'ont cet effet, à
moins qu'il n'y ait déviation du courant sur l'hypoglosse qui ost le seul nerf moteur de la langue (1). En second lieu il est impossible de rapporter à des troubles de motilité le goût métallique subjectif noté par Roux et constaté également dans d'autres cas d'hémiplégie faciale, sans lésion concomitante du trijumeau. Enfin, et cet argument est décisif, la corde du tympan examinée chez les animaux n'est pas dépourvue de sensibilité. Son irritation provoque des signes évidents de douleur (2). Il en est de même de la portion pétreuse et externe du facial, après sa sortie par le trou stylomastoïdien. Cette propriété est communiquée à la septième paire par des fibres récurrentes du trijumeau et du pneumogastrique. Ce dernier nerf, comme le prouvent les expériences que j'ai faites à ce sujet, est étrang-er à la sensibihté de la corde du tympan, que j'ai vue au contraire entièrement abolie après la section intracrânienne du trijumeau.
(J) Guarini, en 1842, crul pouvoir aUribuer à la corde du tympan la fonclion de soulever la pointe de la langue pour l'articulation de certaines consonnes, etc. Mais les expériences sur lesquelles l'auteur fonde cette assertion sont faites d'après une mé- Ibode défectueuse, comme l'a déjà très-Justement fait remarquer Davaine. «En appli-
quant l'un des pôles de la pile aux nerfs de la langue et l'autre aux muscles de cet ■< organe, Guarini n'a pas pris garde que ceux-ci, recevant l'influence directe du galva- » nisme, ont pu se contracter sans l'intervention des nerfs» (DAVAms, Comptes rendus 'le la Société de Biologie, lom. iv, 1.Sb2). Il est clair que si Guarini eût appliqué l'un des pôles au nerf sciatique et l'autre à la langue, il aurait également obtenu des con- Iractions de cette dernière et pu prétendre avec le même droit que le nerf sciatique préside aux mouvements de la langue. — Je ne fais mention de cette curieuse erreur que parceque tout récemment encore elle a été reproduite par un expérimentateur Italien.
(2) Faut-il rapporter à la même cause l'observation singulière du Docteur Wilde, à Dublin, consignée dans le journal de Bebrend et Hildebrand (tom. m, pag. f 95) et reproduite par Romberg? (loc. cit., tom. ii, pag. •'(5). Dne jeune dame atteinte d'otorrbée et de perforation du tympan, cbez laquelle de petites excroissances de cette membrane durent être cautérisées avec le nitrate d'argent, accusait, à chaque application du caustique, une sensation (gustative?) qui se propageait distinctement le long du bord de la langue (du même côté) d'arrière en avant, jusque près du la pointe, sans cependant atteindre celle dernière.
Après cette première preuve d'une connexion entre la cinquième paire et la corde du tympan, il ne sera pas sans intérêt d'examiner quelles sont les hémiplégies faciales qui sont plus particulièrement liées à l'altération gustative que nous étudions.
Vous savez que les lésions du facial (le plus souvent unilatérales) se divisent, d'après leur siège, en trois catégories bien distinctes : celles des origines encéphaliques et de la portion intracrânienne de ce nerf, celles de sa portion pétreuse, comprenant tout son trajet à travers le canal de Fallope, et celles de la portion externe, après son issue par le trou stylo-mastoïdien.
Déjà Romberg a relevé la particularité des paralysies centrales, suite de désorganisations du cerveau, de ne frapper qu'exceptionnellement toutes les fibres du facial. Ainsi c'est le plus souvent le muscle élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure qui se montre paralysé dans l'apoplexie cérébrale. La paralysie peut être bornée aux rameaux inférieur et moyen, plus rarement au rameau supérieur, plus rarement encore à la portion interne (1) du facial.
Eh bien, dans les quelques observations de paralysie centrale du facial, dans lesquelles le goût a été soumis à un examen spécial, il ne s'est ^as montré altéré.
Cette altération se montre au contraire le plus fréquemment et avec ses caractères les plus marqués dans les paralysies, suite de lésions de la portion pétreuse du facial. Ces paralysies sont relativement rares. Lorsqu'elles ne sont pas compliquées de fractures du rocher, d'otorrhée purulente avec expulsion de séquestres osseux, de surdité, — symptômes qui ne laissent guère de doute sur le siège de la lésion nerveuse , — leur diagnostic peut présenter de sérieuses difficultés. L'hémiplégie du voile du palais, et la courbure en
(I) Voyez Texemple cilé par Davaine (loc. cit.).
arc de la luette, déviée avec sa pointe du côté paralysé, sont peut-être, avec l'altération gustative, les seuls signes pathognomoniques qui les fassent distinguer des paralysies faciales de cause externe. Toutefois il faut se garder de confondre avec la forme caractéristique de l'hémiplégie du voile du palais l'obliquité de la luette que l'on rencontre quelquefois à l'état normal. Voici ce que Davaine fait observer à ce sujet :
« La déviation de la luette que l'on observe normalement « chez un certain nombre de personnes n'est en général, « comme nous nous en sommes assuré, qu'une simple indice naison de cet appendice, inclinaison qui peut même varier (( avec les diverses positions que l'on donne à la tête. En '( outre, dans cette déviation de la luette, le voile du palais (c reste parfaitement normal, et les arcades que forment « ses piliers sont égales et régulières. Dans la paralysie du « facial, ce n'est plus une simple déviation de la luette que « l'on observe, mais une courbure en arc de cet appendice. « Du côté du voile du palais l'on observe en même temps (c des changements non moins notables: les arcades palace tines ne sont plus bien symétriques; elles n'ont plus une f( largeur et une hauteur égales pour chaque côté, et le ce désaccord se fait surtout remarquer sur les piliers poscc térieurs» (1).
Davaine, dans le mémoire dont je viens d'extraire ce passage, rapporte deux cas d'hémiplégie faciale avec torsion de la luette, dans lesquelles le goût se montra diminué sur le côté correspondant de la langue.
Plusieurs exemples analogues se sont aussi présentés à mon observation. Abstraction faite d'une série de cas de dégénérescence tuberculeuse du rocher, chez des enfants en bas âge qui ne s'adaptaient pas aux expériences sur le goût, j'ai constaté des altérations de ce sens chez deux
(I) Loc. cit., pag. ^69.
sujets adultes , atteints de paralysie totale du facial d'un coté.
Le premier me fut montré jadis par Gueneau de Mussy. A côté des symptômes de l'hémiplégie faciale, il y avait un affaiblissement notable du goût sur la portion antérieure de la langue, du côté paralysé. — Le second cas que j'ai observé plus récemment, concerne un jeune homme de 20 ans qui prit froid en sortant du théâtre et qui se réveilla le lendemain avec le facial gauche paralysé dans toutes ses branches. Le malade pouvant me rendre compte exactement de toutes ses sensations, je m'abstins d'attirer son attention sur le goût. Le premier jour il ne prit pas de nourriture ; le second jour il accusa de lui même un goût métallique particulier qui du côté gauche de la langue se mêlait à la saveur de tous les aliments qu'il prenait et qui persistait plus faiblement dans les intervalles entre les repas. La perception des saveurs ne paraissait d'ailleurs pas affaiblie ni retardée. Cette altération singulière qui coïncide exactement avec celle qui existait chez Roux, se maintint pendant plus de deux mois et j'ai pu répéter mes expériences un grand nombre de fois. — Désireux de savoir si le goût métallique tenait peut-être à la sécheresse du bord de la langue, produite par le courant d'air qui entrait et sortait par l'angle paralysé de la bouche , j'engageai le malade à fermer ses lèvres avec la main et à respirer par le nez pendant une ou deux heures, après avoir rempli sa bouche d'eau. Le goût métallique diminua d'intensité, mais ne disparut pas complètement.
La sécheresse du côté affecté de la bouche, déjà notée dans le cas d'Arnold, est un symptôme fréquent de l'hémiplégie faciale et peut, jusqu'à un certain point, nous rendre compte du retard de l'impression gustative. Elle existe quelquefois sur les bords de la surface de la langue , malgré l'écoulement salivaire qui continue à avoir lieu par les parties déclives de la bouche et le coin paralysé des lèvres.
SIxrèME LEÇON. 113
Or l'expérience journalière démontre que le manque d'humidité de la muqueuse linguale affaiblit sing-ulièrement la finesse de la gustation.
Van Dœveren, dans une ancienne thèse hollandaise, décrit plusieurs cas de macroglossie dans lesquels les malades, obligés de tenir constamment leur bouche ouverte, se plaignaient d'avoir un goût faible et perverti , tant que l'air desséchait leur langue. Le goût, ajoute l'auteur, se rétablissait promptement, dès que l'on humectait artificiellement l'organe hypertrophié.
Cette expérience, facile à faire dans l'hémiplégie faciale, pourra, dans quelques cas, remédier au retard de l'impression gustative, mais, ainsi que nous venons de le voir, elle laisse subsister le goût métallique subjectif, dont elle pe fait que diminuer l'intensité. Ce symptôme ne peut guère s'expliquer que par une altération périphérique de la muqueuse, altération dont la nature nous est inconnue et qui se manifeste plus vivement lorsque l'attention est portée de ce côté, comme cela a lieu dans l'acte gustatif — On pourrait imaginer encore que la corde du tympan préside à la sécrétion du mucus lingual et que la présence de ce liquide est indispensable à la perception normale des saveurs. Mais ce n'est là qu'une supposition que nous ne saurions appuyer par aucune donnée positive. Remarquez du reste que l'on ne connaît pas, jusqu'à présent, de véritables hallucinations du goût, comparables aux hallucinations des autres sens.
D'ailleurs chez les animaux qui montrent un affaiblissement du goût après la section de la corde du tympan, cet affaiblissement est indépendant de l'état d'humidité ou de sécheresse de la langue. C'est ce que j'ai souvent constaté chez des chiens.
Quelque peu d'importance que nous puissions accorder, après tontes ces considérations, à l'état plus ou moins humide delà langue, nous devons distinguer, théoriquement au moins,