SUPPLÉMENT Â LA LEÇON VI
Recherches nouvelles de l'auteur sur l'origine et le trajet des nerfs gustatifs des portions antérieures de la langue.
Depuis que ces leçons ont été faites, nous avons repris dans plusieurs séries d'expériences , instituées d'après un plan nouveau, l'examen de la question débattue dans les pages qui précèdent. Ces expériences nous ont révélé des particularités très-singulières sur les voies suivies par les nerfs g-ustatifs des portions antérieures de la langue, et nous mettent à même de réconcilier quelques-unes des contradictions en apparence insolubles qui ont existé jusqu'ici entre les résultats de l'observation clinique et ceux de l'investigation physiologique.
Nous avons opéré presque exclusivement sur des animaux dont les nerfs glosso-pharyngiens avaient été préalablement coupés.
I. — Plusieurs auteurs, ainsi qu'il vient d'être exposé, ont attribué aux fibres de la corde du tympan une partie ou la totalité du goût des portions antérieures de la langue. Afin de vérifier par de nouveaux faits jusqu'à quel point cette opinion est fondée, et en admettant que les phénomènes sur
lesquels on l'a établie ne soient pas entièrement dûs à des circonstances accessoires, nous avons cherché, dans une p'emiere série d'expériences, à isoler la fonction gustativc de la corde du tympan, en coupant le nerf lingual ou maxillaire inférieur au dessus de sa réunion avec cette dernière.
Après quelques tentatives infructueuses, nous réussîmes à pratiquer la section indiquée , en attaquant le nerf lingual par une petite plaie faite dans l'intérieur de la bouche et en détachant sous la muqueuse le muscle ptérygoïdien interne. De cette manière le nerf peut être coupé tout près de la base du crâne. — L'hémorrhagie, assez forte d'abord, cessa après peu de temps. Les animaux, revenus de l'éthérisation, ne montrèrent pas de troubles généraux. La sensibilité tactile et douloureuse du district antérieur de la langue était entièrement abolie, quelque violente que fût l'irritation appliquée à cette région, mais il restait une trace de goût, quelquefois très-évidente, dans d'autres cas très-faible, mais toujours reconnaissable aux mouvements et aux grimaces des animaux , ainsi qu'à l'augmentation de la salivation sousmaxillaire.
L'application d'acides dilués (ac.tartrique, phosphorique, etc.) provoquait une réaction assez prononcée; la coloquinte agissait avec moins d'évidence, et quelquefois le goût amer ne paraissait pas être perçu dutout. Dans tous ces cas , je le répète, lès signes de réaction que l'on obtenait étaient peu énergiques, quoique instantanés; et bien moins manifestes qu'à l'état normal. En comparant la sensibilité gustative du côté lésé à celle du côté sain, on s'apercevait d'une trèsnotable différence. Ce reste de goût put être constaté non seulement pendant les premiers jours qui suivirent l'opération, mais il persista sur les parties latérales et antérieures de la langue , plusieurs semaines après , lorsque les bords insensibles de l'organe étaient déjà profondément entaillés et déchirés par les dents de l'animal. Toutefois, en appliquant des corps sapides sur les cicatrices des morsures, on recon-
naissait que les réactions ordinaires a'étaieut pas si promptes à se produire; aussi avons-nous toujours eu soin d'éviter les cicatrices et de n'expérimenter que sur les parties de la muqueuse restées saines.
Dans ces expériences nous avions coupé le nerf maxillaire inférieur assez près de la base du crâne, mais non immédiatement au dessous du trou ovale. Le nerf, comme il fut constaté à l'autopsie, était déjà séparé du dentaire inférieur. Dans deux chats cependant la section put être faite plus haut, au niveau des rameaux musculaires supérieurs du maxillaire inférieur et au niveau du ganglion otique. Ces deux animaux présentèrent des phénomènes un peu différents de ceux que nous venons de décrire, en ce que, chez eux, la sensibilité gustative se conserva dans presque toute son intégrité. Pendant les premiers jours qui suivirent l'opération, il ne fut pas possible d'observer une différence, quant au goût, entre le côté anesthétique et le côté normal de la langue. Ce n'est qu'après plusieurs jours , lorsque le bord insensible de l'organe commença à subir l'action des dents, que le goût diminua sur les parties de la muqueuse excoriées ou en voie de cicatrisation. Les parties non-lésées du côté anesthétique, dans le voisinage de la pointe de la langue, quoique parfaitement insensibles aux irritations mécaniques conservèrent toute leur énergie gustative.
Inutile d'ajouter que nous nous sommes soigneusement garanti contre l'erreur qui aurait pu se produire si les liquides sapides appliqués sur l'un des côtés de la langue, avaient gagné l'autre côté resté sensible , en rampant de proche en proche dans les petites inégalités da la muqueuse. Il est facile d'éviter cette source d'erreur, si l'on coupe le rameau lingual de l'autre côté , d'après le procédé ordinaire, c'est-à-dire au dessous de sa réunion avec la corde du tympan, En procédant ainsi — et ce moyen a été souvent rais en usage — la sensibilité tactile et douloureuse de la
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laug'ue était ég-alement abolie des deux côtés, tandisque le côté correspondant à la section haute du ling-ual (ou maxillaire inférieur) accusait seul un reste de sensibilité g-ustative.
L'autopsie, dans tous ces cas, démontra que le tronc du lingual était parfaitement coupé, et que dans la portion du nerf, comprise entre la section et l'entrée des nerfs qui constituent le faisceau de la corde du tympan, toutes les fibres nerveuses étaient dégénérées, tandis que plus bas les fibres correspondant à l'anastomose de la corde du tympan n'avaient pas subi d'altération. (Je n'ai malheureusement pas pu faire l'examen microscopique chez les deux chats mentionnés plus haut).
Il ressort de cette première série- d'expériences que la corde du tympan, ou peut-être les autres rameaux nerveux anastomotiques entrant dans le lingual au dessous du point où nous en avons fait la section , possèdent une influence directe sur le goût, particulièrement des substances acides. Pour être rigoureux, bornons-nous à conclure, pour le moment, que la corde du tympan et les autres anastomoses signalées possèdent un faible degré de sensibilité gustative, tandis que le lingual seul préside à la sensibilité générale du district antérieur de la langue. La part de la corde du tympan seule dans l'acte gustatif est d'ailleurs si petite que l'on n'observe, dans les cas les plus favorables, qu'une faible diminution du goût après sa section isolée dans l'oreille moyenne.
H. — Avant de nous occuper de l'origine des fibres gustatives contenues dans la corde du tympau , nous avons dû nous poser une autre question dont la solution était de la plus haute importance pour la marche à suivre dans la continuation de ces recherches.
La troisième branche du trijumeau participe-t-elle réellement, par ses fibres propres, à la transmission des impressions gustatives , et ne serait-il pas possible , eu coupant
tous les nerfs qui s'anastomosent avec le lingual, d'abolir le g'oût, en laissant intacte la sensibilité tactile et douloureuse du tiers antérieur de la langue?
Comme nous l'avons dit à la fin du dernier paragraphe et comme l'affirment la plupart des expérimentateurs , la section de la corde du tympan dans l'oreille moyenne laisse persister la sensibilité gustative , ou du moins ne l'altère que d'une manière insignifi.ante. Mais quels sont les effets de sa section dans le voisinage ou à côté du nerf lingual ? A priori, il serait difficile de s'attendre à un résultat très-différent du premier, puisqu' après sa sortie de l'oreille moyenne la corde du tympan ne contracte plus d'anastomoses à considérer dans la question qui nous occupe. Plusieurs circonstances cependant nous engagèrent à tenter l'expérience.
En premier lieu Lussana (1) dit avoir obtenu une abolition totale du goût du tiers antérieur de la langue, en réséquant la corde du tympan entre le rocher et sa réunion avec le lingual.
Ensuite Bernard, en parlant du prétendu ralentissement de l'impression gustative, consécutif à la section de la corde du tympan, fait la remarque suivante :
(( Toutefois il nous a semblé que le phénomène ne de- « venait surtout évident que lorsqu'on coupait la corde du « tympan après sa sortie de l'oreille moyenne. On sait, en « effet, que dans ce point la corde du tympan contracte des « anastomoses avec des filets du grand sympathique qui acte compagnent l'artère méningée moyenne» (2).
Les anastomoses auxquelles se rapporte ce passage des Leçons de Cl. Bernard, ne sont d'aucune importance pour la fonction que nous étudions, attendu que par des expériences antérieures nous nous sommes convaincu que la section de la corde du tympan, dans l'oreille moyenne, n'agit pas avec
(1) Voy. poui- cette observation la Leron qui précède.
(2) Cl. Bernard, Leçons sur la physiologie du système nerveux, vol. ii, pag. 240.