‹ Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveuxChapitre 10 sur 136 · EXPÉRIENCES COMPARATIVES · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCES COMPARATIVES

Mais ici une nouvelle difficulté se présente: il ne suffit pas de voir, il faut savoir juger et conclure. Les observer lions, pour être fructueuses, doivent être non-seulement vérifiées par Texpérience, mais encore conduites suivant certaines règles que Texpérimentateur le plus intègre ne saurait négliger sans s'exposer à des méprises regrettables sur les relations de cause à effet.

Il faut d'abord, lorsqu'on observe, n'être pas trop crédule et, quand on a obtenu un résultat, le vérifier toujours par une expérience contradictoire.

Quelle que soit la perspicacité de l'observateur, il ne peut, quand il ne fait pas d'expériences comparatives, voir qu'un côté de la question. Bacon, qui donnait le nom d'idola tribus à l'erreur des esprits qui concluent d'après les faits isolés et sans la contradictoire, en cite comme exemple un homme qui, conduisant un voyageur dans le temple d'Esculape, lui montrait, comme preuve de la confiance qu'on pouvait avoir dans Esculape, les nombreux ex-voto suspendus à ses autels. — Je voudrais, dit Tautre, voir à côté les portraits de ceux qui ont fait des vœux et sont morts. Combien n'aurions-nous pas d'exemples de ce vice de raisonnement en médecine, & nous voulions puiser dans les observations données à l'appui des méthodes thérapeutiques, qu'on préconise en ne citant que les malades guéris, sans tenir plus compte de ceux qui sont morts avec le médicament que de ceux qui ont guéri sans lui.

11 faut donc toujours, dans notre science, être dans une disposition d'esprit assez désintéressée pour être apte à regarder le pour et le contre. En médecine, les circonstance^

INDISPENSABLES POUE BIEN GONCUIEE. i7

favorisent assez rarement cette double observation contradictoire pour qu'on s'explique la tendance générale à s'en passer ; et la fréquence des jugements erronés qui, n'ayant pas la ressource de se baser sur une comparaison ou une expérience comparative , partent seulement dai relations de succession pour conclure à la relation de cause à effet: P(M hoc^ ergopropler hoc.

Dans les expériences physiologiques, où Tobservateur dispose jusqu'à un certain point des circonstances, il devient de précepte d'éviter cette cause d'erreur, la plus facile de toutes. Pour cela, il faut faire l'expérienoe contradictoire, car il ne sufiBt pas de prouver qu'une chose existe, dans certaines circonstances; il faut encore prouver que, dans des conditions opposées, le contraire a lieu. En outre, il faut souvent, pour la simple constatation d'un phénomène, faire ce que nous appellerons des expériences parallèles, c'est-à-dire fairo deux expériences semblables qui ne diffèrent entre elles que par une seule condition, afin qu'on soit bien sûr que l'on ne se trompe pas dans la relation que l'on a établie entre le phénomène et sa cause prochaine.

Un autre principe expérimental consiste à réduire la décision d'une question au moins grand nombre d'expériences possibles ; car sans cela on est exposé à voir les expérimentateurs discuter sur des expériences diverses sans s'entendre. La méthode expérimentale physiologique est en général la soustraction des organes pour anar lyser la fonction et savoir le rôle de l'organe qu'on enlève. Nous ne pouvons pas, en physiologie, faire la synthèse. C'est cette méthode d'ablation que nous em-

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ploierons dans l'étude du système nerveux, et elle est plus simple là que partout ailleurs. La décision de la question se réduira en général à une seule expérience, itur laquelle tout le monde discutera. Dans d'autres parties de la physiologie, il n'en est pas ainsi; on ne peut pas enlever les organes, parce que les désordres que Ton produirait seraient tels, qu'il deviendrait impossible de démêler ce qui appartient au procédé opératoire ou à Torgane enlevé. Alors on est obligé de faire beaucoup •d'expériences indirectes dont on tire la conclusion générale. Alors, il faut voir cet ensemble si Ton veut juger la question , autrement si l'on ne prend que les résultats bolés, oti peut arriver aux conclusions souvent les plus opposées.

Resterait à vous parler des obstacles tenant à l'insufifiiMmoe des moyens; quelques-uns peuvent être surmontés *par une meilleure institution des expériences , par des 'j[H*océdés opératoires plus ingénieux ; d'autres tiennent à l'état trop peu avancé des sciences qui prêtent leur lecours à la physiologie : ces di£Bcultés expliquent les rapports étroits qui lient les progrès de la physiologie au ^développement général des sciences physiques. " En résumé, j'ai voulu vous montrer qu'il ne suflBt pas ^e dire qu'on est expérimentateur, car il y a deux classes ^'expérimentateurs : les uns qui sacrifient les faits à ieurs idées, les autres qui sacrifient leurs idées aux faits -^'îls trouvent. Les premiers sont systématiques pas- (ftonnés, veulent imposer leurs idées aux faits et par consé- ^ent aux hommes ; ils sont les promoteurs de discussions ÎDUtiles et souvent même nuisibles. Us argumentent

ABLATION DES ORGAXiiS. IM

comme des avocats, cherchent à trouver leurs adversaires en défaut plutôt qu'à trouver lu vérité, etc. C'est eu parlant d'eux que Bacon a pu dire i[ue la s(rience avait souvent Tœil humecté et obscurci par toutes les passions humaines. Les autres, vrais ex^xTinientateurs et vrais savants, ont l'esprit calme, parce qu*ils sont tenus en doute dans celte indifTérence philosophi(iue qui leur permet de sacrifier toutes leurs id<'H,»s à la vérité. Ib fuient toute discussion oiseuse et poursuivent leurs travaux dans une voie féconde en découvertes où ils sont à l'abri des mesquines jalousies , car ils cherchent à agrandir le champ de la science sans se soucier beaucoup des agitations qui se passent autour d'eux.

Je ne m'arrdterai pas davantage sur les principes expérimentaux desquels mon enseignement s'efforcera de ne pas dévier, et que vous trouverez appliqués dans l'étude des phénomènes généraux du système nerveux que nous commencerons dans la prochaine leçon.

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