‹ Leçons sur la physiologie générale et comparée du système nerveux, faits au Muséum d'histoire naturelleChapitre 14 sur 36 · TREIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LEÇON

5 juillet 186 A.

La propriété des fibres nerveuses est-elle la même dans toutes les fibres nerveuses, ou bien va rie- 1- elle suivant la fonction ? — Expériences de M. Flourens. — Expériences de M. Scliwann. — Expériences de MM. Bidder, Schiff, Thiernesse et Gluge, Ambrosoli, Philipeaux et Vulpian, sur la réunion bout à bout de nerfs de fonctions différentes. — Les excitations produites sur un point quelconque d'un»' fibre nerveusf soit sensitive, soit motrice, se propagent aussitôt, et en même temps, dans le sens centripète et dans le sens centrifuge.

Nous terminerons aujourd'hui l'examen de la question de physiologie générale que nous avons déjà agitée à plu* sieurs reprises, La neurilité est-elle la môme pour toutes les fibres nerveuses ? Ou bien diffère-t-elle suivant que ces fibres servent à la sensibilité, à la motricité, aux actions réflexes, aux fonctions du grand sympathique? Nous avons déjà vu plusieurs des arguments allégués en faveur de cette seconde manière de voir, et nous avons constaté qu'ils sout bien loin d'avoir la valeur ou la signification qu'on leur

avait attribuées; du reste, nous les rappellerons dans notre résumé. Il convient maintenant d'examiner un autre argument que Ton a invoqué aussi, comme témoignant dans le même sens, et qui aurait évidemment une grande force, s'il reposait sur une base solide. Voici cet argument : on a prétendu qu'il était impossible d'unir bout à bout l'un à l'autre, deux nerfs de fonctions différentes, de telle manière que les excitations portant sur l'un des nerfs pussent se transmettre à l'autre. L'examen de cette proposition aura pour éléments deux ordres de faits. Nous verrons d'abord des expériences instituées sur des nerfs mixtes, et qui consistent dans la réunion du bout central d'un nerf mixte, ayant une certaine fonction, à l'extrémité périphérique d'un autre nerf mixte, ayant une fonction différente.

Dans un second ordre de faits, il s'agira de l'union d'un nerf moteur avec un nerf sensitif.

Pour le premier genre d'expériences, la voie a été ouverte par M. Flourcns. 11 a sectionné chez un Coq les deux nerfs principaux de l'aile, qui seraient les analogues du mrdian et du radial chez 1" Homme. Puis, il les a réunis en les croisant, c'est-à-dire qu'il a uni le bout central du médian avec le bout périphérique du nerf radial, et vice versd. Dans les premiers temps qui suivirent l'opération, le Coq avait l'aile traînante: elle offrait une paralysie du mouvement et de la sensibilité. Quelque temps après, le Coq a d'abord relevé son aile, puis il s'en est servi; et, après six mois, on déterminait de la douleur, en pinçant les parties animées par ces deux nerfs. De plus, en excitant le bout central du nerf médian, on provoquait des contractions dans les mus*

»cle»auxquels se rend le nerf radial, et réciproquement pour le bout central du radial. Mais ici, nous avons affaire à des

nerfs dont les fonctions sont assez semblables, et de plus, l'expérience ne porte pas sur des nerfs ayant des origines bien éloignées. Pour d'autres expériences, M. Flou rens se plaça dans des conditions plus décisives; mais les résultats furent peu concluants. Il réunit, sur un Canard, le bout périphérique d'un des nerfs pneumogastriques au bout central du cinquième nerf cervical. Au bout d'un certain temps, il coupa l'autre pneumogastrique, et l'animal mourut quelques j ours après cette seconde opération : la fonction ne s'était donc pas rétablie. Il fallait poursuivre celte recherche, et depuis M. Flourens, la question n'avait fait aucun pas.

J'arrive aux expériences que j'ai faites avec M. Philipeaux.

Sur un Chien, nous avons coupé transversalement l'hypoglosse, nerf moteur de la langue, vers le milieu de son trajet ; nous avons arraché toute la partie centrale de ce nerf, avec ses racines bulbaires. Puis, nous avons coupé le nerf pneumogastrique à la partie moyenne du cou ; nous avons excisé un long segment du bout périphérique de ce nerf, et, après avoir amené son bout central en contact avec le bout périphérique du nerf hypoglosse, nous avons fait un point de suture pour maintenir en contact ces deux bouts ainsi rapprochés. Le résultat, comme dans les cas de réunion des deux bouts d'un môme nerf, se fait attendre plus ou moins, suivant l'âge de l'animal soumis à l'expérience. Après troisou quatre mois, nous exam in ions l'état anatomique et physiologique de la réunion. Cette réunion paraissait presque toujours très-bien faite, et l'examen ultérieur du bout périphérique de l'hypoglosse nous démontrait qu'il avait subi une restauration plus ou moins complète. Mais avant de pratiquer cet examen, nous pincions le bout ceo-

Irai du nerf pneumogastrique, et nous obtenions des mouvements très-manifestes dans la langue : il y avait donc communication parfaite des excitations du bout central du pneumogastrique au bout périphérique de l'hypoglosse. On pouvait cependant nous faire une objection. On pouvait nous dire que cette contraction n'était qu'un mouvement réflexe ; qu'en réalite, l'excitation était conduite au bulbe par le bout central du nerf pneumogastrique ainsi pincé, et qu'une réaction réflexe se faisait sur l'hypoglosse de l'autre côté, par l'intermédiaire du bulbe, réaction qui produisait le mouvement de la langue. Cette objection n'avait d'ailleurs aucune valeur, car il était facile de voir que la contraction avait lieu dans la moitié correspondante de la langue. Mais, pour nous mettre à l'abri de toute contestation, nous coupions le bout central du pneumogastrique à une certaine distance de la réunion ; nous pincions alors la partie restée en rapport avec l'hypoglosse, et nous produisions encore la contraction de la langue, bien qu'il n'y eût plus de chemin ouvert à l'action réflexe. Voici un Chien, chez lequel on a fait une réunion du bout central du nerf pneumogastrique du côté droit avec le bout périphérique du nerf hypoglosse du môme côté, il y a près de quatre mois. On a mis k nu les nerfs rôunis. Je vois, par la teinte blanche qu'offre le bout périphérique du nerf hypoglosse, qu'il est déjà restauré, au moins en grande partie. Je vais couper immédiatement le bout central du pneumogastrique à quelques centimètres du lieu de la réunion. Je presse ce bout ainsi séparé du centre nerveux, entre les mors d'une pince, et vous voyez aussitôt une forte contraction qui entraîne la langue de gauche à droite en la projetant un peu hors de la cavité buccale. Je recommence: même effet.

Vous pouvez, même de loin, constater ces résultats, car ils sont très-nets et toujours très-apparents.

Nous avons fait aussi plusieurs fois l'expérience dans un sens inverse, c'est-à-dire en unissant le bout périphérique du nerf pneumogastrique au bout central du nerf hypoglosse. La soudure s'effectue tout aussi bien que dans le premier cas, et le bout périphérique du nerf pneumogastrique offre une restauration complète, après avoir subi la dégénérescence atrophique ordinaire, dans toute sa longueur. Quatre ou cinq mois après l'opération, si l'on met à découvert les nerfs réunis l'un à l'autre, et si, après avoir coupé le bout central de l'hypoglosse, le plus près possible du crâne, pour interrompre ses communications avec le centre nerveux, on galvanise ce bout, on observe une modification des mouvements du cœur, c'est-à-dire un ralentissement plus ou moins prononcé et très-passager de ces mouvements. Les effets que nous avons observés plusieurs fois auraient été encore plus marqués sans doute, si nous avions fait l'expérience du côté gauche, au lieu de la faire du côté droit; car, dans l'état normal, chez le Chien, le nerC pneumogastrique gauche m'a semblé avoir une influence» plus puissante sur les mouvements du cœur que le ner-C pneumogastrique du côté droit. D'ailleurs, le résultat étaJkl assez net pour ne laisser aucun doute.

Le nerf hypoglosse et le nerf pneumogastrique sontdf**^ nerfs de fonctions très-différentes, et l'on peut, il mesenikl^ tirer de ces expériences une conclusion générale, et admette que l'on peut ainsi obtenir une réunion de nerfs quelconques de fonctions différentes, de façon à ce qu'il F **i communication physiologique entre les deux Iwuts réuni* Notez bien que je ne vous parle ici que de communie*

tion expérimentale. Peut-on en dire autant de la communication fonctionnelle? Bien que notre attention ait été portée sur cette question, nous n'avons pas pu encore arriver à un résultat décisif. Je crois cependant pouvoir dire d'avance qu'une communication fonctionnelle doit s'établir tôt ou tard dans les cas de ce genre, et les conséquences en seront des plus intéressantes. En effet, dans le cas où le bout central du nerf pneumogastrique est uni au bout périphérique du nerf hypoglosse, toutes les fois que l'animal, soit spontanément, soit par suite d'une influence réflexe, mettra ses nerfs pneumogastriques en activité, il devra se produire des contractions de la langue, qui remplaceront les contractions de l'estomac et du larynx, etc. Ainsi, par exemple, lorsque l'animal criera, il y aura une vive contraction de la moitié correspondante de la langue. De même, dans le cas où l'expérience est faite en sens inverse, et où le bout central du nerf hypoglosse est uni au bout périphérique du nerf pneumogastrique, lorsque l'animal exécute des mouvements de la langue, dans l'action de laper, par exemple, il y aurait, si la communication fonctionnelle entre les deux bouts réunis était bien établie, une modification plus ou moins considérable des mouvements du cœur.

Ces expériences, faites sur des Chiens, nous ont permis de constater un autre résultat qui, comme les précédents, démontre bien que les nerfs de fonctions différentes peuvent s'unir bout à bout de la façon la plus complète. On sait que sur le Chien il y a accolement intime du cordon cervical du grand sympathique au nerf pneumogastrique. Or, nous avons vu la galvanisation du bout périphérique du nerf hypogk*se, uni au bout central du nerf pneumogas-

trique, faire dilater la pupille du côté correspondant. Il y avait donc communication physiologique du bout périphérique du nerf hypoglosse avec le bout, périphérique aussi, du cordon sympathique. Nous avions là une communication entre les fibres des deux grands systèmes nerveux différents. Lorsque nous avons publié nos expériences dans le journal de M. Brown-Séquard, nous n'avions encore vu qu'un résultat de ce genre; mais depuis, nous l'avons constaté de nouveau deux fois. 11 est important de noter qu'il s'agit, dans ce cas, de la réunion bout à bout de la partie périphérique d'un nerf avec la partie périphérique d'un autre nerf, et d'une communication des irritations expérimentales de l'une à l'autre.

Nous allons passer maintenant à la réunion des nerfs sensitifs soudés à des nerfs moteurs: les résultais serontils les mêmes ?

Plusieurs physiologistes ont tenté de résoudre le problème. M. Schwanu imagina une expérience ingénieuse qui parut donner une solution négative. Il coupa le nerf scialique d'une Grenouille, puis, quand la réunion fut complète, il mit à nu les racines de ce nerf. Or, en excitant les racines postérieures, il ne provoquait aucune contraction dans le membre correspondant, et, au contraire, lorsqu'il excitait les racines antérieures, il y avait immédiatement des mouvements. Les fibres sensitives s'étaient donc réunies exclusivement à des fibres sensitives, les fibres motrices à des fibres motrices, ou bien, si une réunion de fibres hétérologues s'était produite, les excitations semblaient ne pas pouvoir passer des unes aux autres.

En 1842, de nouvelles expériences furent faites par

M. Bidder, qui le premier chercha à unir l'hypoglosse et le lingual. Six fois il réunit sur des Chiens le bout central du nerf hypoglosse au bout périphérique du nerf lingual. Deux fois il tenta la réunion dans un sens inverse. Toujours ses tentatives échouèrent. Ces expériences ont été répétées par MM. Schiff, Gluge et Thiernesse, Ambrosoli : aucun de ces auteurs n'a vu les excitations de l'un des bouts se propager à l'autre ; M. Ambrosoli a seulement constaté une régénération du bout périphérique du nerf hypoglosse, et il a vu que l'excitation, soit du tissu cicatriciel, soit du bout périphérique, déterminait des contractions de la langue. Devant de semblables insuccès, on nia complètement ïa possibilité des réunions de ce genre. Le procédé employé par Bidderest tellement simple, que nous avons été amenés à nous en servir, sans savoir qu'il avait été mis en usage par ce physiologiste. Nous avons fait un grand nombre d'expériences, — plus de cent vingt, — et les résultats que nous allons rapporteront été de la plus grande netteté. Pour bien apprécier la valeur de ces expériences, il faut faire une remarque préliminaire : le nerf lingual, nerfsensitif de la langue, s'unit, comme on le sait, à une branche du nerf facial, c'est-à-dire a la corde du tympan. 11 semblerait donc que le nerf lingual fût mixte dans la plus grande partie de son trajet, et jusqu'au point où se fait sa distribution périphérique. Mais il n'en est rien : les filets moteurs du facial, formant la corde du tympan, sont complètement épuisés avant l'endroit où nous prenons le lingual. Ces filets s'arrêtent clans le ganglion sous-maxillaire et la glande sous-maxillaire. Dans le point où le lingual est soudé au nerf hypoglosse, il n'y a que des fibres sensibles. Du reste, nous avons vérifié l'exactitude de ce fait,

grâce à la méthode Wallérienne donl je vous ai montré précédemment toute l'importance. Quant au nerf hypoglosse, il contient un certain nombre de fibres sensitives anastomotiques; mais ces fibres ne jouent évidemment qu'un rôle insignifiant dans nos expériences.

Après avoir coupé les deux nerfs, nous pratiquons l'avulsion do la partie centrale de l'hypoglosse ; puis nous excisons un très-long segment du bout périphérique du lingual. Nous unissons alors par un point de suture la partie centrale du nerf lingual à la partie périphérique du nerf hypoglosse. Souvent, au début de nos expériences, une mort prématurée enlevait les animaux, parce que nous avions cru qu'il était préférable de faire l'expérience sur de trèsjeunes animaux , et que la mortalité assez considérable dans le jeune âge, chez les Chiens, était relativement énorme à cause des mauvaises conditions auxquelles les nôtres étaient soumis (froid, humidité, mauvaise nourriture, etc.) Toutes nos expériences récentes ont été faites au contraire sur des animaux adultes.

Les cas très-nombreux dans lesquels les animaux sont morts, avant l'époque où Ton se proposait de les examiner, n'ont pas tous été sans utilité, car plusieurs d'entre eux nous ont offert une régénération plus ou moins avancée du bout périphérique, à un moment où, sans réunion, Paltéralion de ce bout aurait été eucore complète. Ainsi, au bout de trente jours, chez les jeunes animaux, au bout de cinquante-cinq à soixante chez les adultes, le bout périphérique du nerf (soit hypoglosse, soit lingual, suivant le sens de la réunion) était déjà eu partie restauré.

Chez ceux qui survivaient (le bout ceutral du nerf lingual étant réuni au bout périphérique du nerf hypo-

glosse), toutes les fois que l'examen a pu être fait, quatre ou cinq mois après l'opération, nous avons constaté invariablement que l'excitation mécanique de la partie centrale du nerf lingual produisait des contractions dans la langue. Pour éviter les objections que nous avons déjà examinées à propos du nerf pneumogastrique, nous coupions le nerf lingual à une certaine distance du point de réunion, et nous obtenions des résultats à l'abri de toute contestation . L'excitation mécanique du nerf lingual, ainsi séparé des centres nerveux, produisait constamment une contraction très-forte dans la moitié correspondante de la langue.

Je vais faire l'expérience devant vous, sur un Chien opéré il y a quatre mois. On a mis à nu les nerfs réunis. Je coupe le nerf lingual le plus haut possible. Il y a eu, au moment de la section, des cris de douleur et en même temps un violent mouvement de la langue. Je pince maintenant ce bout du nerf lingual, qui est séparé du centre nerveux, et qui est relié par une soudure nerveuse au bout périphérique du nerf hypoglosse. Vous voyez aussitôt un mouvement de la langue, mouvement presque aussi considérable et de même direction que lorsqu'on excite un nerf hypoglosse normal. Je pince de nouveau, un peu moins loin du lieu de réunion, même mouvement. A chaque excitation nouvelle, je détermine un mouvement semblable. Je tenais à vous montrer cette expérience, car on a encore récemment voulu jeter des doutes sur la réalité de ces réuuions. Or, vous devez en être tout aussi surpris que nous-mêmes, car le fait, comme vous le voyez, est bien facile à constater.

Il résulte donc de ces expériences, et de la façon la plus

incontestable, que des fibres sensitives peuvent s'uuir bout à bout à des fibres purement motrices, et que, lorsque la réunion est faite, les excitations subies par les fibres sensitives peuvent se transmettre par elles aux fibres motrices. Mais je répéterai ici ce que j'ai dit à propos des expérieuces sur la réunion du nerf pneumogastrique avec le nerf hypoglosse, c'est qu'il ne s'agit que des excitations expérimentales, et que l'hypoglosse ne recevant plus d'excitations centrifuges spontanées, sa fonction demeure définitivement abolie. On conçoit bien, en effet, que le lingual a conservé ses relations originelles avec la protubérance et le bulbe rachidien; qu'il n'a pas pu acquérir, par le simple fait de sa section, d'autres usages que ceux qu'il a dans l'état normal , et que, par conséquent, il ue peut déterminer dans le bout périphérique du nerf hypoglosse les excitations nécessaires à son fonctionnement normal.

On peut se demander maintenant, si Von pourrait, dans les expériences dont nous parlons, observer des phénomènes inverses, et constater le passage des excitations du bout périphérique du nerf hypoglosse au bout central du nerf lingual. Une induction légitime nous permet de répondre affirmativement, mais l'expérience directe laisse encore des doutes. Quand on pince le bout périphérique du nerf hypoglosse, le bout central du lingual étant intact, il y a bien douleur, mais cette douleur peut se produire par la communication entre les quelques fibres sensitives contenues dans l'hypoglosse et les fibres du lingual. Toutefois, puisqu'il est prouvé qu'il y a union des fibres du lingual avec les fibres motrices de l'hypoglosse, il est permis de croire que la douleur, causée par le pincement du bout périphérique de l'hypoglosse, est due en partie à une exci-

tation du lingual, par l'intermédiaire des fibres motrices elles-mêmes de l'hypoglosse.

Nous avons fait aussi un nombre assez considérable d'expériences dans lesquelles nous réunissions le bout central de l'hypoglosse au bout périphérique du nerf lingual. Ces réunions se font tout aussi bien que les précédentes. Le bout périphérique du nerf lingual se régénère complètement, après s'être altéré dans toute sa longueur; et, lorsque cette régénération a eu lieu, le pincement du bout périphérique du nerf lingual provoque de vives douleurs. Mais, par la même raison que je viens d'indiquer tout k l'heure, ce résultat n'a pas une signification bien nette, parce que le bout central du nerf hypoglosse contient des fibres sensitives. Chez le Chien il y a même, outre les fibres sensitives anastomotiques, quelques fibres sensitives directes fournies par la petite racine postérieure que possède ce nerf.

Les premières expériences suffisent du reste amplement pour nous permettre de rejeter la conclusion de MM.Gluge et Thiernesse, à savoir, que « le mouvement organique, dans les fibres nerveuses, qui détermine la sensation, doit être différent de celui qui produit la contraction musculaire. »

Et par conséquent, nous voyons encore s'évanouir ici une des preuves qu'on a alléguées pour soutenir que les fibres sensitives et les fibres motrices sont différentes, sous le rapport de leurs propriétés physiologiques.

Résumons maintenant nos études sur ce sujet, etrappelous rapidement nos conclusions.

Nous l'avons vu:

1° Il n'y a aucune différence histologique importante

entre les libres nerveuses sensitives et les fibres nerveuses motrices. — 2° L'action des excitants est la môme sur les unes et sur les autres. — 3° Vous vous rappelez également les résultats identiques obtenus par M. du Bois-Reyniond, avec les deux sortes de fibres, dans ses expériences sur les phénomènes électriques qui se manifestent dans les nerfs. — 4° Aucun agent toxique, aucun procédé d'expérimentation n'agit d'une façon spéciale sur les unes ou sur les autres. — 5U Les lois de dégénération et celles de* régénération sont identiques dans ces deux ordres des libres. — 6° Les propriétés physiologiques, contrairement à ce qui a lieu pour les fonctions, s'éteignent et renaissent de la même manière, en suivant la même marche dans les fibres nerveuses motrices et dans les fibres nerveuses sensitives. — Nous venons enfin de voir que les excitations peuvent se transmettre très-librement des unes aux autres.

Que reste-t-il donc comme argument ? Il y a encore un caractère prétendu distinctif que je n'ai pas mentionné dans cette revue rapide; et je ne vous en aurais pas parlé, tant son inconsistance frappe les esprits quelque peu réfléchis, si je ne devais être conduit, en le discutaut, à établir l'une des lois fondamentales du mode d'activité des nerfs.

On a allégué que les excitations suivent une marche inverse dans les deux ordres de fibres nerveuses. Dans les nerfs sensitifs, les excitations suivraient une marche centripète, et elles suivraient an contraire une marche centrifuge dans les nerfs moteurs. Or, ce caractère distinctif n'a aucune valeur, comme nous allons le voir.

Examinons d'abord les résultais obtenus par M. Bert, dans ses recherches sur la greffe animale. Voici un Rat que

que je puis vous montrer, grâce à l'obligeance de ce physiologiste, et sur lequel il a fait une expérience très-intéressante. Ha, chez cet animal, introduit l'extrémité terminale de la queue, après avoir écorché cette extrémité, sous la peau delà région dorsale. Après que le travail de lagreffe a paru suffisamment avancé entre la région dorsale et l'extrémité de la queue, il a coupé la partie basitaire de la queue k un centimètre environ de sa naissance. Il s'est trouvé alors que l'animal, au lieu de porter cet appendice à l'extrémité postérieure de son corps, Fa porté désormais sur le dos et en sens inverse du sens normal.

Au bout des trois premiers mois, M. Bert n'observait encore que de faibles marques de sensibilité, lorsqu'il pinçait la queue. Puis, après six mois, neuf mois, la sensibilité avait beaucoup augmenté, mais l'animal ne reconnaissait pas eucore l'endroit où on le pinçait. Il y a maintenant plus d'un an que l'opération a été faite sur le Rat que vous avez sous les yeux, et vous voyez que, lorsque je pince la queue greffée, il a parfaitement conscience de l'endroit où je le pince, et qu'il se retourne pour mordre l'instrument. Or, les excitations suivent maintenant, dans les nerfs de la queue, une marche inverse de celle qu'elles suivaient primitivement. Au lieu d'aller de la pointe de la queue vers sa base, comme dans l'état normal, elles remontent de la base vers la pointe, puisque c'est la pointe qui est soudée à la région dorsale, et que c'est la base qui est libre. Quant k ce qui concerne la perception distincte que l'animal parait posséder actuellement de l'endroit qui est pincé, elle n'est peut-être en réalité qu'apparente, et il se peut que ce Rat rapporte les sensations qu'il éprouve, non pas à la queue même que Ion pince, mais aux points

de la région dorsale avec lesquels la queue est greffée. Vous connaissez, en effet, cette loi de la physiologie du système nerveux, en vertu de laquelle toute excitation, faite sur un point quelconque d'un nerf, est rapportée par l'animal à l'extrémité périphérique de ce nerf. Or, dans ce cas, l'excitation des nerfs de la queue se propage aux fibres nerveuses de la région dorsale, avec lesquelles ces nerfs sont unis; et l'animal, pour se défendre, tourne sa tête vers l'endroit d'implantation de la queue, endroit qui lui parait être le point de départ de la douleur qu'il ressent. Quoi qu'il en soit de cette interprétation, l'expérience remarquable de M. Bert semble démontrer que les fibres nerveuses sensitives peuvent conduire les impressions aussi bien dans le sens centrifuge que dans le sens centripète. Mais déjà, nous avions, M. Philipeaux et moi, établi ce fait de la façon la plus nette. En effet, dans le cas de réunion du bout central du nerf lingual au bout périphérique du nerf hypoglosse, nous avons fait voir qu'en pinçant le bout central du lingual encore intact, on produit aussitôt, et simultanément, de la douleur d'une part, et d'autre part, des contractions daus la moitié correspondante de la langue. Vous avez pu constater ce résultat sur le Chien qui vient d'être examiné devant vous. L'excitation, dans cette expérience, se transmet donc, au même moment, dans le sens centripète et dans le sens centrifuge. J'appelle toute votre attention surce fait, qui montre que les excitations se propagent dans les deux sens simultanément. 11 se produit une sorte d'éréthisme des libres nerveuses, lequel se propage, non pas dans un sens seulement, de la périphérie vers lecentre par exemple, maisbieu dans toute leur longueur.

MODE UACtlVITK DIS FlfcRItt NERVEUSES. iîftD

Faut il pousser plus loin la démonstration? Je vais répéter ici une de nos expériences dont le résultat, encore inexpliqué, vous intéressera sans doute, ne fût-ce qu'au point de vue qui nous occupe. Nous coupons à un Chien le nerf hypoglosse ; puis nous arrachons toute la partie centrale: nous laissons intact le nerf lingual. Le bout périphérique de l'hypoglosse va s'altérer: avant qu'il soit régénéré nous l'excitons, nous le pinçons , sans rien obtenir; nous agissons alors sur un nerf qui a perdu toute excitabilité. Si nous pinçons le nerf lingual du même côté, lorsque l'hypoglosse a perdu son excitabilité, nous provoquons un mouvement des plus manifestes dans la langue, mouvement presque égal à celui qui est produit en pinçant un nerf hypoglosse tout à fait sain. Voici un Chien sur lequel on a pratiqué l'avulsion du bout central du nerf hypoglosse du côté droit, il y a quinze jours. On a mis à nu ce nerf et le nerf lingual du môme côté. Je pince le nerf lingual : il y a immédiatement une douleur très-vive et un mouvement considérable de la langue. Je coupe maintenant le nerf lingual ; je pince le bout périphérique, et vous voyez qu'il y a encore un mouvement très-étendu de la moitié correspondante de la langue. Naturellement il n'y a plus aucune douleur. Je vous répète que le nerf lingual, dans la partie que nous venons de pincer, ne contient pas une seule ûbre motrice dans l'état normal. M s'y est donc fait une modification bien remarquable, et il suffit de quatre jours pour amener ce changement. Nous avons constaté des résultats analogues chez le Lapin. Les effets obtenus, lorsqu'on excite mécaniquement le nerf lingual avant de l'avoir coupé, c'est-à-dire la douleur si vive Vie Ton observe, en même temps que se produit une forte

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contraction de la langue, démontrent donc de la manière la plus évidente que l'excitation , portée sur un point delà fibre nerveuse, ne se propage pas dans un sens unique, mais bien dans les deux sens, d'une façon immédiate et simultanée. C'est là la loi fondamentale du mode d'activité des fibres nerveuses, et nous devons la formuler d'une façon tout à fait générale : toute excitation, portée sur un point quelconque de la longueur d'une fibre nerveuse, se transmet immédiatement et simultanément dans les deux sens, centripète et centrifuge. Cette loi avait déjà été inscrite dans la physiologie générale du système nerveux par quelques auteurs modernes, aux yeux desquels elle avait paru démontrée par les travaux de M. du Bois-Reymond. M. Kùhne avait aussi publié des faits qui pouvaient lui servir d'appui; mais, si je ne m'abuse, il me semble que les expériences dont je viens de vous entretenir, contribueront à dissiper les doutes qui restaient encore sur ce point, dans bien des esprits.

Ce qu'il faut noter, c'est que cette conduction en double sens se produit évidemment aussi bien dans les fibres nerveuses motrices que dans les fibres sensitives. Les phénomènes intimes provoqués par une excitation dans les unes et dans les autres sont certainement identiques, ou, ce qui revient au même, le mode d'activité est tout à fait identique ; les résultats fonctionnels seuls varient. De ces fibres, les unes sont en rapport avec les muscles, et le*citation détermine des contractions ; les autres sont en raf*port avec des appareils centraux de sensibilité, et leur excitation provoque de la douleur.

En résumé, laneurt/itéest, suivant toute vraisemblance, U môme dans toutes les fibres nerveuses, qu elles soient uio-

trices, ou sensitives, ou sympathiques, qu'elles soient en rapport avec les organes des sens, et peut-être même qu'elles fassent partie des centres nerveux. On peut se la représenter comme une, agissant de la même façon, quelle que soit la fonction, qui seule varie. La raison de la différence de cette fonction ne doit pas être cherchée dans les propriétés physiologiques des fibres nerveuses elles-mêmes, mais bien dans la différence des connexions de ces fibres, tant avec les parties centrales qu'avec les parties périphériques. Les fibres nerveuses, en un mot, sont très -probablement toutes semblables par leurs propriétés, et ne diffèrent que par leurs fonctions. 11 est possible toutefois que le mode d'activité des fibres nerveuses présente, suivant les fonctions auxquelles elles concourent, quelques nuances plus ou moins analogues à celles qui existent entre les fibres musculaires des divers appareils; mais il n'y a rien là qui porte atteinte à l'identité profonde du mode d'activité. Telle est la vue de physiologie générale par laquelle je termine ce que je voulais vous dire sur les nerfs étudiés en eux-mêmes.

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