‹ Leçons sur la physiologie générale et comparée du systéme nerveuxChapitre 32 sur 49 · TRENTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTIÈME LEÇON

13 août 1864.

De la localisation des facultés cérébrales. — Doctrine physiologique de Gall. — De Tabolition du langage articulé produite par des lésions limitées du cerveau proprement dit (aphémîe ou aphasie).

Nous avons vu, dans les précédentes leçons, le rôle que joue le cerveau proprement dit, constitué par les hémisphères cérébraux , dans la production des phénomènes instinctifs, affectifs et intellectuels. Nous aurons à reparler des premiers de ces phénomènes dans nos études de physiologie spéciale du système nerveux chez les divers animaux des principaux groupes zoologiques.

Quant aux phénomènes affectifs, je crois devoir insister sur leur localisation dans les hémisphères cérébraux. C'est là que naissent et se développent les penchants, les sentiments, les passions. C'est là que se produisent les émotions morales, la joie, la tristesse, par exemple ; et c'est de là que ces émotions vont mettre en jeu , par l'intermédiaire

d'autres centres, les réactions que nous avons nommées émotionnelles.

Tous ces phénomènes, une physiologie qui n'est que peu éloignée de nous les attribuait, d'accord avec les croyances populaires, à différents viscères thoraciques ou abdominaux.

On sait qu'il n'en est rien : ce n'est pas par le cœur que les passions s'exercent. Qu'est-ce en effet <^ue le cœur? Un muscle, lequel ne saurait être le siège de 1 affection ni de la haine. Seulement, par l'intermédiaire de certains nerfs, et surtout du pneumogastrique et du grand sympathique, les émotions et les passions réagissent sur cet or^ne. Alors, des troubles momentanés apparaissent dans le fonctionnement du «.œur ; ses mouvements deviennent plus rapides, ou bien s'arrêtent en apparence, d'où syncope. Il en est de même des troubles fonctionnels des viscères abdominaux, de ces ictères, par exemple, qui apparaissent sous l'influence d'une vive émotion, de chagrin, de peur ou de colère ; on sait que ce sont des réactions qui ont aussi leur point de départ primitif dans les lobes cérébraux, mais qui se produisent par la mise en jeu du grand sympathique.

Ce sont là des interprétations dont l'exactitude n'a plus besoin maintenant d'être démontrée, et l'on sait que le mot cœur n'est pris dans le langage usuel que dans un sens figuré, lorsqu'on s'en sert en parlant des phénomènes affectifs. Et cette forme de langage est si généralement employée, que l'on ne pourrait essayer de la changer sans encourir le ridicule.

Ainsi donc , les émotions morales , les sentiments , les penchants, les passions, tous ces phénomènes ont pour ori-

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gine une modification de la substance grise cérébralo. Tantôt cette modification est instantanée, die natt tout d'un coup et s'évanouit rapidement ; elle constitue alors une émotion. Tantôt elle est plus ou moins durable, et constitue les penchants, les sentiments et les passions.

Enfin, nous avons vu que tous les phénomènes intel«lectuels sont des manifestations de l'activité des lobes ou hémisphères cérébraux. C'est dans la substance grise de ces hémisphères que se forment les idées, que se gravent les souvenirs; c'est par son intermédiaire que s'effectuent tant de merveilleuses opérations: l'attention, la réflexion, l'imagination, la conception, le jugement, le raisonnement, etc. C'est de cette substance encore qu'émanent toutes les volitions. Ce sont là les principaux phénomènes de l'ordre intellectuel; et, ainsi que je vous l'ai dit déjà, je suis forcé, faute de temps, de les laisser de côté. Je n'en ai fait mention que pour vous dire encore quelques mots de la volonté.

Dans ma précédente leçon, je vous disais que bien des phénomènes de mouvement, qu'on pourrait être tenté de ranger parmi les mouvements volontaires, doivent être rayés de cette classe, la volonté n'y intervenant en aucune façon. Tels sont les mouvements expressifs, sensitivomoteurs, idéo-moteurs, émotionnels et instinctifs. Tels sont encore les mouvements associés ou liés à d'autres mouve* ments, soit naturellement, soit par habitude.

Je vous disais aussi que, même pour les mouvements vraiment volontaires, la volonté n'agit que de loin, que d'une façon médiate, sur la production de ces mouvements, et qu'entre la volition et la contraction des muscles, un certain nombre de phénomènes intermédiaires doivent

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nécessairement avoir lieu dans d'autres parties du système nerveux, dans l'isthme de Tencéphale, dans la moelle allongée, la moelle épinière et les nerfs.

Je veux aller plus loin et vous prouver que la volonté n'agit jamais primitivement : elle n'agit que secondairement, par suggestion.

Pour bien le comprendre, il faut envisager les faits de volonté les plus élémentaires et les plus indépendants en apparence. Je veux toucher cette table ; je la touche : il semble bien au premier abord que dans cet acte si simple, la volition a été le phénomène initial. Eh bien ! en y réfléchissant, vous verrez que la volition n'a été, n'a pu être que secondaire. Au moment même où j'énonçais la proposition k démontrer, à savoir, que la volonté n'agit pas primitivement, l'idée d'exemple à donner naissait par entraînement d'habitude, la vue de la table amenait le choix de l'exemple et par conséquent l'idée suggestive de l'action.

Je veux faire telle ou telle chose. L'idée plus ou moins nette de la chose à faire et de l'action nécessaire pour la faire, précède nécessairement l'action elle-même. Je parle, bien entendu, d'une volition capricieuse quelconque, d'un acte produit par une détermination expresse de la volonté. Les phénomènes s'enchatnent si naturellement, leur succession est si rapide, ou plutôt ils sont tellement simultanés en apparence, que l'on s'y trompe facilement. Mais en fait, la simultanéité n'est pas réelle, et si l'on y prête une certaine attention, on arrive à se convaincre que les phénomènes se passent bien ainsi que je vous le dis.

Les volitions ne sont donc jamais primitives; elles ne peuvent engendrer une action qu'à condition d'être précédées par une idée qui les fait naître et les soutient. Pour

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mieux me faire comprendre, permettez-moi d'employer une expression vulgaire : on ne peut pas vouloir à blanc^ c'est-à-dire sans objet, pas plus qu'on ne peut faire un mouvement de déglutition sans avaler de l'air ou une matière quelconque, de la salive, par exemple. Pour que les mouvements du pharynx puissent s'effectuer, il faut une cause excito-motrice ; de même pour la volonté, il faut nécessairement des causes excito-volitionuelles. Ces causes seront des idées plus ou moins complexes, des idées avec désir, des idées passionnées. Â ce point de vue qui est le seul vrai, les volitions, ainsi que l'admettent plusieurs physiologistes modernes, peuvent et doivent être envisagées comme des phénomènes d* action réflexe cérébrale. Nous pourrions étendre nos vues sur ce sujet, et montrer que la plupart des phénomènes de l'entendement se produisent par un mécanisme semblable. Les éléments de la substance grise corticale du cerveau n'entrent pas spontanément en activité. Il faut de toute nécessité une excitation initiale ; cette excitation est déterminée d'ordinaire par les sensations actuelles engendrant des idées, ou par des modifications partielles ou générales de la circulation cérébrale. La substance, une fois en activité, a la faculté merveilleuse d'évoquer, avec leurs rapports réciproques, les idées qui s'y sont antérieurement formées, et alors peuvent se développer tous les processus de l'innervation cérébrale, activés, orientés, par les dispositions innées et par les habitudes qu'imprime l'éducation.

Pour terminer ce que je voulais vous dire sur la physiologie du cerveau proprement dit, j^ai encore à rechercher si les divers modes d'activité cérébrale appartiennent à

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des régions déterminées et distinctes, à des Ilots circonscrits de la couche corticale. Tel phénomène se produit*iI et ne peut-il se produire que dans un certain point de Técoroe cérébrale; et tel autre phénomène, dans un autre point?

Tout le monde connaît le système physiologique ^ philosophique de Gall. Si on laisse de côté la crânioscopie, qui n'a rien de sérieux en dehors du côté empirique, comme la physiognomonie de Lavater, et qui, comme elle, bien plqs encore qu'elle, peut conduire aux résultats les plus erronés, si, dis-je , on laisse de côté toute cette partie du système, aujourd'hui jugée, on se trouve en présenqp d'une hypothèse qui, pour beaucoup d'hommes sérieux et sensés, serait trè^soutenable, quand même les localisations indiquées par Gall seraient inexactes.

Est-il donc v^ai que chaque faculté primitive ait un siège distinct, et que chaque tlot de substance grise ait ainsi une attribution particulière, chaque faculté primitive qui y réside étant comme desservie par plusieurs facultés secondaires, ayant à son service une mémoire spéciale, un jugement spécial, etc. ?

Si Ton se place au point de vue psycùologique, il est extrêmement difficile d'opposer des raisons sérieuses aux opinions de Gall. On peut contester sa classification des facultés ; mais, pour ce qui concerne leur séparation et leur localisation dans des régions distinctes de l'écorce cérébrale, la plupart des arguments qu'on lui oppose ne sont que des raisons de mots, ou des pétitions de principes. II suffit, pour s'en convaincre, de parcourir les diverses réfutations psychologiques publiées pour combattre le système de Gall. La physiologie montre ici sa supériorité: elle proteste , mais elle proteste par des faits.

Il est d'abord un fait capital indiqué par M. Flourens, et vérifié depuis par la plupart des expérimentateurs; c'est qu'un hémisphère tout entier peut être enlevé à un animal, sans apporter des troubles durables dans les fonctions instinctives et intellectuelles. Même chez l'Homme, comme le fait remarquer M. Longet, en citant des faits à l'appui de sa remarque, on a pu observer des lésions très-étendues d'un hémisphère, sans qu'il y eût, une fois la guérison tertninée, des troubles intellectuels appréciables. Une fatigue plus prompte sous l'influence du travail du cerveau a été, dans l'un de ces cas, la seule modification observée.

Je mets encore une fois sous vos yeux un Pigeon auquel on a enlevé tout un lobe cérébral depuis quelques jours. Cet animal semblerait, tant ses facultés cérébrales paraissent intactes, n'avoir subi aucune opération. Vous voyez combien ses allures sont normales ; le léger degré de faiblesse que l'on avait constaté pendant les premiers jours dans le côté opposé au lobe enlevé s'est dissipé ; l'animal mange, il boit de lui-même, et je ne puis réellement découvrir s'il y a quelque différence entre ce Pigeon et un Pigeon non opéré, sous le rapport des fonctions d'innervation centrale.

La doctrine de Gall ne saurait cependant être ébranlée par des faits de ce genre, à cause de la suppléance bien réelle que peuvent exercer les deux hémisphères, l'un par rapport à Pautre. Gall, en effet, admet que la même faculté réside dans les deux points symétriques des deux hémisphères cérébraux.

Mais cette doctrine résiste plus difficilement aux autres expériences de M. Flourens. 11 prend une Poule ou un Pigeon , et lui enlève successivement des parties correspondantes de ses deux lobes cérébraux soit par en haut, soit

par devant, soit par derrière, soit sur les côtés. Tant que les lésions sont peu profondes, et peu étendues en somme, il ne se produit aucun effet ; il semble que l'on n'ait point touché encore le cerveau : mais sitôt qu'on dépasse une certaine limite, toutes les facultés disparaissent simultanément d'un seul coup , sans que ce changement brusque ait été précédé de modifications progressives portant sur toutes les facultés ou sur quelques-unes d'entre elles. « Âinsi^ dit » M. Flourens, la faculté de percevoir, de juger, de vouloir » une chose, réside dans le même lieu que celle d'en par- » cevoir, d'en juger, d'en vouloir une autre ; et consé- » quemment cette faculté, essentiellement une^ réside esx> sentiellement dans un seul organe. » De plus M. Floureos a constaté que lorsque les lésions ne sont pats par trop étendues, toutes les facultés reviennent à la fois. « Pourvu, » dil-il, que la perte de substance éprouvée' par les lobes » cérébraux ne dépasse pas certaines limites, ces lobes » recouvrent, au bout d'un certain temps, l'exercice de » leurs fonctions ; passé ces premières limites, ils ne le » recouvrent plus qu'imparfaitement ; et passé ces nou- » velles limites encore, ils ne le recouvrent plus du tout. » Enfin, dès qu'une perception revient, toutes reviennent; » dès qu'une faculté reparaît, toutes reparaissent. »

Des expérimentateurs d'un grand mérite ont cru avoir observé des résultats en désaccord avec ceux qu'avait obtenus M. Flourens ; mais la contradiction n'est qu'apparente. Supprimez, dans les énoncés donnés parM. Flourens, ce qui est relatif aux perceptions, et ces énoncés deviennent en* tièrement inattaquables. Certes, comme je l'ai dit ailleurs, les animaux dépourvus de leurs lobes cérébraux conservent encore leur sensibilité intacte ; ils éprouveât encore des

sensations, ils perçoivent par conséquent les impressions auxquelles ils sont soumis ; mais c'est l'élaboration intel* lectuelle de leurs sensations qui est détruite, et c'est par ce terme que l'on pourrait remplacer le mot « perceptions » dans les propositions que je viens d'extraire de l'ouvrage de M. Flourens. Quant aux divers mouvements exécutés par les animaux auxquels on a enlevé les lobes cérébraux, y voir une preuve de la survie des volitions, c'est méconnaître le caractère véritable de ces mouvements. Ce sont de simples réactions sensitivo-motrices tout à fait distinctes des actes volontaires.

J'ai vu bien souvent M. Plourens faire le» expériences dont je vous parle en ce moment ; nous les avons répétées plusieurs fois, M. Pbilipeaux et moi, et rien n est plus clair et plus démonstratif que leurs résultats.

J'ai eu l'occasion d'observer chez une Grenouille un fait qui a tout à fait la même signification que ceux-ci. 11 prouve pareillement qu'une portion restreinte du cerveau proprement dit suffit pour que les fonctions cérébrales subsistent. Voici ce fait :

Le 12 mars 1862, on enlève les lobes cérébraux d'une Grenouille mâle très-vivace. Les jours suivants il y a une suppuration assez abondante; mais, au bout d'un mois, il y a une tendance évidente à la cicatrisation. Les bords de la plaie cutanée se rapprochent peu à peu, et, le 20 avril, la cicatrisation est complète, ou à peu près. Cette Grenouille a tout à fait l'attitude d'une Grenouille saine, et plusieurs fois elle a changé de place spontanément. Le 20 avril, on met dans le vase de verre où est cette Grenouille une grosse Mouche à laquelle on a enlevé une aile. Dès que la Mouche est dans le vase, la Grenouille modifie son attitude,

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semble épier Tlnsecle, et, au moment où il s'approche, elle fait un saut peu étendu , et cherche à le happer avec sa langue ; mais elle ne la $aisit pas du premier coup ; elle est obligée de recommencer le mouvement de projection de sa langue, et cette fois elle réussit. [Les jours suivants, on lui donne encore des Mouches, qu'elle saisit désormais du premier coup. Si l'on reste près du vase, après y avoir jeté des Mouches, elle demeure immobile, jusqu'à ce que l'observateur se soit éloigné. La seule modification qu'on ait observée dans ses allures, c'est un peu moins de vivacité : de plus, elle ne cherche pas autant que les autres Grenouilles à fuir la main qui s'approche pour la saisir. Après avoir observé pendant plusieurs jours ces phénomènes, on l'empoisonne avec du curare introduit sous la peau ; l'empoisonnement suit la même marche que chez une Grenouille saine. On met à nu ce qui reste de l'encéphale, et l'on constate que l'ablation des lobes cérébraux n'a pas été entièrement complète. On a laissé en place la partie tout à fait postérieure des deux lobes. Il n'y a certainement pas plus de la huitième partie de ces lobes qui ait été ainsi laissée dans la cavité crânienne. Les nerfs optiques étaient entièrement sains.

Pour bien saisir l'importance de cette expérience, il faut se souvenir de ce que j'ai dit des Grenouilles chez lesquelles l'ablation du cerveau est tout à fait complète. Chez elles, même lorsque la plaie est cicatrisée, non-seulement il n'y a pas le moindre effort pour saisir les Mouches qu'on leur livre, mais même, elles ne les avalent que lorsqu'on les introduit jusque dans le fond de la cavité buccale.

L'expérimentation physiologique est donc en désaccord avec la doctrine de Gall,

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L^anatomie comparée, dans laquelle Gall avait cru trouver de nombreux arguments favorables à ses idées, ne pouvait en réalité lui fournir aucun appui. H suffit, pour s'en convaincre, de consulter les faits rassemblés par Leuret, par M. Lafargue et par M. Lélut.

Les observations pathologiques, jusque dans ces derniers temps, paraissaient tout aussi contraires à la doctrine, ou du moins les faits qui avaient été indiqués comme des preuves en sa faveur avaient été vivement contestés. Gall et ses partisans plaçaient les facultés intellectuelles dans les lobes antérieurs du cerveau. Or, il existe des faits nombreux de lésions profondes de ces deux lobes, lesquelles n'avaient produit aucun trouble intellectuel durable. M. Trousseau a cité dans sa clinique l'observation d'un officier qui avait reçu une balle dans la partie antérieure du cerveau. Cette balle était entrée par une tempe etressortie par Tautre. Le blessé, qui mourut très-rapidement trois mois plus tard, fut observé jusque-là, et, pendant tout ce temps, non-seulement il jouissait de l'intégrité de son intelligence ; mais encore il apportait, dans le commerce de la vie, un esprit et un enjouement peu ordinaires.

En '1848, étant élève chez M. Michon, à la Pitié, j'ai vu un blessé qui avait également reçu une balle dans les parties antérieures du cerveau. Il était sorti par Touverture du crâne une grande quantité de substance cérébrale. Pendant quatre mois environ , il se montra en parfaite possession de son intelligence, et parlant sans la moindre difficulté. II succomba aussi très-rapidement au bout de ce temps, par suite d'une méningite aiguë.

Ces faits — et je pourrais en ajouter plusieurs autres déjà cités par M. Longet, — montrent bien qu'on ne saurait

placer le siège de lintelligence dans les lobes antérieurs ; et Ton y est d'autant moins autorisé que si l'on a vu, dans quelques cas, des lésions de ces lobes déterminer une altération plus ou moins grande des facultés intellectuelles, il serait facile de citer d'autres cas dans lesquels oo a observé des troubles tout aussi grands de ces facultés coïncidant avec des lésions soit des lobes postérieurs, soit des lobes moyens.

Et en définitive, il n'y a réellement que peu de renseignements nets à attendre de l'observation clinique complétée par l'examen, nécroscopique, lorsqu'on voit que Ton peut constater un afiaiblissement plus ou moins considé* rable de toutes les facultés intellectuelles, dans des cas de lésions limitées ayant les sièges les plus variés.

Un des arguments allégués en faveur de la doctrine des localisations cérébrales, et qui aurait certes une grande valeur s'il était fondé, c'est que des lésions limitées auraient paralysé telle ou telle partie du corps. Mais il faut bien remarquer que Ton omet de dire si la lésion d'une région déterminée produit constamment une paralysie de la même partie du corps; On a bien avancé que les lésions des parties antérieures du cerveau paralyseraient surtout les membres postérieurs, et les lésions des parties postérieures, les membres antérieurs. Mais qui a jamais vu de pareils faits? J'ai, pour ma part, observé un grand nombre de lésions des régions les plus variées du cerveau proprement dit, et je n'ai jamais vb un seul fait qui pût prêter le moindre appui à une pareille assertion. M. Duplay a publié quelques faits dans lesquels une paralysie faciale aurait paru dépendre de lésions du cerveau proprement dit ; mais, outre que Gés faits sont tout à fait exceptionnels et portent par

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conséquent à se demander s'il n'y aurait pas eu dans ces cas quelque autre lésion qui aurait passé inaperçue, les altérations cérébrales indiquées n avaient pas un siège constant.

On a dit aussi que dans les maladies mentales, telle ou telle faculté peut disparaître isolément ; qu'ainsi elles ne sont pas, en quelque sorte, mêlées ; que chacune a donc son siège distinct. Mais ces faits ne sont pas aussi nets que peuvent le croire les physiologistes qui n'en ont pas vu d'analogues par eux-mêmes. Et d'ailleurs, cette abolition isolée de chaque faculté fût-elle possible, ce ne serait pas une preuve décisive en faveur de la doctrine des localisations cérébrales: car cela n'impliquerait nullement que les facultés ont des sièges difiTérents, pas plus que la perte d'un mode particulier d'une sensation n'implique nécessairement que les divers modes de cette sensation appartiennent à des éléments différents. Assurément, tous les nerfs sensitifs cutanés ont les mêmes propriétés, et cependant un malade peut ne plus éprouver les sensations de température et conserver les sensations de douleur ou de tact, et réciproquement, perdre la sensibilité de douleur ou de tact, et conserver celle de température., Ces observations peuvent se faire sur tous les sens ; des individus peuvent ne plus avoir la perception d'une couleur; ils peuvent ressentir encore le goût d'un aliment sucré et non d'un aliment salé. Us peuvent ne plus avoir notion d'une odeur ou d'une autre. Déduira-t-on de ces perturbations isolées que Ton peut localiser ces diverses sensations ? Non assurément. II faut donc rejeter l'argument que l'on était allé chercher dans Tobservation des maladies mentales.

On ne pouvait donci jusque dans ces derniérâ temps^

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invoquer un argument sérieux en faveur de la loealisation des facultés cérébrales; mais la question de Yaphémieofï aphasie est venue introduire un élément bien important dans la discussion, et a semblé apporter un appui solide â cette doctrine des localisations cérébrales.

Déjà M. Bouillaud, en 1825, avait placé dans les lobules antérieurs du cerveau « une force destinée à régir, à coor- » donnerlesmerveilleuxmouvementsparlesquels rHomme, » au moyen de la parole articulée, communique ses pen- » sées, exprime ses sentiments et peint pour ainsi dire les )» émotions de son âme. » H avait déduit cette opinion de faits patholc^iques qui lui avaient paru ne comporter que cette interprétation. Des observations contradictoires furent produites par M. Cruveilhier, M. Andral, Lallemand, M. Velpeau, et plus tard par MM. Michon, Cbassaignac, Trousseau. Parmi ces observations, il en est une exceptionnellement remarquable ; c'est celle qui a été publiée par M. Cruveilhier. Elle est relative à une jeune idiote qui articulait très-nettement quelques mots, lorsqu'elle était pressée par la faim. Or les deux lobules antérieurs du cerveau de cette fille étaient complètement détruits, comme vous pouvez vous en assurer en jetant les yeux sur celte planche de l'atlas d'anatomie pathologique de M. Cruveilhier.

Les faits rapportés par les auteurs que je viens de citer avaient conduit la plupart des physiologistes à rejeter cette localisation. Mais, il y a quelques années, M. Broca fut conduit à prendre en main sa défense, tout en lui faisant subir une importante modification. Dans deux cas observés à Bicètre, et dans lesquels il avait constaté une abolition à peu près complète du langage articulé, M. Broca trouva {me lésion qui siégeait dans le lobe antérieur du côté gauche,

et qui avait détruit la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale. Ces individus n'auraient pas présenté de démence bien accusée. L'un d'eux surtout, qui était à peine paralysé, savait se faire comprendre parfaitement par une mimique très-démonstrative. M. Broca plaça donc le siège de la faculté du langage articulé dans la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale, et il donna à l'abolition de cette faculté le nom d'aphémie, nom modifié ensuite par M. Trousseau, qui lui a substitué celui d'aphasie.

Depuis la publication du mémoire de M. Broca, de nouveaux faits ont été relatés. Un grand nombre sont dus à M. Charcol, quelques-uns ont été observés par M. Trousseau et d'autres médecins. Il y a eu môme des cas de traumatisme des parties antérieures du crâne et du cerveau avec aphasie.

Il y a là évidemment quelque chose de très-remarquable dans cette abolition de la faculté du langage articulé chez des individus qui ont conservé encore en partie leur intelligence. Je dis en partie, parce que je crois, avec M. Charcot et avec M. Trousseau, que la plupart des aphasiques sont plus ou moins déments. Dans tous les cas que j'ai vus, il n'y avait aucun doute à émettre sur la diminution considérable de l'intelligence. Mais, en somme, il paraissait toujours rester aux malades assez d'intelligence pour leur permettre encore de parler. L'aphémie ne dépendait pas évidemment d'une paralysie prononcée des agents musculaires de l'articulation des sons, car, pour ne parler que de la langue, ses mouvements étaient libres en général, bien que cependant, assez souvent, le mouvement de déplacement latéral fût plus facile dans un sens que dans l'autre, l'ajoute même

qu'exception Deliement le mouYement de protraction delà langue est trës-dif&cile, sinon impossible. Ce qui montre bien d'ailleurs que l'abolition de la parole n'a pas lieu, dans ces cas, par une paralysie des agents de l'articulation des , sons et qu elle lient à un trouble cérébral , c'est que, parfois, les manifestations mimiques et l'expression par l'écriture sont dcYcnues également impossibles. Une autre preuYe et plus directe encore, c'est que beaucoup d'aphasiques peu- Yent encore articuler quelques mots qui constituent leur réponse uniforme à toutes les questions, et que même quelques-uns d'entre eux arriYcnt à articuler les mots qu'on les iuYite, aYCC insistance, à prononcer.

n semblerait donc, si l'on bornait l'examen de la question de l'aphasie à l'énoncé de ces données, que réellement il existerait, dans le cerveau proprement dit de l'Homme, une région bien déterminée où résiderait la faculté du langage articulé, et que les régions Yoisines de celle-là seraient le siège des autres facultés d'expression. Suivant l'étendue et la profondeur plus ou moins grandes de la lésion qui atteindrait ces régions, il y aurait, soit abolition isolée de la faculté du langage articulé, soit abolition de l'ensemble des facultés d'expression.

Mais il y a des faits qui doivent nous inspirer des doutes sur la légitimité de cette localisation, ou du moins sur la valeur de l'opinion qui veut que la faculté du langage articulé ait son siège bien circonscrit dans la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale.

D'abord, les lésions de cette circonvolution donnant lieu à l'aphasie ont été toujours, jusqu'ici, trouvées du côté gauche. On a même constaté l'existence de lésions étendues de la troisième circonvolutioti frontale du côté droit

sans qu'il y eût aphasie. Or, il parait absolument certain que les deux hémisphères cérébraux doivent avoir les mêmes fonctions, et que, si les facultés sont localisées dans telles ou telles régions, elles ne sont pas les unes dans le côté droit du cerveau, les autres, dans le côté gauche, mais qu'elles doivent se trouver toutes dans chacun des deux hémisphères, et distribuées d'une façon symétrique. Il y aurait donc là, dans cette production de Taphémie exclusivement par les lésions d'une circonvolution du côté gauche, quelque chose de si contraire à nos connaissances physiologiques actuelles, qu'on ne peut se défendre d'une certaine défiance, relativement à la signification des faits allégués.

Ensuite, et c'est là une objection décisive, on a observé des cas d'aphémie dans lesquels il n'y avait pas la moindre lésion de la troivsième circonvolution frontale gauche. M. Charcot a recueilli des faits de ce genre et j'en ai vu moi-môme. De plus, j ai trouvé, chez une malade qui n'avait offert qu'un léger degré d'aphasie, une destruction absolument complète de la troisième circonvolution frontale gauche et d'une partie de la seconde, et je dis qu'un fait de ce genre est aussi extrêmement significatif; car si la troisième circonvolution a pour fonction de présider, par un mécanisme quelconque, au langage articulé, une pareille lésion aurait dû abolir entièrement cette faculté.

Il me parait donc impossible d'adopter l'opinion que je viens de .discuter. Du reste, les mêmes arguments ne peuvent point servir à réfuter l'opinion moins exclusive qui place le siège de la faculté du langage articulé dans les lobes antérieurs du cerveau , sans préciser aucune région déterminée; mais on peut invoquer aussi contre

cette opiDJon des faits auxquels elle ne saurait résister. J'ai déjà parlé des faits de M. Cruveilhier, de M. Velpeau, de M. Trousseau, j'en ai recueilli, moi-même, qui me paraissent très-péremptoires(l). Je sais bien que ces faits négatifs ne sont pas suffisants pour convaincre tout le monde ; et, bien que dans certains cas il y ait eu lésion profonde des deux lobes antérieurs sans aphasie, on voudrait plus encore, on voudrait voir un cas de destruction complète des deux lobes antérieurs sans aphasie (2). Mais, on peut le demander avec M. Charcot, une telle preuve sera-t-elle jamais donnée ? Et si nous étions conduit de notre côté à placer le siège de la faculté du langage articulé dans les lobes postérieurs, ne pourrions-nous pas soutenir aussi qu'on ne nous montrera jamais un cas de destruction complète de ces lobes sans aphasie? La persistance de la vie serait-elle possible avec de semblables lésions? Pour nouS; il nous semble que Topinion qui localise

(4). En 4 864, j'ai rassemblé toutes les observations, relatives à la question de Taphémie, que j'avais recueillies à la Salpêtrière. Elles étaient au nombre de 42. Ce nombre peut être ainsi décomposé : Cas de lésions du lobe antérieur gaucbe avec aphasie, 5 ; cas de lésions du lobe antérieur gauche sans aphasie, 4 ; cas de lésions du lobe antérieur droit san» aphasie, 1 ; cas d'aphasie sans lésions des lobes antérieurs, 3. Pans l'un de ces deux derniers cas il y avait une lésion assez étendue de la circonvolution marginale postérieure atteignant un peu Vinsula, mais les circonvolutions du lobe antérieur étaient entièrement saines. Dans l'autre cas, le ramollissement siégeait dans la partie postérieure du noyau blanc de rhémisphère. Dans tous ces cas, il s'agissait de ramollissements anciens.

(2) Dans le cas de H. Cruveilhier, la planche qui représente le cerveau del'idiote dont il a été fait mention plus haut, montre bien que ce n'est que la partie antérieure des lobes antérieurs qui est détruite. Il faudrait, pour que toute l'étendue des lobes fût détruite, que la lésion allfit jusqu'aux scissures de Sylvius et de Rolande.

d'une façon exclusive la faculté du langage articulé dans les lobes antérieurs se trouve sufBsamment réfutée par les faits que nous venons d'indiquer.

Ety en résumé, je crois que la doctrine des localisations n'a pas encore rencontré dans les faits d'abolition du langage articulé l'appui qu'elle avait espéré un moment y trouver. Il est possible, à la rigueur, que des lésions situées sur le trajet de certains faisceaux de flbres cérébrales influent plus sur telle fonction que sur telle autre, mais cela n'est pas démontré; et, quanta la substance grise corticale, il n'y a rien qui autorise une hypothèse du même genre. Depuis que Ton sait bien reconnaître les lésions de la méninge -encéphalite diffuse qui produit la paralysie générale, on a vu ces lésions occuper des sièges plus ou moins variés (avec prédominance toutefois dans les lobes antérieurs), et cependant aucun aliéniste n'a pu encore constater une concordance quelconque entre les régions altérées et le genre de troubles intellectuels.

Ainsi, d'une part, il n'y a pas encore de faits pouvant plaider sérieusement en faveur de la doctrine, et, d'autre part, les résultats expérimentaux et un bon nombre d'observations pathologiques parlent contre cette dislocation des facultés, avec répartition dans des départements isolés de la substance grise. Gall et ses adeptes, et les philosophes qui, à leur suite, ont cherché à instituer cette sorte de géographie cérébrale, ont fait une œuvre plus ou moins ingénieuse, mais sans base sérieuse, et qui doit être, par conséquent, bannie de la biologie positive, c'est-à-dire de celle qui ne s'appuie que sur des faits d'expérimentation ou d'observation.^

L'expérience et l'observation nous apprennent ici, quel-

que difficulté que nous puissions avoir à comprendre ces résultats, que les diverses parties des hémisphères cérébraux et surtout de leur substance grise peuvent se suppléer ; qu'une partie relativement minime, surtout chez les animaux , peut suffire à remplir les fonctions du tout; et conséquemment, je le répète, la doctrine de la localisation des diverses facultés instinctives, intellectuelles et affectives» n'a aucune consistance. Encore moins pourrons-nous admettre les localisations cérébelleuses faites par Gall et ses successeurs , car tout semble concourir à montrer que le cervelet ne joue aucun rôle direct dans les diverses facultés en question.

Cette suppléance réciproque des diverses parties de la substance grise, nous Tavons déjà constatée dans la moelle épinière et le cervelet, et nous la constatons encore ici- Mêmes modes variés d'activité dans les divers points de la substance grise du cerveau, et suppléance réciproque possible de ces divers points : tel est le résumé de cette dernière partie de nos éludes sur la physiologie générale du système nerveux.

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