‹ Leçons sur la poésie sacrée des hébreux (volume 2)Chapitre 11 sur 39 · SERVANT D'INTRODUCTION · texte numérisé non relu

SERVANT D'INTRODUCTION

Du but et de V utilité de la Poésie.

Sommaire. But de la Poésie : instruire en se rendant agréable. Preuves prises des différens genres de poésie : du Poème didactique , de l'Épopée , de la Tragédie , etc. Premières vues sur la Poésie sacrée.

Un suppose d'ordinaire que la Poésie a en vue , ou de plaire , ou d'instruire ; ou bien qu'elle veut produire ces deux effets tout à la fois. Nous préférerions qu'on eût établi en principe , que l'utilité est toujours la fin dernière quelle se propose; que l'agrément est la voie et le moyen dont elle se sert pour y parvenir ; qu'en un mot , elle instruit à l'aide du plaisir. Telle est , en effet , la différence qui semble distinguer le Poète et le Philosophe. Leur dessein est le même ; mais le moyen dont ils font choix pour l'exécuter est différent. Tous deux veulent instruire ; mais celui-ci croira avoir parfaitement rempli sa tache , si ses leçons ont été claires , simples et précises ; celui-là , s'il y a mis de l'agrément , un certain charme , s'il a été orné et élégant. L'un appelle exclusivement du jugement des passions au tribunal de la raison ; l'autre invoque bien le secours de la raison , mais en s'appliquant à

ranger en même temps les passions à son parti. L'un nous conduit à la vérité et à la vertu , par le chemin le plus direct et le plus abrégé ; l'autre y mène aussi , mais par une route plus agréable , où il aime à s'arrêter, et dont il se plaît à suivre les détours. Enfin il appartient au Philosophe d'exposer à nos regards cette vérité , cette vertu , avec tant de clarté , que nous ne puissions les méconnaître : le propre du Poète est de les revêtir d'une parure qui nous les rende aimables , et qui nous engage à nous y attacher.

Nous établissons donc en principe , que la Poésie est principalement utile , en ce qu'elle est agréable ; et s'il semble que nous accordons trop à l'art que nous professons , le Philosophe nous le pardonnera , quand nous aurons ajouté que les écrits des Poètes ne surpassent en utilité ceux des Philosophes , qu'autant qu'ils l'emportent sur eux en agrément. Et pour n'employer ici que des exemples très-connus , est-il quelqu'un qui puisse croire qu'à Rome , ceux qui , parmi les hommes d'un savoir plus étendu , embrassèrent avec ardeur les principes d' Epicure , n'aient pas plus goûté , n'aient pas eu plus habituellement dans leurs mains le poème brillant de Lucrèce, que les écrits de Catius (i) , d'Amafanius , et d'Epicure lui-même ? Qui pourrait

(1) Note du Traducteur. — Catius , philosophe épicurien , qui avait écrit quatre livres sur la nature des choses , et sur le souverain bien. Horace l'a mis en scène dans la 4e de ses Satyres , liv. 2e.

Amafanius ou Amafinius , philosophe de la même secte, qui publia en latin un traité complet de la doctrine d'Epicure, et par-là contribua beaucoup à la répandre et à lui gagner des partisans. Il était très-ancien , et vivait avant le poète Lucrèce.

Voyez Cicér. Tuscul. IV, 5; et Quest. Acad. I, i, 2.

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penser encore que dans une classe plus grossière , on ait apporté à l'étude des ouvrages qu'avaient composés sur l'Agriculture le docte Varron ou Columelle , malgré leur élégance, pour ne rien dire de Caton l'Ancien , autant d'ardeur et autant d'application qu'à la lecture du poème si beau et si achevé de Virgile ; surtout si l'on se rappelle que ce poète a égalé en autorité les écrivains les plus estimés , comme il a surpassé les plus élégans , par la douceur inexprimable de ses vers ? (i) Manilius , au contraire , que l'on compte avec raison , et d'après son propre témoignage , parmi les écrivains qui ont fleuri sous le règne d'Auguste , mais qui a traité le beau sujet de l'Astronomie d'une manière si sèche et si rebutante , que Julius Firmicus, écrivain d'un siècle postérieur, exposant le même sujet en prose , nous cause presque autant déplaisir; Manilius pourra obtenir de nous des éloges comme Philosophe et comme Astronome , mais nous lui refuserons absolument le titre de Poète. Et en effet.

(1) Note de M. Lowth. — Sénèque a beaucoup déprimé l'autorité des Géorgiques de Virgile. « Notre Virgile , dit-il , » a été plus attentif à la convenance qu'à la vérité, et a » voulu , non instruire les cultivateurs , mais procurer du » plaisir à ses lecteurs. (Lettr. 86e) » Columelle, juge plus compétent en cette matière, pense bien autrement de ce poème. Il cite continuellement les Géorgiques, ne les censurant jamais , et très-souvent les comblant d'éloges, << C'est » ce que nous obtiendrons, dit-il (1. îv, par. 4- ) > s* nous » ajoutons foi aux paroles du poète le plus véridique , comme » à celles d'un oracle , lorsqu'il nous dit : Ventos et variant, etc. » Employons , dit-il ailleurs ( l. vu , p. 3. ) , employons sou- » vent l'autorité de ce poème divin. » L'époque des semailles du millet est le seul point sur lequel Sénèque ait critiqué Virgile. Mais si l'on est curieux de connaître avec quelle ignorance le Philosophe a cherché querelle au Poète , on n'a qu'à consulter Colum. n, 9. Pliu. flist. nat. xvm, 7. Pallad. 111 , 5.

qu'est-ce qu'un Poète dénué de douceur , dénué de grâces , de tout charme , de tout moyen de plaire ? Quelle utilité , quelle instruction peuton retirer d'un écrivain dont on a peine à soutenir la lecture ? Ainsi donc , quand la Poésie s'applique à parer son élocution dornemens plus aimables , et à y répandre le miel si doux des Muses (i) , son motif et son dessein en cela sont d'attirer de la faveur à ses leçons ; imitant le médecin qui invente des adoucissemens pour ses breuvages dégoûtans , « afin que » les lèvres des enfans , séduites par cette dou- » ceur trompeuse , avalent sans défiance le noir » breuvage ; innocent artifice qui rend à leurs » jeunes membres la vigueur et la santé (2), » comme dit élégamment Lucrèce , pour rendre sensible le but de son ouvrage , et comme il pouvait le dire , avec autant de raison , de la Poésie en général.

Si à l'égard des écrivains qui font ouvertement profession d'enseigner et d'instruire , nous avouons que leurs leçons sont d'autant plus goûtées et d'autant plus efficaces , qu'ils savent plaire davantage , nous ferons bien plus facilement le même aveu au sujet de ceux qui , cachant le dessein d'instruire /n'annoncent au dehors que l'intention de se rendre agréables ; qui, en traitant les matières les plus graves, en nous traçant les lois qui doivent régler notre conduite , nos devoirs , nos vertus , déposent la sévérité convenable à des maîtres , et met-

(1) Et quasi Musœo datci contingere melle. Lucret. I, v. 946.

(2) Ut pueroriim œtas improvida tudifîcetur Labrorum tenus, intcrea perpotet amarum Absinthi lalicem , deceptaque non capiatur. Id. I.

On s'est servi ici de la traduction de M. de la Grange.

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tent en usage les ornemens les plus recherchés et tout l'attrait du plaisir ; qui placent sous nos yeux , comme en un tableau , les actions , les mœurs , les goûts , les passions de l'homme ; qui captivent lame du lecteur , par la fidélité de l'imitation , l'intérêt de l'action , la douceur des vers , la grâce et la variété des images ; le conduisant ainsi au bien sans qu'il s'en aperçoive , et même contre son gré. N'est-ce point là l'effet de la poésie épique ? N'est-ce point là ce que nous éprouvons à la lecture d'Homère ? Quel est l'homme assez insensible , assez glacé , pour n'être pas pénétré , par ce divin génie , d'un plaisir inexprimable ; pour n'être pas ému , frappé d'étonnement , et entraîné par ses inspirations puissantes ? Quel est l'être assez stupide pour ne pas comprendre les belles leçons de morale et de conduite qu'il nous donne , pour ne pas s'y rendre attentif, et pour ne pas les sentir se graver dans son ame en caractères ineffaçables ! La Philosophie pourra bien donner quelques froids préceptes de vertu ; l'Histoire , en offrir quelques modèles inanimés et sans vie : ici c'est la voix même de la vertu qui frappe nos oreilles ; c'est son image vivante qui se présente à nos regards. Non contente de recommander ses préceptes à notre raison , la Poésie les verse , pour ainsi dire , dans notre ame , et les mêle à nos affections mêmes. Ce n'est point assez pour elle de nous montrer des exemples ; il faut encore qu'elle les imprime dans nos cœurs , amollissant la cire par sa chaleur , et la rendant ainsi docile à la main qui doit la façonner. Il n'est donc point d'éloge plus vrai et mieux mérité que celui qu'Horace donne à Homère :

« Homère , dit-il , nous fait connaître ce » qui est beau , et ce qui est honteux ; ce qui » est utile , et ce qui ne l'est pas , bien plus » amplement et bien plus efficacement que » Chrysippe et que Grantor. » (i)

Bien plus amplement , parce que laissant à l'écart d'arides formules de divisions et de définitions , il nous présente une peinture si exacte et si parfaite des mœurs et des passions humaines , un tableau si fidèle de la vie , en une suite d'exemples de tout genre , que celui qui des leçons des Philosophes passe à la lecture de ce Poète, éprouve le même sentiment que si d'une étroite prison il était transporté tout à coup au sein d'une campagne vaste et riante : bien plus ejfœacement , parce que dédaignant de n'offrir que des préceptes et des maximes toutes nues, par le charme de ses vers , la beauté des images , l'intérêt de l'action , la vérité de l'imitation , il attire , frappe , séduit , étonne l'ame du lecteur , le dispose aux affections honnêtes , et le pénètre , pour ainsi dire , de l'esprit même de la vertu.

Si de l'Epopée nous passons à la Tragédie , à laquelle , entre tous les genres de poésie , Aristote assigne le premier rang , à cause de l'exactitude , et surtout de la puissance de son imitation , il nous sera plus facile encore de démontrer que la Poésie surpasse la Philosophie en utilité , parce qu'elle l'emporte sur elle en agrément. La Tragédie , en effet , est-elle autre chose que la Philosophie elle-même produite sur la scène , ou , conservant tous les

(1) Qui y quidsit pulchrum , quidturpe9quid utile yquid non Pteniùs ac metiùs Chrysippo et Crantore dicit.

Horat. Ep. I , a , v. 3 et 4*

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avantages qui lui sont propres, et sans rien perdre de sa gravité , elle s'agrandit et devient plus belle , à l'aide de secours étrangers ? Quel

Î)oint de morale les Tragiques Grecs ont-ils aissé, sans le traiter et l'embellir? Sur quel devoir de la vie , sur quelle partie de l'art de gouverner , sur quel moyen de régler les passions , de donner du lustre à la vertu , n'ontils pas prodigué des leçons aussi savantes que variées ? Que n'ont point fait Eschyle , poète et philosophe pythagoricien tout ensemble ; Sophocle et Euripide, tous les deux illustres par leur sagesse ; le dernier , disciple d'Anaxagore et de Socrate , et connu parmi ses concitoyens par le titre de philosophe scénique P C'est ainsi que ces grands hommes surent allier le talent de la poésie avec les connaissances philosophiques ; et que nul encore n'a pu porter la Poésie à son point le plus sublime , s'il n'a posé auparavant les fondemens de son édifice au sein de la Philosophie.

Si l'on nous objectait que plusieurs ont excellé dans ce genre de poésie , sans avoir été comptés parmi les philosophes , et sans avoir été plus instruits dans les lettres que le commun des hommes , nous répondrions qu'uniquement occupés de la réalité des choses , nous nous mettons peu en peine, des opinions vulgaires et des mots : que celui qui , par la force seule de son génie , est parvenu à acquérir une connaissance exacte de la nature de l'homme , de toute l'énergie de ses facultés, des causes qui peuvent exciter ou arrêter les émotions de l'ame ; qui sait non-seulement développer , à l'aide de la parole , en quoi consistent ces mouvemens de î'ame, mais qui sait encore les peindre et les i. 3

figurer sous nos yeux , les produire , les diriger , les animer , les modérer ; que celui-là , dis-je, quoique privé du secours des méthodes, n'en mérite pas moins le nom d'excellent philosophe. Ainsi nous pensons que la passion de la jalousie, ses causes, ses accessoires, ses progrès , ses effets ont été retracés par notre Shakspeare , dans une de ses tragédies , avec plus d'étendue , de finesse , d'exactitude et de vérité , que dans toutes les disputes engagées par les Philosophes sur le même sujet.

Or , si la Tragédie est si philosophique ; si elle ajoute tant d'agrément à l'effet et à la gravité de la morale ; si elle sait si bien parer celle-ci de ses grâces propres , du charme de l'harmonie , de l'attrait des fictions , de l'exactitude de l'imitation , de la vraisemblance de l'action , en conclurons-nous que la Philosophie , vaincue par la Poésie , lui cède le prix de l'utilité ; ou plutôt ne faudra-t-il pas avouer que la première est redevable à l'autre du plus grand des bienfaits , et qu'elle emprunte avec un extrême avantage son secours et sa recommandation pour atteindre le but d'utilité qu'elle se propose ?

En voyant l'imitation et la fiction douées de tant de puissance et de force , on pourrait croire que l'autorité de la vérité sera encore plus grande , et qu'en conséquence nous devons préférer les leçons de l'Histoire à celles de la Poésie. Mais il en est autrement : l'Histoire , en effet , est renfermée dans des limites trop étroites , et soumise à des lois trop sévères. Chargée de transmettre les événemens passés , elle en suit fidèlement la progression : il faut qu'elle nous retrace ce qui est arrivé , et non ce qui a

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pu ou dû arriver ; et qu'elle aille , non où l'appelle l'à-propos de la leçon ou la vraisemblance , mais où l'entraîne la force et la nécessité. L'Histoire s'occupe d'objets et de personnages déterminés ; ceux de la Poésie , au contraire , sont généraux et indéfinis : la première recherche avec incertitude les causes des événemens ; la seconde nous les développe avec clarté et assurance : celle-là poursuit au hasard l'image brillante de la vérité ; celle-ci en contemple sans voile la forme simple et pure : l'une achève la course qui lui est prescrite , en suivant une route déterminée ; l'autre jouit en liberté de toute l'étendue de l'espace : l'une enfin est esclave de son sujet , et l'autre le maîtrise. C'est aussi pour cela qu'Aristote prononce que la Tragédie est plus philosophique et plus instructive que r Histoire, (i) Et notre Bacon, qui, pour le génie, ne le cède en aucune manière au Philosophe grec , n'est pas d'une opinion différente. L'importance du sujet et l'autorité de ce grand homme nous engagent à rapporter ses propres paroles.

« Le monde sensible , dit-il , étant au-des- » sous de la dignité de l'ame raisonnable , la » Poésie semble accorder à la nature humaine » ce que l'Histoire lui refuse , et satisfaire au » moins l'esprit par l'ombre des choses, lors- » qu'il ne peut jouir de la réalité. Si l'on veut, » en effet , porter sur ce point un regard plus » attentif, la Poésie nous fournira une preuve » solide de cette vérité ; que l'esprit de l'homme » se plaît à une grandeur plus haute , à un or- » dre plus parfait , à une variété plus riche .

(1) Poét. c. zx, p. 1 , traduct. de Batteux.

» que ceux que , depuis sa chute , peut lui » offrir la nature. C'est pourquoi les faits et les » événemens qui forment la matière des récits » historiques n'étant pas d'une grandeur capa- » ble de satisfaire le cœur de l'homme , sur- » le-champ la Poésie vient à son secours , et » invente pour lui des faits plus héroïques. » Tandis que l'Histoire raconte le succès des » événemens , sans égard pour les vertus et les » vices , la Poésie la corrige , et règle le sort » des hommes et les résultats de leurs actions , » suivant leur mérite , et d'après la loi de Né- » mésis. (i) Pendant que la première engendre » l'ennui par la trivialité et l'uniformité de ses » tableaux , l'autre délasse l'esprit en célébrant » des événemens inattendus , variés et pleins de » vicissitudes. Aussi est-elle de la plus grande ,» utilité pour agrandir l'ame et maintenir les > mœurs. C'est donc avec justice qu'on a sup-

(1) Note du Traducteur. — Bacon parie ici, non de ia déesse de la vengeance , ordinairement désignée par le nom de IVémésis, mais d'une divinité plus puissante, à laquelle les anciens donnaient aussi le même nom. Celle-ci était la déesse de Injuste mesure et de la modération; elle veillait sur les actions des mortels , en recherchait les motifs secrets, et s'attachait à réprimer, par une punition sévère, l'orgueil de ceux que de trop grands avantages, une beauté trop remarquable, etc. faisaient sortir des bornes de la condition humaine. C'est sous ces traits qu'elle est représentée dans un hymne grec que citent les Mém. de FAcad. des Inscript, et Belh Lett, t. v, p. 187, et les Analect. de M. Brunck, t. 11, p. 292. Si cette divinité devint aussi celle de la vengeance , c'est que sans doute les hommes précipités dans le malheur, ne manquèrent pas d'attribuer leur chute à l'envie et au ressentiment de la déesse. De là la double étymologie donnée à son nom , que les uns ont l'ait venir du mot grec si pus , distribuer , et les autres , de h/a-o-xi , s'indigner. (Voyez, dans le recueil intitulé : Conservatoire des arts et des sciences, t. vi, p. 358. , une dissertation de M. Herder, qui porte pour titre : Nimèsis , symbole moral des ancien?. )

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» posé qu'elle participait en quelque sorte de » la Divinité , parce qu'en effet , elle élève » l'ame , et l'emporte dans les régions supé- » Heures , en disposant l'apparence des choses, » suivant le désir de notre cœur , et non en » soumettant celui-ci aux choses , comme font » la raison et l'histoire, (i) »

Cette élévation de sentimens , cette participation de la Divinité , cette utilité pour la direction des mœurs , ne sont pas tellement propres à l'Epopée , de laquelle seule Bacon parle ici , qu'il faille regarder ces avantages comme entièrement étrangers aux autres genres de poésie. Il en est plusieurs qui en partagent la gloire avec elle. L'Ode surtout y a des droits : l'Ode qui

Dans un esprit mortel allume un feu divin (2) ;

et qui , quoique inférieure pour tout le reste aux autres compositions poétiques , ne le cède à aucune pour la force , la véhémence, le feu , et souvent même pour la gravité et la sévérité.1 Sa marche est différente de celle de l'Epopée ; mais son effet est peut-être le même. L'Epopée se dirige vers son but avec plus de lenteur , de sagesse , de circonspection , et par-là même avec plus d'assurance. P^u à peu elle s'insinue . pénètre , émeut , charme l'esprit , quelquefois s'élançant avec impétuosité , quelquefois revenant sur ses pas. Elle fait une douce vio ence au lecteur , qu'elle égare dans un agréable labyrinthe d'événemens , et est redevable de son effet à sa noblesse , et surtout à son éten-

(1) Bacon , De Augm. scient.

(a) Ingentes animos angusto in pectorc versans.

Virg. Georg. iv, v. 83.

3o DE LA POÉSIE SACRÉE

due. L'Ode , au contraire , frappe , étonne , atteint le but d'un seul coup , et, en un instant, se rend maîtresse de nos cœurs. L'une est pareille à la flamme qui , animée par le vent , s'étend insensiblement , et finit par tout embraser : l'autre , telle que la foudre , éclate tout à coup , « tombe , se relève portant au loin le » ravage , et rassemble ses feux épars. (i) »

Nous reconnaîtrons toute la puissance de ce genre de poésie , pour maintenir l'ordre public et les bonnes mœurs , surtout pour exciter et nourrir cette élévation généreuse de l'ame et des sentimens , qui constitue essentiellement la vertu , si nous rappelons les monumens de la Grèce à notre souvenir. Arrêtons-nous aux poésies de Pindare. Quoiqu'elles ne tinssent pas le premier rang dans le genre lyrique , par je ne sais quelle fatalité , ce sont presque les seules odes grecques qui soient parvenues jusqu'à nous. Or, de quels sentimens ne devait pas être animé un Grec qui , souvent , les chantait lui-même , ou qui les entendait répéter de toutes parts ? Car ces compositions ne charmaient pas seulement l'oreille des savans et des hommes d'un goût délicat ; mais elles étaient encore journellement dans la bouche du peuple. Lors donc qu'il voyait les héros de son pays , ses ancêtres , placés au rang des dieux ; les diverses contrées, les villes , l'origine des différens peuples, célébrées si souvent et avec tant de pompe et de magnificence , ne devait-il pas sentir son cœur enflammé de la passion de la gloire , du désir d'égaler ces hommes illustres , d'un amour

(1) Magnamqtte cadcns , magnamque rcvcrtcns ,

Dat stragcm latè , sparsosytic rccolligit igncs.

Luc. Phare. 1 , v. i56.

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pour sa patrie , excessif peut-être , mais toujours louable et utile ? Enfin , appellerons-nous élévation d'ame , ou orgueil et arrogance , ce sentiment qui lui inspirait le plus profond mépris pour tout ce qui n'était pas Grec ? Ou plutôt , de quelle majesté et de quel surcroît de gloire ne furent pas redevables aux chants de la Poésie , ces jeux solennels qui entretenaient si bien le courage militaire chez les Grecs (i); et le stade d'Olympie pouvait -il offrir aux combattans une récompense plus éclatante , qu'un éloge tracé par Pindare ou Stésichore ? Combien il serait à souhaiter que le temps ne nous eût pas envié les compositions de ce dernier , dont tous les anciens ont vanté la noblesse et la véhémence , et que Denys d'Halicai nasse place au-dessus de tous ses rivaux , pour avoir fait choix constamment de sujets grands et brillans , et avoir conservé avec une admirable fidélité les mœurs et la dignité des personnages ? (2) Le même écrivain attribue à Alcée le mérite d'avoir consacré ses chants aux sujets politiques. (3) Quel génie que cet Alcée ! Quel citoyen courageux ! quel généreux défenseur de l'état et des lois ! quel ardent ennemi de la tyrannie ! Il voua également son épée et sa lyre au soutien de la liberté et de sa patrie : sa muse menaçante , dont les chants volaient de bouche en bouche , était non-seulement pour sa ville natale , mais pour la Grèce entière , un secours toujours prêt et toujours assuré contre les efforts des mauvais citoyens. En effet , un genre de poésie si énergique et si véhément , employé

(i) Voyez la dissertation savante de M. Gilbert West, sur les Jeux Oiymp. sect. 17e.

(2) T. h, p. 123, édit. Huds.

(5) Ibid.

par un tel génie , devait avoir l'ascendant le plus puissant sur les âmes , pour les élever aux sentimens vertueux , pour les détourner de toute action coupable , et surtout pour y nourrir cette vigueur , cette dignité généreuse qui est tout à la fois et l'effet et l'appui de la liberté. Devait-on craindre que quelqu'un osât rétablir à Athènes la tyrannie des Pisistratides , pendant que dans les festins , dans les places publiques , les derniers du peuple répétaient tous les jours l'hymne suivant , composé par Callistrate , qui nous est inconnu d'ailleurs , mais qui ne pouvait être qu'un poète plein de génie , et un excellent citoyen ?

« Parmi des branches de myrte je porterai » une épée , de même qu'Harmodius et Aristo- * giton , lorsqu'ils tuèrent le tyran , et qu'ils » rétablirent Yisonomie (i) dans Athènes.

» Heureux Harmodius , non , tu n'es pas » encore mort ; on dit que tu es dans les îles » des bienheureux , avec Achille aux pieds lé- » gers , et Diomède , fils de Tydée.

» Parmi des branches de myrte je porterai >> une épée , de même qu'Harmodius et Aris- » togiton , quand ils tuèrent le tyran Hippar- » que , dans la fête des Panathénées.

» Votre gloire ne périra jamais , heureux » Harmodius et Aristogiton , parce que vous » avez tué le tyran , et rétabli Yisonomie dans » Athènes. (2) »

(1) Ce mot signifie égale distribution de la justice. L'isonoinie faisait le fondement des lois que Solon avait données à Athènes.

(2) Ev (/.ûprou xXa^t to £tçoç çoprl<r<>> , (SçTrep App-o'^ioç W Ap'.ÇC-y£lTWV ,

ûts tÔv rupavvov yCTavêV/iV , îaovop.00; t' Àôrîva; ÈTTC'.r.r-aTr.v.

DES HÉBREUX. LeÇOTt I. 33

«ÏHXraô' Ajp.o'^i' , ou ti 7roo ts'ôvwixî. "Nr.coi; (5" Èv p.axâpwv ce çaolv Eivai,

îva irep itG^wxYiç A^tXeùç , To^st^Yiv te çaalv Atoino^sa.

Ev u.6pxou xXa^l to £190? çopr'ato ,

WÇTTSp ÂpfXO^lOÇ *' ÀpiÇOyEtTCOV ,

ot' AÔT.vaiviç ev ôucîatç àvtî'pa. rûpavvov ririrap-^ov Exatvs'TYiv.

Ael açôiv xXs'oç EcrarErai xar' aîav , çiXraô' Apports x' Aptç-o'ysiTOV ,

OTt TOV TÛpawOV XTOCVETOV

îaovdpou; t Aôiîvaç ÈxotxcjaTov.

Ca//. m Analcct. Brunch, tom. i, pag. i55.'

Notb db M. Lowth sur i'hymne précédent. — Athén. 1. xv. Quelques-uns ont attribué ce chant à Alcée , mais Tordre des temps s'y oppose ; car Alcée fleurissait environ quatrevingts ans avant le meurtre d'Hipparque. Le nom de son véritable auteur a été sauvé de l'oubli par Hésychius , qui dit : a Chant d'Harmodius. On appelait ainsi le chant composé » par Callistrate , en l'honneur d'Harmodius. » Il était si fameux à Athènes , qu'on avait coutume de le chanter dans tous les repas. Aristophane en fait mention dans plusieurs endroits de ses comédies. ( Voy. les Acharn. v. 9-7 et 109a, Lysist. v. 633. )

On voit, parle poème même, que les conjurés, lorsqu'ils attaquèrent Hipparque , avaient caché leurs armes sous les branches de myrte qu'on était dans l'usage de porter à la fête des Panathénées. Le même fait est attesté par le scholiaste d'Aristophane. Peut-être est-ce de là que prit naissance la coutume détenir un rameau de myrte , lorsqu'on chantait dans les repas cette sorte de chant nommé Scolion.

Additiox du Traducteur. — La traduction qu'on lit ici est du savant M. Larcher; elle se trouve dans les notes qui accompagnent son excellente traduction d'Hérodote. 11 y joint nue réflexion que nous croyons devoir aussi lui emprunter, et qui servira à rectifier le jugement que M. Lowth porte de l'action d'Harmodius et d'Aiistogiton. o Cette ac- » tion , dit M. Larcher , fut aux yeux du peuple d'Athè- • nés un acte héroïque, qu'il ne cessa de chanter et de célé- » brer dans l'ivresse de sa passion. Mais nous, qui faisons » profession de mœurs plus douces , nous envisageons » avec horreur cette action , et nous la regardons comme un » attentat odieux , que proscrivent également les lois divi- » nés et humaines. » (Voyez tom. xv, pag. 242 et 249, édit. de 1802. )

Si , après les ides fameuses de mars , l'un des meurtriers du tyran avait répandu parmi le peuple , et dans les rues de Rome , quelque poème semblable , c'en était fait du parti et de la domination des Césars ; et l'hymne seul d'Harmodius aurait eu plus de pouvoir que toutes les Philippiques de Cicéron.

Il est d'autres genres de poésie qui n'employant d'ordinaire auprès de nous que la douceur et la familiarité , savent cependant revêtir quelquefois un caractère plus grave. Telle est l'Elégie , non celle qui n'a pour objet que de vaines amours , mais celle qui était cultivée par les anciens; sorte de poésie pleine de sagesse et de sévérité , qui fournit des leçons pour la conduite de la vie , la direction des mœurs , l'administration des états et la pratique de la vertu. Pour ne pas faire ici la nomenclature d'une foule d'écrivains dont il ne nous est resté aucun fragment sur lequel nous puissions juger de leur mérite , nous ne rappellerons que Solon , citoyen vertueux, législateur sage , et poète excellent , qui avait recours à son talent poétique , dans toutes les occasions où l'administration de la République lui présentait quelque difficulté, (i) Faut-il venger les lois , reprocher aux citoyens leur licence ou leur lâcheté , exciter leur courage, et ranimer dans les cœurs l'amour de la liberté ? il lance aussitôt au milieu du peuple un poème énergique , sévère , plein de chaleur et même d'élégance , malgré l'austérité de sa censure.

« Du sein de la nue , descendent et la neige » et la grêle terrible : le tonnerre suit l'éclair

(i) Voy. Plutar. et Diog. Laër. in Solon.

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» étineelant.... De la puissance des grands naît » la ruine des cites ; et , par son imprudence , » le peuple tombe dans les fers d'un monar- » que. (i) »

On sait que ce fut uniquement aux poésies de Solon que les Athéniens furent redevables , contre leur propre gré , de la reprise de Salamine. Des défaites multipliées avaient jeté le peuple dans un tel découragement, qu'il avait décrété la peine de mort contre tout citoyen qui proposerait de renouveler la guerre et de chercher à rentrer en possession de cette île. Cependant le chant célèbre : Marchons contre Salamine , etc. que leur adressa Solon , comme saisi d'un transport de délire, produisit un effet si puissant sur le peuple , que cédant , pour ainsi dire , à une inspiration céleste , il courut aux armes , demanda la guerre , sollicita le combat , et se précipitant sur les ennemis , les tailla en pièces , et remporta la victoire la plus signalée.

Il nous reste quelques fragmens de ce Tyrtée ,

Dont les chant belliqueux Animaient au combat des guerriers généreux. (2)

Ils ont tous pour objet la valeur, l'amour de la patrie , la gloire immortelle des héros morts avec courage dans les combats : exhortations

(1) E* veçeV/;? çspsTat £io'voç yivoç , i$k -/aXoc'Cv;; ,

ppovTYi (5" èx. Xap.-jrpà; ytyvsTat àçepoirriç.

Avrî'pœv £' (x psyâXwv ttoXi; ô'XXurai • eîç iïï [zovàp/oo iïr,u.oz àï^ptç ècov c^ouXcaûr/iv eîreaev.

Sol. in Analcct. Brunch , tora. 1 , pag. 71.

(2) .... Mares animos in martia bella Fcrsibus acacuit. Horat. Aïs poet. v. 402.

puissantes , capables d'inspirer de l'audace aux plus timides , qui relevèrent le cœur abattu des Lacédémoniens , et qui leur rendirent l'espoir assuré de vaincre. Ce trait est connu et attesté par un grand nombre d'écrivains ; sans quoi , peut-être , bien des esprits le regarderaient comme fabuleux. Quant à nous , il nous paraît aussi fortement démontré par sa nature même , que par le témoignage de l'histoire. Peut-on , en effet , se refuser à croire que tout le feu du courage , que l'intrépidité , la fermeté la plus inébranlable accompagnèrent au sein de la mêlée, des guerriers qui marchaient à l'ennemi , en ordre de bataille , en chantant au son des flûtes l'hymne suivant ?

« Combattons , brave jeunesse , pour notre » terre natale ; mourons pour nos enfans ; » n'épargnons pas nos vies. Combattez tous, » fermes dans vos rangs : que nul ne donne » l'exemple de la fuite ou de la crainte ; mais » que chacun , s'avançant avec courage , de ses » pieds s'affermissant sur le terrain , et mordant » ses lèvres , balance dans sa droite la pique re- » doutable , et agite sur sa tête le panache » effrayant. Que plaçant son pied contre le pied » de l'ennemi , appuyant bouclier contre bou- » cher, panache contre panache, casque con- » tre casque , poitrine contre poitrine , et le » serrant de près , il saisisse ou l'épée ou la lon- » gue pique. Jamais ne périssent et la gloire » éclatante , et le nom de celui qui , se signa- » lant par sa valeur , a soutenu l'effort de l'en- » nemi , a combattu pour la défense de sa terre » natale et de ses enfans, et est tombé sous les » coups rapides de Mars. Il descend dans le sein

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» de la terre, mais il devient immortel, (i) » Quant à certaines espèces de poésies moins importantes , que nous ne voulons point passer entièrement sous silence , bien des personnes trouveront que nous leur accordons assez, et même trop , en avançant , que c'est dans le plaisir qu'elles nous procurent que consiste leur utilité ; et peut-être que cette utilité ne paraîtra point à dédaigner , quand on se rappellera que la frivolité même de ces genres assure à nos esprits fatigués de la recherche pénible de la vérité , les moyens de respirer de leurs travaux ; que par-là leurs ressorts se relâchent après une contention violente ; que leurs forces épuisées se réparent, et qu'ils retrouvent toute leur première vigueur dans le seul changement et dans

(r) 0'jaâ> yHç irepl rHç^s. p.a^wp.£Ôa xaî wepî -nrat^wv

ÔVY$<75C(i>JJl£V , ^U^EtOV p.Y)JCSTl Ç£i£ou.svot.

il vÉot , àXXà [/.à^scrôe 7rap' àXXviXoiai (/.s'vovts; , (ayi^s çyyYÎç aîa^pâç àp^ere , (xr^è ço'ëou.

AXXâ Ttç eu ^"laêàç fxevÉTW tcogIv à^çorspoiai çnpt^Gclç £7Tt yriç , yj^oç ô^ooai iïa.x.m.

Ae^iTspïi <S" Èv x£tPl TivadcrsTw oêpifi.ov syx°» » xiveiTO) ^è Xo'çov ^etvov U7rèp XEipaXïîç.

Kal iro'^a xàp iro^l Geiç, xal eV àarri^Qç àaTTi^' èpsiaa?, e'v £è Xo'cpov TsXo'ço), koÙ xuve'yiv rçuvs'y),

xal çe'pvov çépvw, 7r£7raXYi{ji.svoç àv^pl aa^saôw , il ^îçsoç )t(Ô7rr,v, yi £o'py p.axpôv èXwv.

OO-N^ore xXécç ÈarôXàv à7ro'XXuTai , où£' ovof*' aùroû • àXX' OîtÔ yri; rap èo>v yivergu àôxvaroç ,

5v xiv' àptçEuovTa, [Aïvovrâ T£ , (Aapvau.6vo\ te yyjç 7Ts'pt xai irai^wv , ôoûpo; Âpr.ç ôXÉanp. Tyrf. m Analect. Brunch , t. i , p. 4$ , 49 > 5o ef 5i,

38 DE 1j\ POÉSIE SACRÉE

la seule variété d'occupations. Ici , nous pouvons nous étayer de l'exemple et de l'autorité des personnages les plus graves ; de Solon , de Platon , d' Aristote , chez les Grecs ; et chez les Romains , de Scipion , de Lélius , de Jules César , d'Auguste, de Varron , de Brutus , qui se plurent à allier les douceurs de la Poésie avec les occupations les plus importantes et les études les plus austères. La nature semble avoir veillé à nos intérêts avec la sollicitude la plus attentive. Elle nous incite avec force à la connaissance de la vérité qui est si loin de nous, et que nous ne pouvons atteindre que par les plus pénibles efforts : mais en même temps , elle a imaginé et préparé pour nous des délassemens auxquels notre esprit fatigué pût recourir par intervalles , au sein desquels il trouvât le repos , et un soulagement à sa lassitude.

N'oublions pas encore, que , pendant que la Poésie nous offre un moyen de nous délasser de nos travaux , elle nous procure en même temps d'autres avantages pour la culture des lettres. Le premier devoir de l'écrivain doit être sans doute de se former , dans sa pensée , une idée claire des objets et de leurs rapports ; le second , de développer ses conceptions par le discours , non-seulement avec netteté , mais encore d'une manière ornée. Nous sommes tous trop délicats pour nous contenter d'une exposition sèche et nue des vérités , même les plus importantes. Il faut emprunter de l'art certains assaisonnemens pour triompher de ces. dégoûts. Il faut répandre des fleurs sur rélocution , donner de l'éclat aux pensées ; enfin il faut pourvoir au plaisir de l'oreille , par le nombre et l'harmonie. Quoique l'emploi que les

des hébreux. Leçon i. 39

poètes font de ces ornemens soit différent de celui qu'en font les autres écrivains , quiconque cependant aura consacré quelques instans et quelques soins à l'étude et à l'imitation des poètes , éprouvera que cet exercice forme et polit l'esprit , accroît ses forces et sa vivacité , et que le style , par ce commerce et cette familiarité avec la Poésie , contracte quelque ressemblance avec elle. C'est ainsi que ceux qui se sont appliqués à la danse , lors même qu'ils ne règlent point leurs mouvemens et leurs pas sur une mesure rigoureuse , conservent néanmoins de cet exercice une grâce qui se manifeste au dehors, sans qu'ils s'en aperçoivent. On n'aura donc pas de peine à croire que Jules César et Cicéron (i) ; le premier , distingué par la facilité de son élocution , et le second , par son éloquence j qui , tous les deux , s'étaient adonnés à la lecture des poètes , et même à l'art d'écrire en vers , aient trouvé dans l'exercice de leur talent poétique , de puissans secours pour perfectionner leur talent oratoire. C'est ce qu'on remarque encore dans les écrits de Platon , qui, en bannissant la Poésie de sa république imaginaire , non-seulement a porté un jugement injuste , mais s'est de plus rendu coupable d'ingratitude, puisque c'est à elle que son génie est redevable de son éclat et de sa parure , et que c'est à cette source qu'il a puisé cette richesse délocution et ce torrent d'éloquence qui le caractérisent.

\i) « Il ne sera pas sans utilité de s'c muser a écrire en » ?ers.... Il me semble que Cicéron a répandu tant d'éclat » sur l'Eloquence, parce qu'il a fait quelquefois des exeur- » sions dans la retraite des Muses. ( Quintil. Inst. Orat. f 1. x , p. 5. ) 9

4o DE LA POÉSIE SACRÉE

Mais pour revenir à ces points importans dont nous avons déjà parlé , la Poésie se distingue au-dessus de tous les autres arts , en ce qu'elle respire quelque chose de sublime et presque de divin ; en ce que non-seulement elle délasse l'esprit de ses fatigues , le calme quand il est agité , lui rend ses forces s'il est abattu , mais encore l'enflamme et le transporte pour ce qui est beau , noble et difficile ; en ce que , non contente , en nous transmettant les préceptes les plus utiles , de les embellir des attraits les plus aimables , elle introduit encore , et répand en quelque sorte la vertu dans nos âmes. D'ailleurs , la passion de la gloire et des louanges qui , telle qu'un aiguillon puissant , nous incitent avec tant de force à ce qui est éclatant et élevé , étant innée dans le cœur de l'homme , la Poésie s'attache soigneusement à remplir les vues de la nature , à fomenter et à nourrir ces faibles étincelles de vertu. Puisqu'elle a toujours mis au rang de ses soins les plus chers , celui de célébrer les actions belles , illustres et généreuses , de faire passer à la postérité les exemples des grands hommes , et de consacrer par ses monumens leur mémoire à l'immortalité , rendons-lui grâce de ce que non-seulement elle forme le cœur au bien par des préceptes , le dirige par des exemples , l'excite et l'enflamme par sa force naturelle , mais encore de ce qu'elle paie à la vertu la plus glorieuse et la plus douce récompense.

Mais nous ne nous formerons de la Poésie qu'une idée basse et bien au-dessous de sa noblesse , tant que nous ne tournerons point nos regards vers le point où sa grandeur se montre dans tout son éclat ; tant que nous ne

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la contemplerons pas vouée aux objets sacrés et au service de la religion. Ce fut là sa première fonction ; et elle s'en acquitte avec tant de succès , que partout ailleurs elle semble revêtue d'un personnage qui lui est étranger , et ici seulement , de celui auquel la nature l'appelle. Ailleurs, en effet , il lui faut sans cesse avoir recours à l'aide de l'art ; ici , elle est soutenue par sa propre force , ou plutôt par un esprit vraiment divin. La Poésie entière possèdet-elle , et l'esprit humain peut-il concevoir rien de plus grand , de plus sublime, de plus animé, de plus gracieux même et de plus élégant , que les compositions sacrées des poètes hébreux , qui , par la pompe des expressions et la magnificence de leur poésie , s'élèvent presque à la hauteur ineffable de leurs sujets , et dont quelques-uns , plus anciens que les personnages fabuleux des poètes grecs , surpassent ceux-ci autant en sublimité qu'en antiquité ? Si nous voulons remonter à l'origine la plus reculée de la Poésie , c'est au sein de la religion que nous devons la chercher. Cet art , en effet , ayant sa source dans la nature , ne s'étant soumis que tard aux préceptes et aux règles , n'appartenant point à un siècle ou à un peuple en particulier , mais au genre humain tout entier , doit être attribué à l'exaltation des affections de l'ame , dont le caractère naturel est d'éclater au dehors par des expressions relevées , vives , absolument étrangères aux lois du langage ordinaire ; d'interrompre , dans la fougue qui l'anime , la suite du discours par des repos très. < marqués ; de lancer , pour ainsi dire , à coups précipités , des phrases énergiques , pressées , pénétrantes ; de couper et de moduler en quel-

que sorte le discours de différentes manières, suivant la diversité des états et des mouvemens de l'ame : tel est surtout l'effet de la joie et de l'admiration. Or , quel autre objet pouvait frapper plus fortement l'homme sortant des mains du Créateur , et non encore dépravé par de fausses opinions , que la bonté , la sagesse et la grandeur du Très - Haut , qui se manifestaient à ses yeux dans toute leur splendeur ? Quoi de plus vraisemblable que de supposer que les premiers essais dune poésie encore informe , furent consacrés à la gloire du Créateur par les transports d'une ame enflammée ? Ce qu'on ne peut révoquer en doute , c'est que la Poésie a été nourrie au sein même de ces cérémonies sacrées qui semblent lui avoir donné naissance. Parcourir les temples, s'approcher des autels, fut son occupation primitive et particulière ; et malgré la diversité des religions qui ont régné dans les différens âges et chez les divers peuples , nous les voyons toutes s'accorder à employer, dans leur culte , les hymnes et les cantiques, (i) La Poésie porte encore main-

(i) Note de M. Lowth. — La plus ancienne espèce de poésie se composa , suivant Platon , des prières adressées aux Dieux ; elles portaient le nom dlxymncs. ( Voyez ses Lois , liv. m. ) Suétone a développé la même pensée avec beaucoup d'élégance : mais il a été moins heureux dans l'étymologie qu'il donne du nom de la Poésie , comme il arrive souvent aux anciens grammairiens.

« Lorsque les hommes, dit-il, eurent dépouillé leur pre- » mière férocité, qu'ils eurent commencé à adopter un » genre de vie réglé, à se connaître eux-mêmes, et à con- » naître les Dieux , ils inventèrent pour eux des vètemens » communs et le langage qui leur était nécessaire. Mais pour » ce qui concernait le culte des Dieux, ils déployèrent , à a l'égard de ces deux points, la plus grande magnificence. » Ainsi, de môme qu'ils avaient élevé à ces Dieux des tem- » pies plus beaux que leurs demeures, et des statues d'une

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tenant des signes évidens de cette origine sacrée ; nous la voyons , en effet , embrasser toujours , avec la plus vive ardeur , un sujet religieux et divin , comme le sein auquel elle doit la vie et ses accroissemens , et diriger son vol vers la Religion , comme vers sa terre natale qu'elle chérit , et où elle doit retrouver toute sa vigueur première.

» grandeur plus qu'humaine ; de même ils pensèrent qu'il » fallait employer , pour les honorer , un langage en quelque » sorte plus auguste : ils célébrèrent donc leurs louanges, » avec des expressions plus brillantes et une harmonie plus » recherchée ; et comme ce genre avait toujours une forme » particulière (ce que les grecs appellent tartn&rm t qualité) ; » il reçut le nom de poème , et ceux qui en faisaient usage , » celui de poètes. •

Ce fragment de Suétone , qui est rapporté par saint Isidore de Séville , dans ses Origines ( 1. vin, paragr. 7. ), faisait partie d'un ouvrage sur les poètes , qui s'est perdu.

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