‹ Leçons sur la poésie sacrée des hébreux (volume 2)Chapitre 12 sur 39 · LEÇON DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON DEUXIÈME

De la Poésie sacrée. Proposition et division de louvrage.

Sommaire. Utilité , noblesse du sujet en question. La Poésie sacrée n'est point hors des limites de la .critique , sous certains rapports. Division du sujet en trois parties principales.

Je me propose de traiter de la Poésie sacrée , c'est-à-dire , de cette espèce de Poésie qui fut cultivée par les anciens Hébreux , et qui ne s'occupa jamais que de sujets vraiment divins. Elle forme une partie considérable de la littérature sacrée , et l'emporte sur celle des autres peuples , autant par la dignité des choses , que par la majesté de l'esprit qui l'anime.

Et pourquoi vanter si souvent , et combler de tant d'éloges , les écrits d'Homère , de Pindare , d'Horace , et laisser en même temps dans l'oubli Moïse , David et Isaïe, ? Regarderionsnous une semblable matière comme étrangère à nos écoles , qui cependant accordent le premier rang à l'étude des Lettres saintes , ou comme peu convenable à cette jeunesse florissante , dont la plus grande partie a consacré à cette même étude et ses veilles et ses soins ? Enfin , faudrait-ii supposer qu'on peut bien soumettre à l'examen de la critique , et juger d'après les règles de l'art , les écrits de ces hommes qui se sont seulement élevés par leur talent et leur génie ; qu'au contraire , des ouvrages qui ont une plus haute origine , et qu'on attribue

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justement à l'inspiration de l'Esprit saint , brillent sans doute d'une beauté et d'un éclat qui leur est propre , mais ne reconnaissent point l'empire de l'art , et sont placés hors de ses limites? Il est incontestable que la Poésie sacrée , si l'on considère son origine , est infiniment au-dessus de la nature et de l'art humain. Cependant , si nous voulons apprécier avec justesse sa sublimité et ses autres qualités , c'està-dire , connaître avec exactitude combien elle est propre à produire des émotions dans le cœur de l'homme , il nous faut recourir à l'art et à la nature ; il nous faut examiner en quoi consistent ces émotions de l'ame , et par quels moyens on peut les exciter. D'ailleurs , l'art , en poésie comme dans tous les autres genres , n'étant qu'une connaissance puisée dans la nature , déduite de l'observation , et fondée sur l'expérience ; des hommes savans ayant remarqué ce qui était beau, convenable, propre à atteindre le but qu'on se proposait , et ayant réuni en un corps de doctrine leurs remarques , recueillies çà et là , après les avoir soumises à un ordre déterminé et à des règles fixes , il s'ensuit évidemment que l'art tire son origine des monumens que nous ont laissés les génies supérieurs , et que ce n'est point parce qu'ils étaient soutenus par les secours de l'art , qu'ils se sont élevés à ce degré de supériorité ; qu'enfin on peut fort bien en emprunter les principes, pour répandre du jour sur les écrits de ceux même qui les ont ignorés ou négligés. La Poésie sacrée se proposant pour but de former l'homme à la vraie vertu et à la piété , d'exciter ses passions de manière à les diriger vers un terme et un usage légitime , on aura rendu à l'art un service

important , lorsqu'on aura fait connaître les moyens et les ressorts qu'elle met en œuvre pour y réussir. Ainsi donc , s'il ne nous est pas

Sermis de pénétrer jusqu'aux sources de ce euve sacré , nous pouvons au moins en suivre le cours et les sinuosités , observer l'élévation et l'abaissement successif de ses eaux , et même en détourner quelques rameaux pour féconder les campagnes que son lit domine.

C'est avec justice que les Poésies sacrées réclament le premier rang entre toutes les autres compositions du même genre , puisque c'est en elles qu'il faut aller chercher l'origine de l'art même , et que c'est sur elles que nous pouvons en mesurer toute la noblesse. Nous aimons à fouiller dans les ténèhres de l'antiquité pour y rechercher les premiers essais des autres arts , malgré leur grossièreté , leur imperfection, et le peu d'importance de leur objet. Ici, nous pouvons contempler la Poésie dans ses commencemens , plutôt descendant du ciel qu'enfantée par l'esprit de l'homme ; ne s'élevant pas peu à peu par d'insensibles progrès, mais , dès sa naissance même , parvenue à une parfaite maturité de force et de beauté ; refusant de se rendre l'esclave de la frivolité , et de prêter ses charmes à l'erreur ,. mais se vouant au service de la céleste vérité, et s'établissant pour médiatrice entre Dieu et les hommes. En effet , sa première et principale fonction fut , d'une part , de donner un nouveau lustre aux prières et aux actions de grâces que les hommes adressaient au Très-Haut , et de chanter ses louanges ; de l'autre , de découvrir aux hommes les desseins mystérieux du Ciel , et d'annoncer les événemens à venir; et la Poésie a toujours

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regardé ce dernier office comme le plus honorable et le plus glorieux de tous ceux qui lui furent attribués. Car une observation qui mérite toute notre attention , et dont la vérité me semble démontrée par la suite entière des livres saints , c'est que les prédictions des événemens futurs ont presque toujours été faites en vers et en discours mesuré ; et que le même Esprit , par son influence divine , a tout à la fois dévoilé l'avenir aux yeux du Prophète , et enrichi son discours des conceptions sublimes de la Poésie et des ornemens de la versification , afin qu'une sorte de divinité dans l'élocution s'accordât avec une matière qui surpasse si fort toutes les idées humaines. Or , les partisans les plus zélés de la Poésie ont-ils jamais pu énoncer , concevoir , ou même feindre en sa faveur rien qui ne soit au-dessous de cette gloire et de cette prérogative incontestable; et parmi les reproches qu'ont osé diriger contre elle ses détracteurs les plus ardens , en est-il quelqu'un qui ne soit réfuté et entièrement détruit par l'exemple de la Poésie hébraïque ? Que ceux-ci cessent de s'autoriser de la conduite coupable de quelques hommes qui font des meilleures choses l'abus le plus détestable , pour exciter les haines contre le plus reconimandable de tous les talens ; qu'ils cessent de parler avec mépris de la Poésie comme d'un art vain et frivole , de 1 inculper comme profane , et même comme impie, puisque nous voyons Dieu lui-même l'accorder aux hommes pour les usages les plus saints , et le consacrer , par son exemple et son autorité , aux fonctions les plus augustes.

Examiner si les Grecs puisèrent l'art de la Poésie, immédiatement dans la nature, ou s'ils

le tenaient de quelque peuple plus ancien , serait une question d'un léger intérêt , et presqu'imposible à résoudre. Ce qu'il y a de bien constant , c'est que parmi les Grecs avait préval 1, sur la nature et l'origine de la Poésie , un sentiment très-erroné , si on ne considère que celle de cette nation ; mais que ce même sentiment se réalise avec la plus exacte vérité , à l'égard de la Poésie des Hébreux. En effet , les Grecs regardaient la Poésie comme quelque chose de céleste et de saint , qui ne devait rien à l'art ni au génie de l'homme , mais qui était un pur don de la divinité. A leurs yeux , en conséquence , les poètes étaient des personnages sacrés , les interprètes des volontés des Dieux , des hommes en relation et en commerce avec le ciel. La Poésie faisait partie du culte ; les dogmes , les louanges des Dieux étaient énoncés en vers ; enfin , ce que leur Poésie nous offre de plus antique, les oracles étaient rédigés de la même manière , afin de les rendre plus croyables et plus vénérables pour le peuple , qui était persuadé que le don de pénétrer dans l'avenir, et celui de s'exprimer sans préparation en vers , étaient un double effet de la même inspiration. Ainsi , les Grecs paraissent avoir conservé quelques notions et quelques idées de la nature delà vraie et antique poésie ; lesquelles restèrent gravées dans l'esprit de l'homme , même après que la chose eut cessé d'exister, et que la Poésie et la Religion se furent mutuellement corrompues par les fables les plus absurdes.

Mais puisque les livres saints nous ont conservé les uniques débris qui existent encore de cette Poésie primitive et pure , restes précieux

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qui méritent, par leur antiquité toute notre vénération, et toutes nos adorations par leur divinité , nous avons pensé que nous devions en faire l'objet de nos premières recherches, autant du moins que peut nous le permettre la nature de nos fonctions , et sans jamais cesser d'avoir, dans la pensée , que nous sommes chargés , non d'expliquer les oracles divins à des théologiens , mais de rendre sensible à une jeunesse accoutumée aux beautés de la littérature la plus exquise , tout le prix de ces compositions singulières. Les difficultés d'un semblable sujet auraient dû peut-être nous détourner de cette entreprise ; mais nous avons osé nous flatter de l'espoir qu'on en excuserait la hardiesse, quand on songerait que cette matière a dû nous paraître aussi belle que convenable à la nature de ces Leçons , et que nous nous sommes attachés du moins à ce qui était digne de ce lieu, si nous avons trop peu réfléchi à ce que nous permettaient nos forces.

Nous suivrons, dans ces recherches, la route que le sujet lui-même semble nous tracer. Dans toute composition poétique , il y a trois points principaux à considérer : d'abord le sujet et la manière de le traiter ; quelle en est la disposition , l'ordre et la forme générale , suivant là différence des genres: en second lieu, l'élocution ou le style; ce qui comprend l'élévation, la vivacité , les ornemens des pensées , la beauté et la variété des figures et des images ; enfin la force , la pompe , l'élégance des expressions : et en troisième lieu , l'harmonie et la mesure de la versification , qui , non-seulement ont pour but le charme de l'oreille , mais qui encore ont tant de pouvoir pour peindre les objets avec i. 5

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énergie , et exciter dans l'âme toutes sortes de mouvemens. Il faut donc examiner quel est le mérite de chacune de ces parties , et jusqu'à quel point il est possible de se livrer avec fruit et assurance à une étude approfondie de la Poésie hébraïque.

Quant à ce qui concerne la versification , pour commencer par le dernier article , nous craignons d'être presque réduits à un silence absolu. L'inutilité des efforts qu'ont faits les hommes les plus savans pour porter quelque lumière sur ce point , et encore plus son essence même , nous démontrent que la connaissance de la versification des Hébreux est presque entièrement perdue pour nous. Cependant il sera peut-être utile de séparer les notions assurées , s'il en existe , des conjectures incertaines , et d'exposer au moins combien à cet égard nos connaissances sont bornées. Ainsi , quoiqu'il ait fallu renoncer à toute recherche sur ce qui constituait leurs mètres , cependant comme on aperçoit encore dans leurs poésies certains vestiges de versification, nous proposerons d'abord quelques courtes remarques sur sa nature en général ; et ensuite , suivant que l'occasion le demandera , nous en viendrons à quelques observations plus détaillées.

La partie qui a pour objet le style poétique des Hébreux , offrira un vaste champ à nos recherches. Ce style , en effet , a les qualités principales qui, en Poésie, se retrouvent partout , et sont , pour ainsi dire , de droit commun : mais il en est plusieurs autres qui lui appartiennent en propre , et qui lui sont particulières.

Enfin , dans la troisième partie , qui , la pre-

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mière de toutes , par sa nature et son importance , sera réservée pour la dernière , nous aurons à mettre en œuvre tous les soins qu'exige une matière extrêmement difficile. 11 nous faudra avancer avec précaution , de crainte qu'en parcourant avec trop de liberté l'empire de la Poésie , nous ne portions imprudemment nos pas dans le sanctuaire de la Théologie. C'est ce que nous chercherons , avec la dernière attention , à éviter. Nous aurons ici à diviser les poèmes des Hébreux , en différentes classes , suivant leurs diverses espèces , autant qu'il sera possible de le faire avec facilité ; à examiner ce que chacune de ces classes présente de plus remarquable , et peut-être même à les comparer avec les poèmes des Grecs et des Latins , s'il s'en trouve quelqu'un d'une nature à peu près semblable.

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