REMARQUES DE M. MICHAÉLIS
Relatives à ce que M. Locvth dit dans la Leçon précédente , au sujet des licences et de la mesure de la Poésie hébraïque.
« Rappelons-nous que ces langues que nous » distinguons par des dominations différentes, » la langue hébraïque , la phénicienne , la sama- » ritaine , la syriaque , la chaldéenne , l'arabe , » l'éthiopienne , sont , à proprement parler , » non des langues différentes , mais plutôt des » dialectes d'un seul et même idiome , qu'on peut » désigner par le nom de langue orientale. Or , >» les mêmes mots , quoique conservant la même » signification , diffèrent cependant entr'eux » dans les divers dialectes , quant à la noblesse » et à la fréquence de l'emploi. Tel dialecte re- » garde comme obscène, liasse, ou au moins tri- » viale , et comme appartenant plutôt à la conver- » sation qu'à l'éloquence , une expression que tel » autre permet aux écrivains les plus nobles. Ici , » un mot est plus rare , plus recherché ; là , au » contraire , tous les écrivains s'en servent. Sou- » vent encore il arrive que ce qui est commun et » vulgaire dans le langage , est regardé comme » poétique dans les compositions écrites , parce >» qu'il semble qu'on y attache quelque chose » d'extraordinaire et de relevé , depuis que les » écrivains en prose s'en sont abstenus ; car
des hébreux, i. Part. Leçon 3. 65 » plus une expression est employée , plus elle » perd de sa force et de sa noblesse. Cependant » le poète doit prendre garde à ce qu'un emploi » trop fréquent des mots inusités ne paraisse - plutôt l'effet de l'art , d'une élégance trop » affectée , et enfin de la disette de mots pro- » près, que celui de l'enthousiasme poétique. » La poésie est encore redevable de beaucoup » de grâces à Y archaïsme , qui consiste à em- » prunter aux dialectes étrangers des mots qui » étaient usités autrefois dans l'idiome dont on » fait usage. »
Après ces observations générales , M. Michaéiis examine en détail les anomalies citées par M. Lowth ; mais cette discussion ne peut intéresser que ceux qui entendent l'hébreu , et qui s'appliquent à l'étude de cette langue. Il passe ensuite à la question de savoir si la versification hébraïque est véritablement mesurée.
« De toutes ces irrégularités , dit-il , il s'en- » suit non que les Hébreux aient eu une mesure * déterminée par des lois certaines et constan- » tes ; mais seulement qu'il existait chez eux un » genre d'élocution plus relevé , qui s'éloignait » des formes ordinaires du langage , et qui avait » de la ressemblance avec notre style poétique. » M.1 Lowth convient lui-même que l'effet de » ces irrégularités est moins de fournir aux poè- » tes les moyens de remplir la mesure , que de » prévenir la satiété par la variété des sons , et » de répandre sur l'élocution une couleur parti- » culière. Cependant ce savant embrasse l'opi- » nion que les Hébreux ont eu dans leur Poésie » une véritable mesure , soumise à des règles » fixes , mais qu'elle s'est perdue sans qu'il nous » reste aucun moven de la retrouver ni de la
» rétablir ; et c'est en quoi nous ne sommes pas » de son avis. Pour ne pas refuser cependant » aux Hébreux toute espèce de mesure, et ne » pas différer seulement par les mots , distillai guons deux sortes de mesure ; l'une plus sé- » vère , l'autre plus libre ; toutes les deux néan- » moins aussi différentes du nombre oratoire , » que la marche l'est de la danse. Nous dési- » gnons par cette qualification de mesure plus » sévère , celle qui , dans toute l'étendue d'un » poème , conserve constamment le même ordre » dans l'emplacement des syllabes et des pieds , » chaque vers se composant des mêmes mètres; » tels sont les vers grecs , latins , allemands. » C'est là l'espèce de mesure que nous refusons » aux Hébreux. Mais nous leur accordons la » seconde , qui résulte de vers courts , mais ca- » dencés , composés de pieds musicaux et poé- » tiques , susceptibles de s'allier facilement avec » le son de la flûte et avec la danse , de manière » que ces vers chantés dans les danses pouvaient » être pris pour de véritables vers. On peut corn- » parer ces périodes , aux strophes à quatre vers * que nous trouvons dans les odes d'Horace , » où des pieds différens semblent mêlés et con- » fondus ; mais elles n'ont aucune ressemblance » avec les odes entières dans lesquelles les » mêmes mètres reviennent à des intervalles » égaux , suivant un ordre constant. L'emploi » des expressions extraordinaires , le ton poé- » tique qui respire quelque chose d'élevé et » de divin, sont cause que c'est cette seconde » espèce de mesure qui domine dans la Poésie » hébraïque, et non pas seulement le nombre » oratoire qui a plus de rondeur que le nombre » poétique. »