LEÇON QUATRIÈME
De T origine , de t usage , des caractères du Style parabolique et du Style sentencieux.
Sommaire. Division du Style parabolique ; d'où il a pris naissance ; de son emploi primitif chez les nations profanes ; chez les Hébreux. Exemples les plus anciens en ce genre , qui ont été conservés par Moïse. Du genre sentencieux ; de sa nature ; de ses effets .
JMous avons à nous occuper maintenant du style de la Poésie hébraïque ; et par-là il faut entendre , non pas seulement rélocution des poètes sacrés , toute nue , mais encore leurs pensées et leur manière de les concevoir ; d'où, comme de sa source , découle nécessairement le style , et d'où il tire le goût particulier qui le distingue. Une première remarque facile à faire , c'est que le caractère naturel de toute Poésie , et principalement de celle des Hébreux , est de s'éloigner extrêmement du langage vulgaire , et d'affecter non-seulement dans le choix des expressions , mais même dans leur arrangement ,
quelque chose de particulier et de plus recherché. Une preuve bien claire de ce que nous venons d'avancer, c'est ce qu'on éprouve dans l'étude de la langue hébraïque. En effet , celui qui déjà sera parvenu à entendre facilement les livres historiques , lorsqu'il passera aux livres
Soétiques, s'y trouvera tout-à-fait étranger, ous abandonnons aux grammairiens le soin de traiter des locutions propres aux poètes , de leurs ellipses hardies , de leurs changemens inattendus de temps , de genres et de personnes dont nous ne parlerons que par occasion ; ou plutôt puisqu'ils ne reconnaissent , à ce qu'il semble , aucune différence entre le Style poétique et le langage ordinaire, c'est l'étude et une lecture attentive qui doivent nous fournir des lumières sur ce point. Il ne serait pas non plus difficile de parcourir toutes ces formules de tropes et de figures , que les rhéteurs ont accumulées dans leurs traités , avec tant de prétention , pour ne pas dire avec tant d'inutilité. Qui ne voit , en effet , une foule d'exemples de ce genre , nous ne disons pas dans la Poésie sacrée , mais encore dans toute espèce de discours ? Plus réservés dans notre marche , et consultant plus ce que demande notre sujet que ce qui serait facile pour nous , nous rechercherons , non quelle est en général la nature du style poétique , mais quelles sont les qualités caractéristiques de la Poésie hébraïque , en cette partie. Voyons donc si la langue même des Hébreux ne pourrait pas nous fournir quelque notion, quelque expression qui embrassât en son entier ce qui fait l'objet de nos recherches ; qui nous présentât ce sujet rassemblé , pour ainsi dire , sous un point de vue unique , et dont les divisions mêmes nous
des hébreux. 2, Part. Leçon. 3. 6g
tracassent les limites précises dans lesquelles nous devons nous renfermer.
La Poésie, ainsi que nous l'avons déjà remarqué , a reçu chez les Hébreux une première dénomination qui désigne un discours concis , coupé et mesuré par les divisions et les intervalles fixes des divers membres de la période. C'est là le nom propre du vers et du discours mesuré. Sous le rapport du style et des pensées , cette même Poésie prend une seconde dénomination (i), que nous regardons comme l'expres-
(1) Note de M. Lowth. — Num. XXI, 27; XXIII et XXIV iPassim. Mich. II, 4- Is. XIV, 4. Ps. XLVI1I,5; LXXVIII , 2. Job. XXVII , 1 ; XXIX, 1.
Ce mot signifie en hébreu : il a feint ; il a comparé ; il a parlé par similitudes ; il a usé de locutions proverbiales , de sentences graves et ingénieuses , d'un discours orné de figures et de comparaisons. 11 signifie encore : il a dominé ; il s'est élevé; il a excellé ; il a eu de l'autorité, peut-être une autorité déléguée et représentative , dans le sens primitif et plus restreint, qui, par la suite, fut étendu à toute espèce de pouvoir. C'est par cette expression qu'est désignée dans la Genèse, ch. XXIV, v. 2, l'autorité de ce vieux serviteur à qui Abraham avait confié l'intendance de sa maison. Il tenait la place de son maître , et le représentait, en vertu de l'autorité que celui-ci lui avait déléguée; ce qui montre l'affinité qui existait entre les deux acceptions de ce mot. Elle consiste en ce que l'image parabolique, de même que le serviteur délégué par son maître, remplit la place d'une autre. Ce mot exprime donc un discours élevé, noble , distingué par la force et l'autorité, orné de figures, d'images et de comparaisons, tel que le style des Psaumes , des Prophètes et de Job. C'est encore une sorte de discours qui, sous une image et un exemple unique, renferme un grand nombre d'idées, et peut être facilement étendu à tous les objets du genre ; tels sont presque toujours les proverbes. Enfin , c'est une phrase ou maxime grave , ingénieuse , resserrée en un petit nombre de mots, et ayant la forme des sentences. De ce genre sont l'exemple cité au ier liv. des Rois, ch. XXIV, v. i4 ; et plusieurs des paraboles de Salomon.
'A ce mot vient souvent s'en joindre un second qui signifie , une parole subtile, ingénieuse, enveloppée; qui suppose uù travail et'une finesse d'esprit considérable dans celui qui
sion consacrée pour indiquer le style poétique. La plupart des interprètes ont rendu ce mot par celui de parabole ; expression assez juste à certains égards , mais qui cependant est bien loin d'embrasser toute l'étendue que le mot a
l'entend , comme dans celui qui en est l'auteur. Cette dénomination dérive d'une racine qui signifie , proposer un problème , une énigme , etc.
Addition du Traducteur. — Dans une longue note , M. M içhaélis discute les étymologies proposées par M. Low th , conteste la vérité de quelques-unes , et en propose d'autres qu'il puise principalement dans l'arabe. Cette discussion, comme on voit , ne peut intéresser que les savans. C'est pourquoi nous n'avons pas traduit cette partie de sa note ; mais nous avons cru ne devoir pas omettre ce qu'on y trouve , au sujet de l'usage ancien des énigmes.
« L'histoire de Salomon, dit-il, nous prouve que le goût » des énigmes était tellement en honneur chez les anciens , » que les rois eux-mêmes ne dédaignaient pas d'engager » des combats en ce genre, et d'attacher à la victoire des » récompenses considérables. Nous lisons au IIIe livre des » Rois, ch. X, v. 1 , que la reine de Saba proposa des énig- » mes à Salomon; et Ménandre et Dius , qui avaient écrit » l'histoire des Tyriens, y racontaient les défis que s'étaient o. portés le môme roi, et Hiram, roi de Tyr, qui prit à ses » gages un homme savant pour expliquer les énigmes de son » rival. (Voy. Joseph. Antiq. Jud. liv. VIII, ch.V. paragr. 3.) » nous ne dirons rien des combats qui eurent lieu entre » les Ethiopiens et les Egyptiens, entre ceux-ci et les » Grecs; on peut voir ce que dit à ce sujet Jablonski dans » son Panthéon /Egypt. piolegom. paragr. 48. 11 paraît que » ces combats furent en usage parmi les Arabes , jusqu'au » temps de Mahomet. Je pense que c'est à cette coutume » que l'ait allusion le passage suivant du Coran , ch. XXV, t> v. 35 : Ils ne te proposeront point de similitude que nous ne » t*en fassions connaître la vérité, et dont nous ne te donnions » la meilleure explication ; c'est-à-dire, ils ne te proposeront » point d'énigme, dont Dieu ne te fournisse la solution.
» Il semble que souvent les énigmes étaient proposées en » vers ; c'était ainsi qu'on alliait le charme de l'harmonie » et l'élégance des expressions avec la finesse des pensées ; » et il fallait aussi que la réponse fût en vers , si l'on ne vou- » lait s'avouer vaincu. Nous avons un exemple de cette cou- » tume, dans l'histoire de Samson , liv. des Jug. ch. XIV, » v. i/j., etc. L'énigme qu'il propose est, non en prose, mais » en vers ; le parallélisme harmonieux dos membres de la
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en hébreu. Si nous en approfondissons la force et les diverses acceptions , nous reconnaîtrons qu'il renferme trois idées principales : celle d'une forme sentencieuse , celle d'un style figuré, et enfin celle d'une élocution élevée. C'est à ces trois divisions que nous rapporterons tout ce que nous avons à dire du style parabolique ou poétique des Hébreux; mais peut-être qu'on sentira mieux toute la justesse de cette division , après que nous aurons proposé quelques observations succinctes sur l'origine et l'usage primitif de ce style.
La première et principale source de l'élocution poétique est une violente émotion del'ame. En effet , cette fureur particulière aux poètes , appelée enthousiasme par les Grecs qui l'attribuaient à l'inspiration des Dieux , est-elle autre chose qu'un langage imité de la nature , et qui nous retrace l'image énergique et vraie d'une ame en proie à une forte agitation ? Alors les replis les plus secrets du cœur se développent ; alors se manifestent les sentimens les plus cachés , affluant en tumulte, sans ordre dans leur disposition, et sans aucune liaison' entr'eux. De
» période l'indique , et c'est aussi l'opinion de M. Lowth. » ( Voy. ci-après la Leçon 19e. )
« De celui qui mangeait est sortie la nourriture , » Et du fort est sortie la douceur. » » Ce n'est pas non plus en simple prose , que les Philistins » répondent et disent que le mot de l'énigme est du miel » trouvé dans la gueule d'un lion mort. Ils donnent à leur » réponse une forme poétique du même genre, et la divir> sent de même en deux membres parallèles et cadencés. « Quoi de plus doux que le miel ?
» Q"ûi de plus fort que le lion ? »
» Il semble que le chap. XXI d'Isaïe , v. 12, présente » une énigme d'un caractère semblable, mais plus sublime » en son espèce. »
là ces exclamations soudaines , ces interrogations multipliées , ces apostrophes aux êtres inanimés ; car il semble à tous ceux qui sont fortement émus , que la nature entière doit partager leur émotion. Or , toute passion de l'ame a non-seulement un langage qui lui est propre, mais encore un accent et des gestes qu'elle tient de la nature. Parmi ces passions , quelques-unes, non contentes du langage tout seul , ont encore recours au chant et à la danse; et peut-être, par une suite de la liaison étroite qui existait anciennement entre ces deux arts et la Poésie, est-ce à eux que nous sommes redevables de ces mots soigneusement renfermés dans des espaces déterminés , de ce mélange régulier de mètres et de pieds, afin que la modulation du discours pût s'accorder avec la durée des pas , et la mesure du chant.
C'est ainsi que l'art s'empressa , à ce qu'il paraît, d'accueillir ces premiers essais d'une poésie grossière , inspirée par la nature , et qu'il les dirigea vers l'utilité et le plaisir. En effet , la Poésie , qui devait la naissance aux affections du cœur humain , et qui avait appelé l'harmonie à son aide , était devenue par-là singulièrement propre à y exciter toute sorte d'émotions, et à l'en pénétrer ; puisqu'elle savait si bien peindre et imprimer dans l'ame des idées de toute espèce ; et puisqu'elle excellait à frapper les sens, à charmer l'oreille , et à rendre les perceptions faciles à l'esprit , en captivant son attention , et en empêchant que ce qu'il avait une fois conçu ne lui échappât. S'il y avait quelque* sujet qu'il importât de faire connaître au vulgaire , de graver dans sa mémoire , et de lui rendre familier, des hommes auxquels ce talent
des hébreux. 2. Part. Leçon 4. 73 mérita le nom de sages (1) , l'ornaient d'un style agréable , le paraient des charmes d'une élocution brillante et variée , et le renfermaient dans des périodes courtes , arrondies et cadencées. Ainsi , la Poésie était chargée du soin de marquer et d'embellir ce qu'il y avait de beau , de grand et d honnête ; de relever les préceptes de la Religion et de la morale: de transmettre à la postérité les actions éclatantes et les paroles graves des hommes ; les oeuvres , les bienfaits et les louanges du Très-Haut 5 le souvenir des événemens passés , l'annonce de ceux qui devaient se réaliser un jour. Pour tous ces usages, elle était d'une utilité singulière dans ces temps
(1) Note de M. Lowth. — Les poètes sont comptés , par le fils de Sirach, parmi les illustres et les sages des premiers âges. On lit dans l'Ecclésiastique (ch. XL1V, v. 5 ) : o Ces » sages recherchaient , par leur science , les accords de la » musique , et confiaient leurs vers à récriture, d On peut demander encore si ces quatre personnages dont la sagesse est tant louée au ch. IV, v. 3i du 3e livr. des Rois, ne doivent pas être pris pour des poètes ou des musiciens ; et si le titre de fils de Malwl , qu'on leur donne dans ce passage , ne doit pas être rendu par fils du chœur, ou musiciens , puisqu'il est prouvé par un autre endroit (I. Parai. , II, 6. ) , qu'ils étaient fils de Zara. Les poètes reçurent aussi dans les temps anciens , chez lez Grecs , le nom de sages ou sophistes. Ainsi, nous lisons dans Anacréon : « Vénus est appelée la » déesse au teint de rose , par les sages. » Pindare dit de même, eu parlant des héros :. o Comblés d'honneurs, ils » ont, par la volonté de Jupiter, fourni de nobles sujets o aux sophistes. » Sur quoi le Schoiiaste fait cette remarmarque : « On donnait aux poètes le nom de sages ou sophis- » tes. » Lactance dit encore ( V, 5. ) : « Les poètes furent » bien antérieurs aux philosophes ; et avant que le nom de » la Philosophie eût vu le jour , ils tenaient la place des » sages. »
Addition du Traducteur. — On doit être d'autant moins surpris de l'acception donnée à ces noms de sages et de sophistes , qu'ils ne signifiaient originairement que des hommes habiles dans un art utile. Voy. l'Histoire de l'origine des Sciences en Grèce, par M. Meiners, tom. I, p. 295.
reculés. En effet , il paraît que son secours était fréquemment invoqué, lorsque l'écriture n'existait pas encore , ou était peu employée , et qu'elle rendit pendant long-temps à la science encore grossière , à peu près les mêmes services que celle-ci dut ensuite à l'écriture. La Poésie était au milieu des peuples , pour ainsi dire , comme un héraut dont la voix éclatante transmettait , à travers les âges et les nations , la mémoire des événemens.
Le témoignage des écrivains nous prouve évidemment que telle fut l'origine de la Poésie, chez les peuples profanes. Il est constant que pendant une longue suite de générations , les Grecs n'eurent point d'autres monumens que leurs poésies. Le premier , en effet , qui pensa qu'il serait utile de publier des écrits en prose ., fut Phérécyde de Syros , contemporain de Gy« rus, et postérieur de quelques siècles à Homère et à Hésiode. Un peu plus tard , Gadmus de Milet entreprit d'écrire une histoire, (i) Les lois elles-mêmes étaient rédigées en discours métrique, et appropriées à certains modes de chant. Telles étaient les lois de Charondas, que les Athéniens chantaient dans leurs festins. (2)
(1) Notes de M. Lowth. — Strab. Geogr. ,1. ï. Pïin. , Ilist. nat. , 1. V11I, paragr. 56, etc. C'est ce qu'explique fort exactement saint Isidore de Séville , tandis que plusieurs savans se sont trompés sur ce point. « Il faut qu'on sache, » dit-il, que chez les Grecs, comme chez les Latins , on » s'appliqua à la poésie bien plus anciennement qu'à la » prose. Dans les premiers temps, on composait tout en » vers ; le goût de la prose ne l'ut en vigueur que tard. Phé- » récyde de Syros fut le premier des Grecs qui écrivit en » prose. A Rome, Appius C&cus, le premier, employa la » prose dans un discours contre Pyrrhus. ( Oiigin. , 1. I , r> part. "by. ) »
(2) — « A Athènes , on chantait les lois de Charondas
des hébreux. 2. Part, Leçon 4. 75 Telles étaient encore celles que les Cretois faisaient apprendre aux enfans des citoyens libres (1), en les accompagnant d'une mélodie et d'un chant particuliers , afin que le plaisir que leur procurait la musique , leur rendît ces leçons plus faciles à retenir. De là la dénomination de nomes ( mot qui , en grec , signifie proprement loi ) , donnée à une sorte de poème ou de chant en usage dans les repas , comme le remarque Aristote (2) , qui ajoute que cette pratique de mettre les lois en chant était encore de son temps en vigueur chez les Agathyrses. Les lois des Turdetains étaient aussi en discours mesuré, s'il faut en croire Strabon. (3) Les Germains , comme l'atteste Tacite , n'avaient point d'autres annales , ni d'autres mémoriaux que les chants dans lesquels ils célébraient la gloire de leurs ancêtres et de leurs héros. (4) Rien \ en effet,
» dans les festins , comme le dit Hermippus. (Athénée, » 1. XXIV, part. 3. ) » Voyez Bentley , dissert, in Phalar. , p. 573.
(1) — Voy. JElian. Far. hist. 1. II, part. 3g.
(2) — 0 Pourquoi donne-t-on le nom de nomes à certaines
• espèces de chant ? Est-ce parce qu'avant que l'on connût o Técriture, on chantait les lois pour qu'elles ne s'effaçassent » pas de la mémoire, comme c'est encore l'usage chez le*
• Agathyrses. » Probl. sect. XIX, quœst. 28.
(3) — Geogr. 1. III.
(4) — De Mor. Gcrman. paragr. 2. A ces témoignages relatifs à l'usage primitif de la Poésie , nous ajouterons un passage remarquable de Plutarque, dans lequel cet écrivain renferme en abrégé presque tout ce qui a rapport à l'objet qui nous occupe, a L'usage de la parole , dit-il, ressemble » proprement au débit et employ de la monnoye ; car la bonne » et approuvée est celle qui est acoustumée et cogneuë , » et qui a cours et prix, l'une en un temps , et l'autre en » l'autre. Il a donc esté un temps que la marque et mon- » noyé de la parole qui avoit cours estoit les carmes, les » chants et cantiques, parce que alors toute histoire, toute » doctrine de philosophie, toute affection, et brief tente
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de plus convenable aux besoins de ces peuples ignorans et grossiers , parmi lesquels l'usage de l'écriture était inconnu , ou du moins peu répandu , que de semblables leçons, qui enchantaient à la fois et l'esprit et l'oreille ; qui s'imprimaient fortement dans leur mémoire ; qui ne devaient point être transmises de main en mainmais s'insinuer et pénétrer dans les âmes.
Il est vraisemblable qu'il en fut de même chez les Hébreux; et que l'usage de la Poésie,
» matière qui avoit besoin de plus grave et ornée voix , ils' la » mettaient .toute en vers poétiques , et en chants de imisU » que. Car ce que peu de gens escoutent maintenant à toute » peine , alors tout le monde l'oyoit , et prenoit grand plaisir » à l'ouir chanter, et laboureurs et preneurs d'oiseaux ,comme » dit Pindare : mais pour la grande aptitude qu'ils avoient à » la poésie , la plus part , quand ils vouloient faire des remon- » trances , les faisoient sur la lyre , avec des chansons : s'ils » vouloient arguer , enhorter , inciter , ils le faisoient avec des r fables , des allégories : et davantage , les hymnes à l'honneur » des Dieux , les prières , les chants de victoires , ils faisoient » tout en carmes et en chant ; aucuns pour la gentillesse de » leur entendement , autres pour acoustumance. Parquoy » Apollo ne voulut pas non plus envier cet ornement et ce » plaisir à la science de deviner, ni ne voulut point bannir » de la machine à trois pieds, sur laquelle se rendent les » oracles, la Muse qui l'honorait , ains plustost l'y introdui- » sit , aimant et excitant les natures poétiques : et lui mesme » leur donnoit des imaginations et conceptions de poésie , » et aidoit à poulser en avant ce -qu'il y avait de braverie et » de doctrine, comme chose bienséante alors, et qui estait » grandement prisée et estimée. » (Traité de Plutarq. Pourquoi la Pythie ne répond plus en vers, traduct. d'Amyot. )
Note de M. Michaélis sua le même sujet. — Ajoutez que la Poésie est moins sujette aux changemens. La mesure est une gardienne si fidèle de la vérité historique, que tandis que les récits en prose s'augmentent, changent, s'altèrent de jour en jour, ceux qui sont en vers restent invariablement les mêmes pendant des siècles , sans qu'on entreprenne même d'y changer les expressions qui ont vieilli. En effet, le vulgaire ment, non par goût, mais par accident, et il n'est point assez ingénieux pour s'astreindre à la mesure dans ses interpolations.
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extrêmement ancien parmi eux, y devint promptement commun et familier. C'est ce qu'on reconnaît encore très-clairement aux traces d'élocution poétique que l'on découvre dans les écrits de Moïse. Le premier exemple de ce genre que l'on y rencontre , et qui remonte à l'époque la plus reculée , est le discours que Lamech adresse à ses femmes : discours très-obscur , sans doute , parce que nous ignorons en quelle occasion il a été tenu , mais où il est facile de remarquer l'art avec lequel la période a été divisée en trois parties, dont chacune se partage encore en deux membres pareils et correspondans. Or, à ces signes , il est aisé de reconnaître un exemple non équivoque de la poésie primitive, (i)
(1) Note du Traducteur. — M. Lowth trouvant le passage suivant très-obscur s'était contenté d'abord de rapporter la version interlinéaire d'Arias Montanus. Dans une édition postérieure publiée à Oxford , en 1775 , il a adopté l'interprétation de P. Houbigant , que nous avons suivie à son exemple , et y a ajouté cette note : 0 Cette traduction est » aussi exacte que savante. Mais comme elle semble avoir » besoin d'être expliquée et justifiée, je ferai ce que cet ha- » bile interprète s'est dispensé de faire. Dans ce passage, » Lamech veut se disculper du meurtre d'un homme qui l'a » attaqué et qui lui a fait des blessures. Il oppose cet homi- » cide , auquel il a été forcé par la nécessité d'une défense » légitime, avec le fratricide commis volontairement par » Caïn , que rien ne peut excuser. Or voici la raison de ces lo - » cutions, vulnus meum , plagamea. Les affixes joints au nom, » dit Kimchi , sur le ch. 2e v. 2. du prophète Isaïe, se pren- » nent tantôt dansun sens actif et tantôt dans un sens passif. » Ainsi ma blessure, mes coups, sont la blessure, les coups que » j'ai reçus , de même que ma violence , mon injure (Génès. » chap. 16. v. 16. Jérém. ch. 5 1. v. 25. ) sont la violence que d j'éprouve, l'injure qu'on m'adresse. L'opinion de M. Mi- » chaélis ne s'éloigne pas de celle du P. Houbigant. 11 pense » qu'il est question d'un meurtre dont Lamech s'était rendu » coupable ; qu'il se repentit dece crime, mais qu'il se flatta » qu'il resterait impuni, d'après l'exemple de Gain , et qu'il » cherche à rassurer, par ce motif, ses femmes qui crai- » gnaient pour sa vie. »
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« Ada et Sella , écoutez ma voix ; » Femmes de Lamech , prêtez l'oreille à mes paroles : » J'ai tué un homme qui m'avait blessé , » Un jeune homme qui m'avait meurtri de coups. » Si Dieu doit punir sept fois celui qui tuera Caïn , » Il punira soixante et dix fois sept fois celui qui » attentera aux jours de Lamech. (a)
Nous trouvons un second exemple non moins incohtestable,(car nous nous abstiendrons de tout ce qui n'est que conjectural, ) dans la prière que l'Esprit saint inspire à Noé , et où , après avoir maudit Cham, il promet à ses frères, et principalement à Sem , toute sorte de grandeurs et de prospérité. Cette prière est aussi divisée en trois versets Fareils , et terminée par un autre verset , dont indignation semble avoir dicté la répétition.
« Maudit soit Chanaan !
» Il sera l'esclave des esclaves de ses frères.
» Béni soit le Seigneur , le Dieu de Sem !
» Et que Chanaan soit leur esclave.
» Que le Seigneur fasse croître Japhet ,
» Et qu'il habite dans les tentes de Sem ;
» Et que Chanaan soit leur esclave. (6) »
Version d'Arias Montants.
(a) Hadah et Slllah , andite vocem meam ;
Uxores Lamechi, auscultate eloquium meum:
Quod virum occidi in vulnus meum,
Etpuerum in livorem meum."
Quia septempliciter vindicabitur Caïn,
Et Lamech septuagesies et septies. Gén. IV, 23.
Traduction du P. IIoubigant.
Ego virum vulneralus occidi, Juvcncm ptagâ affcclus.
Texte de M. Lowth.
(6) Maledictus Chanaan!
Serais servorum erit fratribus suis.
Benedictus Jehoca Deus Shemi !
Et sit Chanaan serous Mis,
Dilatet Deus Japhet uni ,
Et habitet in tenforiis Shemi ;
Et sit Chanaan serous itlis. Gén. IX , 25.
dés hébreux. 2. Part. Leçon 4. 79
Telles sont encore les bénédictions que Dieu met dans la bouche des patriarches Isaac et Jacob , en faveur de leur postérité. On doit croire que l'écrivain sacré a consigné par écrit, avec la plus scrupuleuse fidélité , des prédictions qui étaient d'une si haute importance, qui réglaient les destinées, non-seulement du peuple d'Israël , mais encore de tout le genre humain , et qui déjà étaient répandues parmi les Hébreux ; qu'il les a rapportées telles qu'il les avait reçues de ses ancêtres , et qu'il ne s'est permis d'ajouter à des oracles aussi augustes , aucun ornement étranger , aucune vaine parure poétique.
Ce point deviendra encore plus certain , si l'on prend la peine de faire attention à quelques fragmens poétiques d'un genre un peu différent , que le même historien rapporte comme généralement connus , et dont il se sert comme de témoignages propres à appuyer son récit. En effet , en racontant la première incursion des Israélites contre les Amorrhéens , Moïse , pour désigner d'une manière plus marquée les frontières de ce peuple (i) , et les victoires qu'il venait de remporter sur les Moabites, cite deux passages , le premier pris du Livre des guerres du Seigneur ; et le second (2) , de celui qui por-
(1) Nombr. XXI , i5.—Ibicl. 26.
(2) Note de M. Lowth. — Voy. encore Jérém.XLVI II, 45. Les Septante emploient ici le mot de u «ivij//u*7i/r«i. Sur quoi saint Augustin l'ait cette remarque : a Nous ne savons » pas exactement quels étaient ceux que ce mot désigne , • parce que ce genre n'existe pas dans notre littérature, et » que cette expression ne se trouve presque en aucun autre » endroit des livres saints (dans la version des Septante. ) » Mais parce qu'il semble qu'il s'agit ici d'un cantique des- » liné à chanter les événemens de la guerre qui avait eu lieu
tait pour titre : Les Dits de ceux qui parlent en parabole. Ce dernier fragment , à en juger par ce qui y est contenu , paraît avoir fait partie de quelque chant de triomphe en l'honneur des Amorrhéens, Si à ces exemples nous ajoutons la prophétie de Balaam l'Araméen, que nous rapporterons bientôt , et qui est également énoncée en style parabolique , c'est-à-dire, écrite dans le style poétique le plus élégant , comme on est en droit de le conclure du tour recherché de ce morceau , de la symétrie de ses phrases , de la sublimité de son élocution , et des pensées qu'il renferme , il faudra tirer de tous ces faits la conséquence que ce genre de poésie , avec lequel tout ce que nous ont transmis les poètes hébreux a tant de ressemblance , ne reconnaît pas Moïse pour son premier auteur , et n'était point particulier aux Israélites ; mais que transporté parmi eux, dès les premiers âges du monde , ils l'accueillirent comme les premiers fruits du génie , et qu'ils se plurent , de concert avec toutes les autres nations de l'Orient, à le cultiver comme le gardien des souvenirs, le guide delà vie, le témoin des faits passés , et l'oracle des événemens à venir.
L'opinion de l'utilité qu'on pouvait retirer de la Poésie sous ce rapport , a régné dans tous les âges de la nation juive. La plus grande gloire
» entre les Amorrbéens et les Moabites , dans laquelle Séor,
» roi du premier de ces peuples , resta vainqueur, il est
» vraisemblable qu'on a voulu indiquer par-là ceux que nous
» appelons poètes. La raison en est que l'usage et le privilège
o des poètes est de mêler dans leurs compositions , pour
» désigner certains objets , des fables et des énigmes. Car il
» n'existerait point d'énigmes sans ces expressions figurées, » qu'il faut écarter pour arrivera la connaissance des objets
» qu'elles caclient. » (Quœst. XLV. in Numer.)
des hébreux. 2. Part. Leçon 4- 81
d'un homme savant fut toujours , parmi les Hébreux , d'être versé dans la connaissance des paroles des sages , dans la science des paraboles et des énigmes des anciens, (i) Ces deux dénominations paraissent avoir servi indistinctement à désigner deux genres de poésie qui , quoique différens entr'eux sous plusieurs rapports , avaient cependant quelque chose de commun. Nous appellerons l'un , le genre didactique : il consistait en préceptes renfermés dans des vers tournés avec art et élégance , et souvent relevés par des comparaisons , ou clairement exprimées,' ou cachées. De ce genre étaient les sentences ou adages des sages. Le second genre était véritablement poétique ; il était orné des couleurs d'une élocution plus noble ; magnifique par l'élévation des pensées , animé des mouvemens les plus passionnés , varié par les images et les figures. Tels sont presque tous les autres monumens que nous ont transmis les poètes. Ces genres affectaient , tous les deux , la concision et une certaine obscurité ; tous les deux se composaient de phrases cadencées ; et il paraît que ce fut là le principal motif qui porta à désigner, par une seule et même dénomination, tant le style poétique proprement dit , que le style proverbial ou didactique. Enfin on regardait ces deux genres , comme renfermant la science entière des choses divines et humaines. En conséquence , entre tous les caractères qui distingue l'élocution poétique des Hébreux , nous accorderons le premier rang au genre sentencieux , comme en formant le trait le plus
(i) Prov. 1,6. — Sap. VIII, 8. — Ecclésiastique , 1 , 24 ; VI,35;XVIII,39;XXXlX,i,2,3.
remarquable et le plus général; car quoique par sa nature la forme sentencieuse semble n'appartenir qu'au genre didactique, cependant elle se communiqua aux autres , et s'empara de l'entier domaine de la Poésie hébraïque. On trouve en effet dans les poèmes sacrés , une foule de figures hardies , et d'un sublime au-dessus de toute expression ; mais toujours on y remarque la forme sentencieuse. Il est d'autres compositions qui , sans être dépourvues d'élégance , n'ont presque de poétique que cette forme singulière des phrases , à laquelle est dû en grande partie le charme du nombre qui s'y fait sentir. C'est ce qu'on observe dans presque tous les psaumes moraux ; c'est ce qu'on aperçoit encore dans quelques autres , où tout est historique , le sujet , la disposition , les pensées, mais où la construction des périodes est poétique. Et tels sont le rapport et la liaison naturelle qui existent entre le nombre et cette forme des phrases , que partout où cette construction particulière est moins sensible et moins régulière, ce qui arrive quelquefois , là aussi il devient presque impossible de déterminer la division des vers , seule partie de la versification hébraïque qui ne se soit pas totalement effacée. C'est aussi ce qui nous a obligés, lorsque nous nous sommes occupés du mécanisme de la versification des Hébreux , d'anticiper sur plusieurs observations qui appartenaient au sujet que nous traitons maintenant.
Or , pour expliquer en peu de mots ce dont les poètes sacrés nous offrent à chaque page les exemples les plus éclatans, voici la méthode qu'ils suivent à cet égard. D'abord ils énoncent leur pensée brièvement, sans aucun développe-
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ment , sans l'accompagner d'aucune épithète , genre d'ornement dont ils n'usent que fort rarement. Ils ont ensuite recours à quelques embellissemens ; la même pensée est répétée , variée , étendue. Ajoutant une ou plusieurs phrases de forme semblable , ils renferment dans la même période , ou la même idée , ou une idée correspondante , ou une idée opposée. Ce sont là du moins les trois formes qu'ils emploient le plus souvent pour orner leur sujet : ou la répétition d'un même objet, ou la réunion d'objets semblables , ou l'opposition d'objets différens. Ils disposent leurs phrases deux à deux , leur donnant à peu près la même étendue , et ayant soin que les idées et les mots se répondent avec symétrie. Ils savent diversifier ces formes de plusieurs manières , employant tantôt l'admiration , tantôt la comparaison , tantôt la négation , ou d'autres tours semblables, mais faisant surtout usage de l'interrogation, qui communique souvent au discours une force et une élévation singulière.
Chaque idiome a son caractère , son génie particulier , duquel dépendent la forme de la versification, et, en grande partie, le ton de son élocution poétique. Dans la langue hébraïque, des phrases , souvent , ou , pour mieux dire , toujours ornées de figures , soigneusement coupées en membres différens, à des intervalles convenables , semblent nécessaires pour la distinction des vers ; de telle sorte que ce qui , dans toute autre langue , serait peut-être outré , ne saurait être retranché dans celle-ci , qu'aux dépens de la versification même. Ainsi, le principal avantage que le style sentencieux procure à la Poésie des Hébreux , est de resserrer le dis-
cours qui , sans cela , serait lâche et diffus , et de lui donner du nombre : car tel est l'effet nécessaire de ce procédé.
« Il y a , dit Cicéron , certaines formes de » discours, dont l'arrangement est tel, que le » nombre en est une conséquence nécessaire. » En effet , soit que les phrases se correspon- » dent mutuellement , soit que les contraires » soient opposés aux contraires , soit qu'on » observe de la similitude dans les désinences , » toutes les périodes ainsi ordonnées ont pres- » que toujours une chute harmonieuse, (i) » Mais de cette forme résultent encore beaucoup d'autres avantages importans. La Poésie sacrée, qui , dans un grand nombre d'occasions , lui doit une élégance , une douceur , un éclat singulier, lui est redevable d'autres fois de sa sublimité et de sa majesté ; ces phrases resserrées , qui se pressent entr'elles , rendent le discours concis , grave , rapide ; cette brièveté redouble son ressort , et , le comprimant dans un espace infiniment étroit, le force à s'élancer avec plus de vivacité.
Tout ce que nous venons d'avancer sera justifié dans la suite par une foule d'exemples que d'autres motifs nous engageront à rapporter : peut-être même que le plan que nous nous sommes tracé (2) exigera que nous donnions un plus grand développement à nos recherches sur ce point.
(1) Cicéron : traité de l'Orateur, ch. LXV.
(2) Voy. ci-aprés , la Leçon dix-neuvième.
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