‹ Leçons sur la poésie sacrée des hébreux (volume 2)Chapitre 16 sur 39 · LEÇON CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON CINQUIÈME

Du genre figuré ; de ses divisions.

Sommaire. Genre figuré. Méthode qu'on se propose de suivre dans l'examen qu'on va en faire. Définition de ce genre ; ses principales qualités. But de ces recherches. Obstacles qui peuvent arrêter dans l'étude des Poètes hébreux : moyens de les écarter. De la métaphore, et , à ce sujet, des images poétiques; de leur nature , et de leurs quatre sources principales.

Dans la leçon précédente , nous avons exposé quelle était notre opinion sur le style poétique; nous avons montré que ce style , chez les Hébreux , était désigné par un mot dont l'acception , fixée par l'étymologie et par l'usage , était susceptible de plusieurs sens , et pouvait être considérée sous trois rapports différens, comme renfermant l'idée d'un style tour-à-tour sentencieux , figuré et sublime. Pour ce qui concerne le genre sentencieux , nous avons tracé un exposé rapide de son origine , de sa nature , et de ses effets dans les Poésies des Hébreux. Prêts à parler du genre figuré, nous voyons s'accumuler devant nous une matière immense , et s'ouvrir une carrière sans bornes. Pour ne point y errer au hasard , et ne point flotter incertains dans nos recherches , nous commencerons à déterminer avec précision l'entrée , le terme et les détours de la route que nous nous proposons de parcourir. Pour qu'on puisse saisir avec plus de facilité ce que nous allons dire à ce sujet , ( et ici peut-être nous nous farterons jusqu'à un certain point des idées reçues,) il sera

utile de faire connaître d'avance avec un peu plus d'étendue , et avec autant de clarté qu'il nous sera possible, dans quelles vues, suivant quels principes, en quel ordre , et à quelle fin nt)us allons nous occuper des figures que nous offre la Poésie hébraïque.

Le mot qui , chez les Hébreux , désigne , la Poésie , indique , dans son acception la plus usitée , une similitude ; et il s'applique au style figuré, sous ce rapport, que la nature des figures consiste dans une substitution d'expressions, d'idées , ou plutôt d'images semblables entr'elles ; ce qui a lieu aussi dans plusieurs des figures admises par les rhéteurs. Nous avons pensé que dans nos recherches sur la Poésie , nous devions nous attacher exclusivement à cette désignation du style figuré , puisée dans la langue même , et dans la signification du nom qu'il a reçu. Nous avons embrassé d'autant plus volontiers cette idée , que par-là nous pourrons circonscrire ce que nous avons à dire, dans des bornes plus resserrées. Laissons donc à l'écart ces différentes dénominations que les rhéteurs grecs , mettant à profit la facilité qu'ils avaient dans toutes les occasions pour former des mots nouveaux , portèrent à un nombre presque infini ; passons sous silence cette division principale , suivant laquelle ils distinguaient les figures , des tropes ; les figures de mots , des figures de pensées : et en cela , nous pouvons nous autoriser de l'exemple de C. Artorius Proculus, qui, avec plusieurs autres auteurs, donna aux tropes le nom de figures, comme nous l'apprend Quintilien (i) ; ou au moins nous justifier

(i) Quintil. Inst. orat. 1. IX, part. 1

par le suffrage de Quintilien lui-même, qui reconnaît que les tropes et les figures ont le même usage, et se rapprochent en plusieurs points. Ecartons donc ces idées , non qu'elles manquent de justesse et d'utilité , quand on les emploie à propos , mais parce que nous n'avons pas à développer ici les idées des Grecs , mais celles des Hébreux ; et passons à notre sujet.

Par ce titre d'élocution figurée , nous entendons cette manière de s'exprimer , dans laquelle on substitue à un ou plusieurs mots , à un ou plusieurs objets , d'autres objets et d'autres mots , dans la vue de rendre les premiers plus sensibles , par la ressemblance que les derniers ont avec eux. Si cette ressemblance n'est qu'indiquée dans une ou deux expressions , la figure reçoit le nom de métaphore ; si elle se prolonge dans la suite du discours , la figure prend celui à' allégorie ; si la ressemblance est exprimée d'une manière claire et précise par le rapprochement que l'on fait des deux objets , c'est une comparaison. Enfin , c'est encore sur une similitude du même genre qu'est fondée la prosopopée , qui personnifie et met en action des êtres imaginaires ou privés de sentiment , (cequi est l'espèce de métaphore la plus hardie ; ) ou bien qui prête un discours convenable à un personnage réel, (1)

(1) Addition du Traducteur. — Un passage du Vojage d'Ànacharsis prouve que les Grecs adoptèrent aussi les mêmes idées. Voici ce qu'on lit au chapitre LVilI :

a Les mots propres forment le langage de la raison ; les » expressions figurées, celui de la passion. La raison peut » dessiner un tableau , et l'esprit y répandre quelques légers 0 ornemens; il n'appartient qu'à la passion de lui donner le » mouvement et la vie. Une ame qui veut nous forcer à » partager ses émotions , appelle toute la nature à son se- 0 cours, et se fait une langue nouvelle; en découvrant,

Tel est donc l'ordre dans lequel nous parlerons de ces différentes figures ; non que ce soient les seules dont les poètes hébreux aient fait usage , ou qui existent véritablement , mais d'abord parce que ce sont celles qui sont le plus exactement renfermées dans l'idée du style parabolique , et en second lieu , parce que la Poésie sacrée en fait l'emploi le plus fréquent et le plus heureux , de telle sorte que leur effet et leur beauté ne se montre nulle autre part avec autant d'éclat. Nous ne nous bornerons point à les faire connaître , en produisant seulement quelques exemples de chacune d'elles , comme s'il s'agissait de pénétrer une matière inconnue, ou cachée , et non d'arrêter nos regards sur des objets faciles à saisir, et qui se présentent de toutes parts à nos yeux. Il faudra porter nos pas plus avant , s'il est possible ; surtout rechercher si les Hébreux n'ont pas fait de ces figures quelque usage qui leur soit propre ; enfin , nous tâcherons d'en approfondir les beautés particulières et plus intimes. L'accès nous en deviendra plus facile , si je ne me trompe , en suivant constamment la route que nous indique et que nous trace la nature même du sujet.

Le but et l'effet du style figuré , suivant l'acception que nous venons de développer , est de

» parmi les objets qui nous entourent , des traits de resseni- » blance et d'opposition , elle accumule rapidement les » figures dont les principales se réduisent à une seule, que o j'appelle similitude. Si je dis Achille s'clance comme un n //on, je fais une comparaison; si , en parlant d'Achille , je » dis simplement, ce lion s'élance, je lais une métaphore; » Achille, plus léger que le vent , c'est une hyperbole. Oppo- » sez son courage à la lâcheté de Thersite , vous aurez une » antithèse. Ainsi, la comparaison rapproche deux ohjets ; » la métaphore les confond , l'hyperbole et l'antithèse ne les » séparent qu'après les avoir rapprochés.

des hébreux. 2. Part. Leçon o. 8g rendre le sujet que l'on traite plus lumineux et plus sensible , ou plus noble et plus élevé , à l'aide d'images transportées d'ailleurs. Mais comme une image qu'on emprunte dans la vue de répandre du jour sur un objet quelconque, ou pour l'ennoblir, doit être elle-même trèsconnue ou très-remarquable et très-pompeuse , il s'ensuit que ces images doivent être puisées dans une nature qui soit familière aux yeux et à l'esprit de l'écrivain qui les emploie , et de ceux à qui il s'adresse , ou bien qu'elles doivent se montrer toujours sous un aspect noble et majestueux. Mais si , dans l'usage ordinaire de la vie , l'écrivain et ses lecteurs n'ont pas ordinairement les mêmes objets sous les yeux ; si leur esprit n'est familiarisé qu'avec des objets différens , il en résultera nécessairement que les idées que le premier aura traitées avec clarté et élégance, qu'il aura heureusement ennoblies par des images magnifiques , n'en paraîtront pas moins aux autres , obscures et basses , ou forcées et étranges. Ce résultat sera d'autant plus fréquent qu'ils seront séparés l'un de l'autre par un plus grand intervalle de lieux et de temps ; par une plus grande différence de religion, d'usages, de coutumes, soit publiques, soit particulières. C'est donc ce qui arrivera toujours sous certains rapports , à quelque genre de lecture qu'on se livre. Mais entre tous les écrivains, c'est ce qu'on éprouvera surtout à l'égard des poètes , qui se plaisent à orner et à relever tout par une abondance et une variété extrême d'images : entre tous les poètes , c'est ce qui aura lieu principalement à l'égard de ceux qui sont étrangers et anciens : entre les poètes étrangers , à l'égard des Orientaux , comme s'éloignant iiifii. 3

gO DE LÀ POESIE SACREE

niment de nous par leur génie et par leurs mœurs : enfin , entre tous les Orientaux , à l'égard du peuple hébreu , comme étant le peuple le plus ancien de tous ceux qui existent. Toutes ces causes se réunissent pour semer d'embarras et de difficultés l'étude des Poésies hébraïques. L'antiquité , et une manière de vivre , de s'exprimer , de sentir , absolument différente de la nôtre , les couvrent d'obscurités. Nous devons donc craindre que nous trouvant placés dans une position si défavorable , tout ne se montre à nos regards sous un faux jour, et que notre jugement ne s'égare , si , comme il arrive souvent , nous voulons mesurer sur nos idées des objets qui en sont si éloignés.

Tenons-nous donc en gardecontre une semblable erreur ; efforçons-nous de balancer ces difficultés par la plus grande attention. Nous devons non-seulement étudier le génie de la langue des Hébreux , leurs mœurs , leurs rites , leurs institutions , mais encore pénétrer dans leurs sentimens intimes , dans les modes de leurs idées, et découvrir les liens qui les unissent entr'elles. Il nous faut , pour ainsi dire , tout voir avec leurs yeux , tout juger d'après leurs opinions , et faire enfin tous nos efforts , en lisant les ouvrages des Hébreux , pour devenir hébreux nous - mêmes. Nous devons imiter en quelque sorte la méthode que suivent les astronomes , dans cette partie de leur science qu'ils appellent comparative. Pour se former une idée plus claire de l'univers, et de chacune de ses parties , ils se supposent les parcourant toutes successivement, passant d'une planète à l'autre, et devenant , pour quelques instans , habitans de chacune d'elles : par-là ils reconnaissent avec

DES HEBREUX. 2. Paît. LeÇO/l 5. Qi

sûreté , et évaluent d'une manière exacte , ce qui est propre à chacun de ces astres , sa situation , sa célérité , ses satellites , enfin , l'aspect sous lequel l'univers se montre à lui , suivant sa position différente. De même celui qui voudra bien sentir les béantes propres et secrètes des Poésies hébraïques , doit se placer dans la même situation que ceux à qui elles furent destinées , ou qui les composèrent, ne s'arrêtant point aux idées premières que certaines expressions peuvent faire naître d'abord dans son esprit , mais recherchant quelles furent celles qui durent s'offrir à la pensée de cet Hébreu qui , au sein de son pays , et à l'époque où ces Poésies furent écrites , les composa , ou les entendait réciter. Ce n'est que par ce moyen qu'il pourra parvenir à sentir tout leur effet et toute leur beauté. L'emploi de cette méthode sera peut-être souvent difficile , quelquefois même impossible. C'est cependant la seule à laquelle il faille toujours s'attacher de préférence , lorsqu'il s'agit de passages où les figures sont prodiguées.

Dans la métaphore , en effet , et ce que nous observons au sujet de cette figure , peut s'appliquer aux autres que nous avons indiquées, puisqu'elles ne sont pas d'une nature différente; dans la métaphore , disons-nous , il y a deux choses principales à considérer , desquelles dépendent toute sa force et tout son agrément. C'est premièrement , la ressemblance en vertu de laquelle les objets sont substitués les uns aux autres , et qui est l'unique fondement du style parabolique; une connaissance ordinaire et superficielle des objets peut suffire pour la rendre sensible. C'est, en second lieu , la beauté ou la noblesse de l'objet substitué , et ce rapport est

beaucoup plus difficile à reconnaître ; car souvent les idées de beauté et de grandeur dépendent moins de la nature des objets auxquels ces qualités sont attribuées , que de l'opinion de celui qui en juge , ou de quelque rapport délié et secret qui lie ces objets à d'autres. Ainsi il arrive , dans bien des occasions , que nous n'apercevons plus que l'apparence extérieure des choses et quelques-uns de leurs traits les plus grossiers , tandis que le temps a entièrement effacé leur ancien éclat et la fleur de leur beauté primitive.

Il ne sera donc pas inutile peut-être , en nous occupant des métaphores que nous offre la Poésie sacrée , d'étendre un peu plus loin nos recherches sur les images poétiques , en tant qu'elles fournissent une grande abondance de métaphores ; dans le dessein de nous convaincre que l'usage que les Poètes hébreux font de cette figure n'est pas seulement très-élégant en lui-même , mais que de plus il a presque toujours une beauté particulière. C'est ce dont nous resterons persuadés , pourvu que nous ne perdions pas de vue l'importance que ces objets avaient aux yeux des Hébreux , et le lien par lequel ils se rattachaient à tout ce qui existait parmi eux , à tous leurs sentimens , à toutes leurs opinions. Des objets beaux de leur nature, considérés sous ce nouvel aspect , en paraîtront bien plus beaux encore , et ce qui d'ordinaire nous semble forcé , laid ou rampant , prendra sur-le-champ à nos yeux , de la grâce , de la beauté et de l'élévation.

La nature entière , l'immense réunion de tous les êtres, s'offre et est soumise aux méditations de l'esprit humain. C'est là que l'homme puise

des hébreux. 2. Part. Leçon 5. g 3 cette variété infinie d'idées , matériaux confus et désordonnés , qu'il met ensuite en œuvre dans ses compositions ; c'est Là que , suivant le sujet qui l'occupe , il recueille et choisit les images dont se compose la richesse de la Poésie. L'esprit de l'homme est ce miroir dont parle Platon, (i) En le dirigeant à son gré de toutes parts , il crée un nouveau soleil , de nouveaux astres , une terre nouvelle , d'autres plantes , d'autres animaux , un autre lui-même. Dans cette ombre , dans cette image de son être propre , que l'homme aperçoit quand il tourne ce miroir sur lui , il voit en quelque manière lame de ses semblables ; car , par ce qu'il ressent , par ce qu'il éprouve au-dedans de la sienne , il conjecture ce qui se passe dans celle des autres ; il découvre et se retrace leurs mœurs , leurs affections , leurs pensées , par les siennes propres. Or, dans cette foule d'idées que l'esprit humain recueille de toutes parts , dans la nature , dans luimême, dans ses mouvemens, dans ses opérations; les plus fugitives, les moins claires, et les moins apparentes sont , comme on doit le penser , celles qui sont le produit de l'intelligence et du raisonnement ; tandis qu'au contraire , celles qui lui sont transmises par les sensations sont les plus frappantes et les plus marquées , et que de toutes , les plus certaines et. les plus éclatantes sont celles qu'il reçoit du plus actif de tous les sens , de celui de la vue. De là vient qu'en général toute poésie s'attache de préférence à se parer de ces idées qui viennent frapper notre esprit par l'entremise des sens , surtout par celle des yeux , afin d'exprimer des objets obscurs par

(1) Voy. la Ropubl. liv. X , vers le connu.

des symboles plus clairs, et ceux que leur finesse dérobe à notre conception par des images plus sensibles. Plus la Poésie a de naturel et de simplicité , plus elle recherche des images extrêmement claires , extrêmement répandues , à la portée de tous les esprits : et ces images sont si abondantes , qu'elles ne contribuent pas moins à orner et varier un sujet qu'à l'éclaircir. Les images empruntées des objets extérieurs dont la Poésie hébraïque aime à se parer sont innombrables , sans doute ; mais pour mettre quelque ordre dans une matière sans bornes , et ne pas errer au hasard , nous leur assignerons quatre sources principales , auxquelles on peut les rapporter toutes. Ainsi, ces images sont prises premièrement des objets physiques ; en second lieu, des mœurs , des professions , des usages ordinaires de la vie civile ; troisièmement, des objets religieux ; quatrièmement, des principaux évènemens de l'Histoire sainte. Nous nous arrêterons quelques instans sur chacune de ces divisions ; et nous ferons connaître leur nature par des exemples. Mais quoique ces exemples n'offrent presque que des métaphores, on ne doit pas oublier les rapports qui lient cette espèce de figure avec les autres dont il nous restera ensuite à nous occuper. Ce sera alors que non contens d'examiner les images en elles-mêmes , nous étudierons encore les diverses formes et les divers modes de substitution et d'ornemens que les Poètes sacrés savent en tirer.

des hébreux. 2. Part. cp

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