I. II
dis pas de mes forces , mais de celles de l'esprit humain , d'exposer dignement de si grandes idées. On aimera mieux les voir retracées dans l'hymne triomphal que chante sur la mort du roi de Babylone, le plus élégant et le plus sublime de tous les poètes , Isaïe. (i) Ezéchiel nous présente la même scène et le même appareil , dans sa dernière prophétie sur la chute de Pharaon (2) ; modèle éclatant de cette véhémence qui est si justement attribuée à ce Prophète , comme formant son caractère distinctif.
Note de M. Mlchaèlis , faisant suite à la Leçon Septième.
« C'est ici le lieu de parler de certaines ima- » ges que les Hébreux empruntent des vices des » hommes , pour les appliquer non-seulement à y> des actions blâmables et honteuses , mais » même à des idées louables et honnêtes. Ils y> font , par exemple , un usage bien plus fré- » quent et bien plus hardi que nos poètes mo- » dernes , des peintures prises de l'ivresse et des » actions contraires aux mœurs.
» Comme ceux-ci , ils célèbrent le glaive guer- » rier, enivré de sang et transporté d'une fureur •» féroce et effrénée. (Deutér. XXXII, ^1 ; Is. » XXXIV, 5,6.) Ils nous représentent les peu- » pies senivrant du sang de leurs concitoyens , » qui va exciter en eux une soif nouvelle, les » vainqueurs ivres du sang ennemi ( Is. XLIX ,
(2) Voyez, ci-après, tom. II, à la fin delà Leçon XXVIII', l'imitation latine de cet hymne, par M. Lowth, et l'imitation française, par Louis Racine.
(3) Ch. XXXII, v. 18 et suiv. — Ce morceau d'Ezéchiel se trouve également à la suite de la Leçon XXVIIIe.
des hébreux. i.Part. Leçon y . 12.3 » 26 ; LXIII , 6. ) ; enfin, par un rapprochement » plein de beauté , ils assimilent le Très-Haut » lui-même , à un guerrier dans l'ivresse (Ps. » LXXVII , 65 ) , et la terre tremblante , à un » homme pris de vin , qui chancelle. ( Is. XXIV, » 20. ) Mais jamais ils ne font de cette image un » emploi plus audacieux, et n'achèvent , pour » ainsi dire, le tableau, que lorsqu'ils nous dé- » crivent la démence ou le malheur , portés jus- » qu'au point de troubler la raison et la sagesse. » Sous ce rapport , les passages suivans que nous » fournit Isaïe méritent d'être soigneusement » pesés. Dans le premier ( ch. XXVIII , 1, y, » 8 , 1 1 ) , le Prophète voulant faire connaître » la manière insensée dont les Juifs expliquaient » leur loi , compare leurs docteurs à une assem- » blée d'hommes dans l'ivresse ; il va même jus- » qu'à imiter le bégaiement et les répétitions » superflues , ordinaires à ceux qui sont en cet » état, et à feindre que Dieu , pour se jouer plus » cruellement de leur ivresse , leur répond en » une langue inconnue. Dans le second passage » ch. LI, 17-23 ) , le même Prophète nous représente, sous les traits d'une femme de la plus grande beauté , que son époux a répudiée , Sion , c'est-à-dire , à mon avis , l'Eglise chrétienne tourmentée et presque détruite par les empereurs Romains. Il suppose que des hommes pleins de malice et d'arrogance l'ont enivrée , jusqu'à la plonger dans la dernière stupeur ; qu'ils l'ont forcée d'épuiser la coupe qu'ils lui présentaient , jusqu'à la dernière goutte ; qu'elle a été abandonnée comme sans vie, ayant autour d'elle ses enfans réduits au même état , sans qu'un seul d'entre eux ait pu la reconduire dans sa demeure , ni lui donner
» un peu d'eau pour la guérir : écoutons le dis- » cours que le Prophète lui adresse :
» Eveille-toi, éveille-toi; lève-toi, Jérusalem ,
» Toi à qui le Seigneur a fait boire sa coupe bouillonnante ;
» Toi qui as bu , qui as épuisé l'intérieur de cette coupe
» enivrante, o De tous les enfans qu'elle avait engendrés, nul ne lui
» présenta de l'eau pour la ranimer; » De tous les fils qu'elle avait élevés, nul ne la conduisit
» par la main.
b Tes fils , privés de la raison , étaient coucbés dans toutes
» les places publiques , comme la gazelle qui est prise
» dans les fdets du chasseur.
» Ils étaient enivrés de la colère du Seigneur, de la fureur
» de ton Dieu. (iï »
» Il termine en nous montrant ses ennemis » qui insultent à son corps resté sans sentiment.
» Habacuc qui imite presque toujours Isaïe, » mais d'une manière neuve et originale, ose » encore davantage. Il compare ( ch. II , v. 1 5 , 1 6 ) » les nations vaincues par les Babyloniens , à » des hommes dans l'ivresse , exposés aux mêmes » outrages que Pausanias , pris de vin , eut à es- » suyer de la part d'Attale et des autres convi- » ves. (Voyez Justin, 1. IX, paragr. 6. )
» Malheur à toi qui contrains les autres à boire ,
» Qui les forces à boire jusqu'à l'ivresse
» Pour jouir du spectacle de leur nudité !
» Des hommes illustres t'ont servi de jouet , jusqu'à la
» satiété:
» Bois à ton tour; deviens aussi l'objet de leurs outrages ;
(î) Texte de M. Michaélis. — Evigila , cvigila , surge
Hicrosolyma % Quie bibisli ex manu Jehovœ poculum ejus œstuans , Qiue interiora poculi inebriantis bibisli, e.vsuxisti. Ncmo illam aquà recrcabat ex omnibus (Mis quos pepe-
rerat :
Ncmo manu ducebat , ex omnibus filiis quos cilucaverat : H«'C tibi duo evcnerc : quis tibi indoluit?..., Filii tui mentis expertes jacebant in omnibus platcis , ut
oryx irretitus , Pleni œstu Jehovœ , ira Dci tui.
DES HÉBREUX. 2. Part. LeÇOTl 7. 123
> Que la coupe que le Seigneur tient dans sa droite , passe
• jusqu'à toi ; » V.l qu'un vomissement honteux remplace ta gloire. (1)»
» Pour ce qui concerne la seconde espèce » d'images , que nous avons indiquée au com- » mencement de cette note, les écrivains hé* » breux ne craignent point d'en tracer les pein- » tures les plus étendues et les plus animées, » et de se servir des termes propres , principa- » lement lorsqu'il s'agit de condamner le culte » rendu à de vaines idoles. C'est un crime qu'ils » n'hésitent pas à comparer, même dans le dis- » cours en prose, à un amour adultère. Mais » lorsque l'occasion d'employer cette image se » présente aux poètes , c'est alors que leurs des- » eriptions sont poussées jusqu'au dernier degré » d'énergie. Il est impossible que lame du lecr » teur n'en soit pas pénétrée d'horreur ; et cette » horreur même devient l'effet le plus puissant, » et le comble de l'art. Nous renverrons , pour » des exemples de ce genre , au chap. LVII » d'Isaïe , v. 7 , 8 , 9 ; au chap. II de Jérémie ; » aux chap. XIII et XVI. d'Ezéchiel.
» Rien de plus éloigné de la retenue ordinaire
• à notre poésie , que la licence de style qu'on
• remarque dans tous ces passages ; et nos oreil- » les ne sauraient supporter un poète qui , sur
• un semblable sujet , s'exprimerait en notre laii- » gue d'une manière aussi claire , et qui retra- » cerait à nos yeux une scène aussi horrible.
(1) Texte de M. Michaélts. — Vœ biberc cogenti ados , Ingurgitanti ad ebrictatem , Ut intuearis pudenda illorum.
Satiatus es honestorum ludibrio :
Bibeet tu , et admitlc prœputium , Transcat ad te pocutum dextrœ Jehovœ , Et vomitus turpis , pro gloria tua.
» Mais de pareilles peintures ne peuvent être » dangereuses, qu'autant qu'elles sont à demi- » voilées. Cette liberté d'expression n'est pas » plus nuisible aux mœurs , que l'usage où sont, » parmi nous , les femmes de montrer leur visage » à découvert. L'ouïe s'endurcit aussi bien que » les yeux, par l'habitude ; et nos passions sont » plus irritées par des voiles insuffisans que par » une nudité entière. Rappelons-nous que les » lois de la décence ne sont pas les mêmes chez » les différens peuples ; et gardons-nous en » conséquence d'accuser et de condamner les » poètes hébreux. Songeons que parmi les Orien- » taux, il n'est pas plus indécent pour un poète, » de décrire une action déshonnête , qu'il ne » l'est pour un de nos écrivains, de parler d'un » meurtre, ou de toute autre violence injuste. » La libre communication des deux sexes, auto- » risée parmi nous, et les rapports fréquens qui » les rapprochent , nous imposent le devoir de * veiller soigneusement, dans tous nos discours , » à ce qu'il ne nous échappe rien qui soit capa- » ble de faire rougir une jeune vierge. Blesser » ses oreilles serait encore plus un signe de » grossièreté , qu'une faute contre les mœurs. » Nous sommes dès l'enfance tellement accou- » tumés à cette retenue , indispensable dans les » assemblées où les deux sexes se trouvent réu- » nis , que des Orientaux entendant parmi nous » des hommes s'entretenir entr'eux , doivent les » prendre pour des vierges modestes : il en est » tout autrement dans l'Orient. Les hommes n'y » fréquentent que des personnes de leur sexe ; » et quant à ce qui concerne leurs relations avec » les femmes , ils ne voient familièrement que » leurs épouses ou leurs esclaves. Les femmes
des iiébreux. 2. Part. Leçon y. 127 » retirées dans leurs appartemens y vivent » exemptes de toute gêne. ( Voyez les Voyages » de Shaw. ) C'est encore là une des causes qui » contribuent à répandre dans le discours une « plus grande liberté. Les Arabes, au rapport de » d' Arvieux ( tom. IIP , chap. II, pag. 190. ) ne » rougissent d'aucune expression qui indique au >• propre une action naturelle. Dans leurs livres » règne la même licence ; leurs poètes n'usent , » en quelques occasions , de certaines réticences, » qu'afin d'exciter la curiosité; partout ailleurs, » ils osent parler , ils osent se vanter de ce que » nos écrivains ne montrent qu'à la dérobée , et » qu'ils se contentent d'abandonner aux soup- » çons de leurs lecteurs. »
Nous avons cru ne devoir pas supprimer cette Note , principalement à cause des réflexions importantes qui la terminent, et qui peuvent servir à rectifier les jugemens injustes , portés par des esprits légers , sur des écrits et sur des mœurs qu'ils connaissaient mal. Mais nous avons été forcés de retrancher bien des choses, d'en adoucir beaucoup d'autres. Cette différence même de liberté dans les idiomes, dont M. Michaélis cherche à rendre raison ici, nous en a fait la loi; et malgré cette précaution , nous craignons encore qu'on ne nous reproche de n'avoir pas poussé assez loin cette sévérité.
(Add. duTrad.)