‹ Leçons sur la poésie sacrée des hébreux (volume 2)Chapitre 20 sur 39 · LEÇON HUITIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON HUITIÈME

Images qui ont rapport aux objets religieux.

Sommaire. Images tirées des objets sacrés , les plus capables de choquer , et les plus susceptibles d'obscurité. Exemples. Explication du commencement du Psaume 103.e Insuffisance des traductions; nécessité de remonter aux sources.

lliN discutant soigneusement les métaphores les plus fréquemment employées par les poètes hébreux , nous avons eu principalement pour but , de nous mettre plus facilement en garde contre une erreur qui égare souvent ceux qui lisent des écrits qui sont si loin de nous pour le temps et pour les sujets ; d'où il est résulté quelquefois , que ce qui , pour les Hébreux , avait le plus de noblesse et de clarté , nous a paru si bas et si obscur. Mais si une telle précaution a été nécessaire à l'égard des images empruntées des objets physiques et des usages de la vie, elle le devient bien davantage pour celles qui sont prises des objets religieux. En effet, quoique bien des figures , que les Hébreux avaient puisées dans le spectacle de la nature ou dans les pratiques ordinaires de la vie , leur fussent particulières, elles étaient cependant, pour la plupart , familières aux autres nommes, aussi bien qu'à eux. Mais celles qu'ils cherchèrent dans leur religion et dans ses cérémonies , leur étaient tellement propres, que tout le reste des humains ne participait en aucune manière à

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l'usage , ni même à la connaissance des objets que ces figures rappelaient. Le point qui va nous occuper offrant donc plus qu'aucun autre de grandes et de nombreuses difficultés , il nous semble d'une importance extrême d'apporter l'attention la plus exacte à son examen , afin de conserver, à cet égard, à la Poésie hébraïque , au moins une partie de la majesté dont elle brilla autrefois.

Le Religion , parmi les Hébreux , avait la plus vaste étendue ; elle embrassait non-seulement le culte du Très-Haut , mais encore le gouvernement de l'Etat , l'exécution des lois , l'administration de la justice, et presque tous les actes de la vie civile. A peine existait-il chez ce peu-

S le quelque chose d'entièrement profane et 'absolument étranger à la Religion. Ce qui semble aux autres hommes le moins digne d'honneur et de respect , était réglé chez eux par les lois divines , et se liait étroitement aux objets les plus saints et aux cérémonies les plus augustes. De là , il s'en est suivi que les métaphores religieuses se rencontrent si fréquemment dans la Poésie hébraïque ; mais que , par rapport à beaucoup de ces figures , nous aurons besoin de l'attention la plus soigneuse pour ne pas laisser échapper la relation et le nœud qui les lient aux objets sacrés. Si nous tombions dans cette erreur; si nous regardions comme profane et vulgaire , un objet marqué d'un caractère divin; si nous rangions parmi les choses basses et communes , celles qui étaient saintes et vénérées , nous altérerions au-delà de toute idée la pompe des expressions, la force et la majesté des pensées. Rien en effet dans la nature de plus propre à faire naître le sublime , que les

l3o DE LA POÉSIE SACREE

idées puisées dans le sanctuaire : tant l'esprit de l'homme est saisi d'une admiration soudaine, aussitôt que l'image auguste de la Religion se présente à ses regards ! Tant elle le pénètre

D'un céleste plaisir , d'une frayeur sacrée !

Ajoutons donc encore que la Poésie hébraïque perd aussi infiniment de sa majesté , nonseulement parce que souvent le rapport des images qu'elle emploie , avec la Religion , nous échappe ; mais de plus , parce que , lors même qu'il est le plus apparent , il ne conserve sur notre esprit qu'une bien faible partie de l'effet et de la force avec laquelle il frappait le cœur des Hébreux , entièrement pénétrés de ce sentiment. L'ensemble de leurs rites , formait une sorte d'allégorie grande et soutenue; et ceux qui professaient ce culte devaient consacrer jour et nuit toute leur attention à la méditer et à l'approfondir : c'était à cette étude que tous les hommes sages et vertueux tenaient leur esprit constamment attaché ; c'était là qu'ils devaient trouver et leur occupation et leur délassement; c'était là que résidaient toutes leurs richesses , toutes leurs espérances ; c'était l'objet auquel ils rapportaient toutes leurs veilles , toutes leurs pensées , n'osant même s'en occuper qu'avec le plus profond respect et la plus grande pureté de mœurs. Les choses de la Religion étaient encore redevables d'un surcroît de noblesse , à l'éclat et à la pompe des cérémonies, qui devaient avoir un effet inexprimable sur l'esprit d'un peuple dont elles frappaient sans cesse les yeux ; et la magnificence du culte était telle , surtout après la construction du temple élevé par Salomon , que quoique les livres saints nous

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en offrent une description aussi exacte que détaillée , il nous est impossible d'en atteindre la majesté par la pensée. Ainsi , ce dont les poètes hébreux avaient éprouvé la force et le pouvoir sur les esprits , est pour nous sans effet et sans noblesse , parce que nous faisons peu de cas , ou que nous ne nous formons pas l'idée de ce qui , pour les Hébreux , était du plus haut prix , et faisait l'unique objet de leurs méditations.

Nous allons joindre ici quelques exemples de ce genre , ou plutôt quelques passages qui nous fourniront des exemples nombreux.

Les lois des Hébreux s'occupent beaucoup de la distinction des choses pures et des choses impures ; des soins qu'il faut apporter à éviter , à purifier ce qui est profane , souillé ou défendu. Ces défenses elles-mêmes suffiraient pour prouver que ces cérémonies n'étaient qu'une enveloppe et qu'un voile qui couvraient des vues plus importantes et plus saintes , si nous ne l'apprenions d'ailleurs avec autant de clarté que de détail. Parmi ces impuretés légales , sont rangées certaines maladies , certaines infirmités, et même certains états du corps , très-indifférens de leur nature. Au premier aspect , tout cela paraît futile ; mais on en aperçoit toute l'importance , par un examen plus approfondi. Il n'est donc point étonnant que les poètes sacrés aient employé ces images , en traitant les sujets les plus relevés ; soit lorsqu'ils mettent à nu les souillures et la dépravation profonde du cœur humain (i) ; soit lorsqu'ils reprochent à leurs contemporains leur corruption (2) ; soit

(1) Is. LIX,6.

(2) Is. 1,5,6, 16. — Ezéch. XXXVI, 17.

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lorsqu'ils déplorent le sort funeste de la fille de Sion (i), l'avilissement dans lequel elle est tombée , et la nudité honteuse où l'ont laissée ses spoliateurs. Toutes ces images , si on les considère en elles-mêmes , répugnent et révoltent ; mais si on remonte à leur origine ; si on fait attention à leur rapport avec la Religion, on en sentira l'énergie et même la noblesse. De ce genre , ou du moins d'un genre analogue , semblent être encore ces plaintes du Prophète- Roi , dans ces divins cantiques , où ayant presque toujours à remplir un rôle bien plus auguste que le sien propre , il déplore l'excès de ses maux avec tant de feu et de pathétique ; où il se plaint d'être accablé de souffrances et de coups (2) , de succomber sous un poids énorme de forfaits , qui surpasse infiniment les forces humaines. Quelques interprètes , qui n'avaient pas approfondi avec assez de soin le génie de la Poésie hébraïque , ont recherché quelle était la maladie dont se plaint David dans ces passages: l'absurdité , à ce qu'il me semble , aurait été moins grande , lorsqu'il dit que de vastes eaux l'ont submergé , de mettre en question le nom et la position du fleuve dont il veut parler. 'Il est plusieurs images du même genre, pour lesquelles les poètessacrés paraissent avoir besoin d'une semblable justification; il en est un bien plus grand nombre qui, quoique par elles-mêmes pleines de beauté et d'élégance , prendront une apparence bien plus élevée, si on leur rend l'éclat quelles tirent de leur origine sacrée , et si , comme des tableaux de grand prix , on les place

(1) Lament. 1,8,9, l7t Ct II» a.

(a)Ps. XXXVII,

des hébreux, i. Part. Leçon 8. i33 dans un jour favorable. A cet égard, nous trouverons d'abondans exemples , dans une seule circonstance des rites religieux , dans la magnificence des vêtemens dont les prêtres étaient décorés. Telle était en effet la richesse et la pompe des vêtemens des prêtres hébreux, et surtout du Grand-Prêtre , dans les solennités ; telle en était la beauté et la gloire (i), pour emprunter les expressions de Moïse , que des hommes , dans l'esprit desquels , à tant d'éclat venait se joindre une idée de sainteté , ne pouvaient rien concevoir de plus auguste. C'est aussi l'image que les Hébreux mettent en usage, pour désigner une beauté parfaite , ou pour rendre sensible toute la grandeur de la majesté divine. Isaïe surtout , ce Prophète dont le style est si élégant , nous retrace cette même image sous les couleurs les plus vives et les plus ljrillantes , lorsque décrivant à sa manière , c'est-à-dire , avec la dernière magnificence, la gloire et la joie de l'Eglise naissante , il nous la représente , ornée des vêtemens de salut , et revêtue du manteau de justice (2); et la compare ensuite à un époux paré pour ses noces; comparaison sur laquelle il répand une noblesse inexprimable, par un seul mot , par une métaphore clairement empruntée des ornemeus sacerdotaux, et qu'une langue étrangère ne peut aucunement rendre, ni même indiquer. Les poètes sacrés n'ont pu rien concevoir de plus saint ni de plus vénérable, pour exprimer dignement la majesté infinie de Dieu , autant qu'il est permis à l'intelligence humaine de le tenter : en conséquence , ils nous

fOExod. XXVIII, 2.

(a) Is. LXI , 10.

peignent le Très-Haut, revêtu deglofre (i) , couvert de magnificence , ceint de force (2) , employant dans ce dessein, les expressions consacrées pour désigner les ornemens et le ministère des prêtres.

Dans ces exemples , le rapport que nous indiquons se montre clairement et à découvert; mais il y a beaucoup d'autres métaphores semblables, dont l'élégance est bien plus enveloppée. Dans ce cantique si parfait, où le poète célèbre à la fois, l'immensité de Dieu présent en tous lieux , et l'habileté admirable qu'a déployée l'Artiste suprême dans la structure du corps humain , il se sert d'une métaphore remarquable , prise de l'art savant de la broderie.

« Pendant que vous me formiez clans le secret ; » Que vous travailliez mes membres , comme avec » l'aiguille, dans les lieux cachés de la terre, (a) »

Si l'on fait attention à cette figure qui est presque effacée dans toutes les traductions , et si en même temps on songe au mécanisme admirable de notre corps, à cet entrelacement varié de veines , d'artères , de fibres , de membranes , qui peut être appelé avec tant de raison un ineffable tissu, on reconnaîtra facilement toute 1 élégance et toute la justesse de cette métaphore. Mais on n'en sentira toute la force et toute la noblesse , qu'en se rappelant aussi que l'art de la broderie était consacré au sanctuaire ; que l'usage propre et singulier de cet

(1) Ps. XCII, 1.— (2) Ps. LXIV, 7.

Texte de M. Lowtit.

(a) Cùm Jormatus esscm in occulto ,

Acupictus essem in penetralibus ferrie.

Ps. CXXXV111, i5.

des hébreux. 2. Part. Leçon 8. 1 35 art, était réservé , par une disposition expresse de la' loi, pour une partie des habits sacerdotaux , et pour les voiles qui fermaient le tabernacle (i) : on en conclura que le poète a voulu, pour rendre plus sensible l'habileté de l'Artiste divin , comparer son ouvrage avec ceux de l'industrie humaine , auxquels la Religion ajoutait un nouveau prix, et dont l'élégance semblait si extraordinaire, que les livres saints paraissent l'attribuer à une inspiration céleste. (2)

Nous indiquerons un autre passage , qui renferme plusieurs exemples remarquables de ce genre. Rien de plus connu que ce cantique admiré de tout le monde , dans lequel le poète célèbre les desseins et la sagesse que Dieu manifeste dans les beautés de la nature. C'est le psaume GUI.' L'exorde surtout en est magnifique. La majesté du Très-Haut y est peinte d'après ce que nous pouvons en découvrir et en reconnaître par la pensée, dans l'ordre admirable qui gouverne l'univers. Pour cela , les métaphores devenant indispensables, le poète a employé de préférence celles qui devaient paraître aux Hébreux, les plus augustes et les plus dignes d'un si grand sujet. Or, nous croyons qu'elles sont toutes empruntées du tabernacle. Ici il devient nécessaire de traduire littéralement le texte , et de le développer en peu de mots.

David commence par exposer en termes simples la grandeur de Dieu. Bientôt ayant recours aux métaphores , il dit :

(i)Exod. XXVIII, 39; XXVI, 36; XXVII, i6.-Ezéoh. XVI, 10; XIII, 18.

(2) Exod. XXXV, 3o, 35.

l36 DE LA POÉSIE SACRÉE

c Vous vous êtes revêtu de majesté et de gloire (a) ; »

et l'expression dont il se sert est spécialement consacrée à l'habillement des prêtres.

« Vous vous êtes couvert de lumière , comme d'un » vêtement. (6) »

Ici l'idée indiquée rappelle ce symbole éclatant de la présence divine , cette lumière qui se montrait dans le sanctuaire ; et de ce trait particulier le poète tire une image pour peindre sous des traits généraux la gloire ineffable de l'Eternel.

« Vous avez étendu les cieux comme une tente, (c) »

Le mot employé est celui qui désignait constamment les voiles dont le tabernacle était enveloppé et fermé de toutes parts. L'allusion semble avoir été saisie par les Septante , ainsi que par la Vulgate , et par un autre ancien interprète , qui traduisent tous , « Vous avez étendu les cieux » comme une peau, (i) »

« L'assemblage des eaux forme votre demeure, (d) »

C'est ainsi que le poète peint la nature merveilleuse de l'air, qui, composé d'élémens divers et sans fixité , acquiert cependant par leur réunion, et par l'ordre qui les lie, une consistance invariable et fixe ; et pour cela , il fait usage d'une métaphore empruntée de la structure du tabernacle, qui était formé d'un grand nombre

Texte de M. Lotvth.

(a) Majestatem et gloriam induisti.

(b) Operiens se lumine tanqaàm vestimento.

(c) Extendens cœtos tanqaàm cortinam.

{d) Contignans in aquis sua cœnacula.

(1) Voy. Ps.CIII,3.

des hébreux. 2. Part. Leçon 8. i3j de pièces de rapport , que l'on assemblait dans un ordre constant, et qui, au besoin, pouvaient se séparer avec facilité. Le poète continue :

« Les nuées sont votre char ;

» Vous marchez sur les ailes du vent, (a) »

Il a tracé d'abord l'image de la majesté divine , reposant dans le sanctuaire , où elle se rendait visible sous l'enveloppe de la lumière la plus brillante ; maintenant il la peint se mouvant avec l'arche , siégeant sur une nuée répandue à l'en tour , et portée au haut des airs. Ce siège de la présence divine est désigné , même dans les historiens sacrés , par l'expression propre de char, (i)

« Vous avez établi les vents pour vos envoyés , » Et les feux du ciel , pour vos serviteurs. (6) »

Les élémens nous sont représentés comme toujours prêts à exécuter avec promptitude les ordres de Dieu , ainsi que faisaient les ministres attachés au service du tabernacle. Le mot qui est employé ici, est de l'usage le plus" fréquent dans les fonctions sacrées.

* Il a affermi la terre sur ses bases ; (c) »

métaphore prise encore évidemment du même sujet.

« Afin qu'elle ne change point dans le cours des » siècles (d) ; »

Texte de M. Lowth.

(a) Faclens nubes currum suumj

Incedens super alas vend.

(6) Faclens , ut venti sint angeli sui ,

Ut ignis ardens sit sibi ministroruin loco.

(c) Fundavit terrain super bases^uas.

(d) Ne dllabatur in œoum et seculum.

(i) Voy. I. Paralip. XXVII 1, îS ; et Eccli. XT IX, I. i>

c'est-à-dire , pendant tout le temps marqué dans les desseins secrets de Dieu. Telle était en ce point, la condition de la terre et du tabernacle. Aussi, dans un autre passage, trouve-t-on à peu près les mêmes expressions employées pour comparer la stabilité de ce dernier , à la solidité de l'autre, (i)

Ces observations paraîtront peut-être trop subtiles et trop minutieuses , mais elles étaient nécessaires pour rendre sensible notre pensée , et pour montrer qu il est presque impossible qu'aucune traduction nous transmette avec fidélité les véritables idées des poètes sacrés , et exprime ces rapports si déliés qui unissent presque toujours les objets que ces poètes comparent. Ces rapports dépendent très-souvent des expressions mêmes, et d'une liaison que certains objets ont contractée par l'usage, avec certains mots; liaison que cache toujours et que rompt trop souvent la traduction. On prétendrait en vain la retrouver dans la version la plus exacte ; on doit encore moins espérer qu'elle se conserve dans une traduction , ou plutôt dans une imitation en vers. Il en existe sans doute plusieurs d'un mérite distingué ; mais il faut remonter aux sources ; elles seules possèdent ce goût propre et particulier, qui ne peut point se communiquer aux ruisseaux qui s'en échappent.

(i) Ps. LXXVII,69.

des hébreux. 2. Part. i3o,

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