‹ Leçons sur la poésie sacrée des hébreux (volume 2)Chapitre 23 sur 39 · LEÇON ONZIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON ONZIÈME

De VAllègoiie mystique.

Sommaibe. 3° Définition de l'allégorie mystique : elle a son fondement dans la Religion des Hébreux. Différences qui la distinguent des deux autres espèces , quant au sujet , et quant à la forme. Exemples. Le style parabolique a la plus grande convenance avec cette sorte d'allégorie qui est elle-même trèsfavorable à l'annonce desévénemensfuturs. Obscurité qui l'accompagne nécessairement. Moyens qui s'offrent pour pénétrer cette obscurité.

Il y a une troisième espèce d'allégorie , qui est aussi d'un usage très-fréquent dans la Poésie prophétique ; c'est lorsqu'un double sens est exprimé par les mêmes paroles , ou bien lorsqu'un seul et même discours, pris en deux sens différens , désigne tout à la fois plusieurs événemens séparés pour le temps , et dissemblables par leur nature. C'est là ce qu'on appelle le sens littéral et le sens mystique , point de la plus grande importance dans la Théologie , étroitement lié avec la Poésie sacrée , et dont , par ce motif , nous devons parler au moins en peu de mots.

Dans la Religion des Hébreux , les choses , les lieux , les époques , les fonctions , tout a une double signification , l'une propre , et l'autre allégorique ; de telle sorte , que dans leurs écrits , ces divers sens peuvent être présentés , ou séparés , ou réunis. Ainsi , on peut parler

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de David , de Salomon , de Jérusalem , de manière que le discours se rapporte seulement à cette ville et à ces princes ; ou bien qu'il désigne uniquement les objets qu'ils figurent dans l'allégorie sacrée de la Religion judaïque ; ou enfin de telle sorte , que l'esprit de l'écrivain ait en vue et embrasse en même temps les deux sens , de façon que ce qui se rapporte à ces objets dans un sens naturel , propre , historique , représente les seconds dans une signification cachée , plus intime , et prophétique.

C'est dans ces principes fondamentaux de la Religion des Hébreux que nous devons uniquement chercher l'origine et l'explication de cette sorte d'allégorie qu'on peut appeler mystique. Peut-être sera-t-il plus facile d'en faire connaître la nature et les qualités principales , en montrant quelles sont les différences qui la distinguent des deux autres espèces dont nous nous sommes déjà occupés.

Le première différence consiste en ce que, dans ces dernières allégories , il est libre à l'écrivain d'employer indistinctement toute sorte d'images. Il n'est rien de ce qui existe dans la nature , de ce que l'esprit aperçoit par les sens , ou imagine par la pensée , qui ne puisse être appliqué sous la forme de métaphore continuée , ou même de parabole , au développement d'un sujet. L'allégorie mystique, au contraire, ne trouve une matière qui lui soit propre et qui lui convienne , que dans les dogmes des Hébreux , et n'a lieu que dans ce qui est étroitement lié avec leurs idées religieuses , ou dans ce qui leur est contraire et absolument opposé. En effet, dans le sens allégorique , comme dans le sens propre , l'Assyrie , Babylone ,

des hébreux. 2. Part. Leçon n. 169 l'Egypte , l'Idumée , sont opposées à Israël , à Sion , à Jérusalem , et ainsi du reste. Les deux premières espèces d'allégorie sont donc de la même nature que les autres figures , et de droit commun , en Poésie ; l'autre , au contraire , repose sur la nature même de la Religion judaïque , et ne peut par conséquent convenir a aucune autre poésie qu'à la Poésie sacrée. Ajoutons encore , que l'Esprit saint , qui ne dédaigne point d'adopter la Poésie pour son interprète , revendique cette sorte d'allégorie comme lui appartenant en propre , sous le rapport qu'elle est extrêmement favorable à la prédiction des événemens futurs , de même qu'à l'expression figurée des plus augustes mystères. Si donc , détournée du but qui lui est propre, et arrachée du sein qui l'a produite , elle pouvait jamais être appliquée à un sujet profane et étranger pour elle , nous verrions s'éclipser entièrement et son effet et sa beauté.

Une seconde différence essentielle , c'est que, dans les autres allégories , des deux objets comparés le plus prochain n'a aucune réalité : cette réalité n'existe que dans le plus éloigné , qui est couvert par le premier comme par un voile léger et transparent. Mais dans l'espèce dont nous parlons, les deux objets ont une égale réalité : tous les deux existent , agissent et parviennent à leur terme. Le plus prochain est , non un symbole imaginaire^ , mais une image réelle et expressive du plus éloigné ; et quoique remplissant une fonction qui lui est étrangère , il ne dépose point pour cela celle qui lui est propre. Ainsi , dans la métaphore et la parabole , ces lions , ces aigles , ces cèdres qui y sont dépeints , n'ont pas une véritable existence , si on les con- 1. i5

sidère en eux-mêmes; au contraire , ce qu'une allégorie plus sublime nous dit de David , de Salomon , de Jérusalem , soit qu'on l'entende dans le sens littéral, soit qu'on l'explique suivant l'analogie des dogmes des Hébreux , sera également vrai dans les deux sens , lors même qu'on les séparerait l'un de l'autre.

On voit combien cette allégorie diffère des autres , par ce qui en fait la matière , c'est-àdire , par la nature même des images qu'elle emploie. Elle offre aussi quelques différences par la manière d'en faire usage. Nous avons exposé plus haut , de quelle liberté jouit la métaphore continuée ; comment elle peut mêler ensemble l'objet figuré avec l'emblème qui le représente , c'est-à-dire , l'objet le plus prochain avec le plus éloigné , tandis que cette licence est entièrement interdite à la parabole. Il serait difficile , et peut-être même téméraire , d'entreprendre de prescrire des lois sur ce point à l'allégorie mystique. L'Esprit saint , en effet, suivant la différence des occasions , distribue diversement ses inspirations, excitant et animant, comme il lui plaît , lame des prophètes ; tantôt leur découvrant librement et avec étendue , les signes les plus clairs des événemens à venir ; tantôt ne leur en présentant qu'avec réserve, et comme à la dérobée , quelques traits fugitifs. Ainsi , l'allégorie mystique nous offre la plus grande variété dans la marche qu'elle suit et dans la manière dont elle dispose les objets, et les met en parallèle. Quelquefois l'objet le plus prochain est si apparent et. retracé avec tant de force , il domine tellement dans le style et les expressions , qu'il permet à peine à l'objet le plus éloigné de jeter , par intervalles , quelques

des hébreux. 2. Part. Leçon ii. 171 faibles lueurs. D'autres fois , au contraire , et c'est ce qui arrive le plus souvent , ce dernier brille d'un tel éclat , qu'il efface et éclipse entièrement le premier. Ici , l'image principale se montre à l'œil attentif, environnée d'une lumière soutenue et toujours égale : là, elle éblouit tout à coup les regards , et jaillit en traits soudains et inattendus, comme l'éclair qui s'élance du sein de la nue. Mais de tous les modes, celui qui offre le plus d'élégance et de cette beauté qui fait en ce moment l'objet de nos recherches, c'est lorsque dans toute l'étendue d'une même composition , deux objets semblables et également frappans , sont rapprochés , et marchent pour ainsi dire de front , se répondant évidemment et s'éclairant l'un l'autre. Ce genre de mérite est si recommandable en lui-même , et tellement propre à l'allégorie mystique , que malgré l'obscurité répandue sur cette matière , nous ne balançons point à citer deux exemples dans lesquels on ne peut s'empêcher de l'admirer , et qui achèveront en même temps de rendre encore plus clair et plus sensible ce que nous avons dit en général sur la nature de l'allégorie mystique.

Le psaume deuxième a pour sujet David affermi sur le trône , par les décrets de Dieu , en dépit des efforts de ses ennemis. Ce Roi y remplit un double personnage : le premier, qui lui est propre , et le second, qui n'est qu'allégorique. Si , en lisant ce psaume, nous attachons nos regards au rôle propre à David , nous y découvrons un sens très-intelligible , et sur lequel l'Histoire sainte répand un très-grand jour. Partout cependant l'expression est tellement animée, les figures tellement élevées, et le style,

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en deux ou trois endroits , tellement nypernolique , qu'on semble y remarquer l'intention qu'a eue l'écrivain, de nous avertir que ce voile nous cache quelque chose de plus grand et de plus sublime , et de nous frayer l'accès au secret le plus intime du sujet. Si donc , en suivant ces indices , nous dirigeons notre esprit vers ce sujet caché , et si nous appliquons ces traits au personnage allégorique que David représente , à l'instant nous verrons naître un ordre de choses plus élevé , plus auguste , et se développer en même temps un sens plus clair. Si auparavant plusieurs de ces traits nous paraissaient trop hardis et trop relevés pour la nature de l'objet le plus prochain , maintenant ils nous paraîtront convenables , expressifs , clairs , et merveilleusement appropriés à la dignité du plus noble des deux objets. Après avoir examiné avec attention ces deux parties du sujet séparées , considéronsles réunies. C'est dans cette position que nous verrons briller toute la beauté et tout le sublime de cette composition pleine d'élégance. C'est alors que nous pourrons reconnaître tout à la fois et l'immense distance qui sépare ces deux objets, et l'accord qui ne cesse de régner entre eux, et l'admirable ressemblance qui éclate dans tous leurs traits , comme appartenant à la même famille ; c'est alors que nous remarquerons l'analogie parfaitement observée entre les deux images, l'existence réelle et véritable qui leur est propre à toutes les deux , de telle sorte , que l'objet figuré semble cependant l'original et le modèle; c'est alors enfin que nous verrons un nouvel éclat se répandre sur l'élocution , les pensées acquérir une majesté et une sublimité nouvelle, en s'élevant, par une gradation facile,

des hébreux, i. Part. Leçon n. i^3 de l'objet le moins noble à l'objet le plus relevé, de la terre au ciel, jusqu'à ce qu'enfin la partie principale du sujet soit placée dans le jour le plus brillant , et parvienne au plus haut degré de sublime.

Tout ce que nous venons d'observer sur ce psaume , peut s'appliquer également au psaume soixante-onzième , dont le sujet , qui est à peu près de même nature , est traité d'une manière semblable. On peut l'intituler l'Inauguration de Salomon. C'est absolument la même espèce d'allégorie ; le style est un peu différent , à cause du caractère du sujet. Dans le psaume dont nous avons déjà parlé , il s'agit de relever l'éclat d'une victoire : dans celui-ci , de tracer le tableau tranquille de la paix et du bonheur. Aussi lélocution est-elle plus douce et plus tempérée , plus ornée quant aux pensées, plus riche en images ; offrant peu de prosopopées hardies, mais plutôt embellie de couleurs riantes et gracieuses , puisées dans le beau spectacle de la nature. Cet exemple peut faire connaître combien le style parabolique est propre et convenable à cette espèce d'allégorie, par la raison qu'il se plaît à une grande variété d'images de ce genre. En effet , comme ces images sont employées d'ordinaire à désigner également des idées divines ou spirituelles , et des idées terrestres , en gardant exactement une analogie constante et déterminée elles donnent facilement naissance à cette ambiguïté que l'allégorie mystique exige jusqu'à un certain point, afin que le discours soit tout à la fois et variable , et transparent , susceptible d'un double sens , et sans obscurité dans cette double application : qu'il embrasse dans sa généralité , les deux sujets,

et qu'il se rapporte clairement et sans confusion à l'un et à l'autre.

Mais ici il ne nous est point permis d'espérer que nous ne serons pas arrêtés quelquefois par une grande obscurité qui, non -seulement est une suite nécessaire de ce genre d'allégorie, mais qui même n'est point sans utilité. L'allégorie mystique , par la raison même qn'elle est obscure, convient si parfaitement à la prédiction de l'avenir , qu'elle semble nous offrir la forme propre et naturelle sous laquelle cette annonce peut être faite le plus favorablement. En effet , elle décrit les événemens comme ils doivent être retracés dans des prédictions; c'est-à-dire , d'une manière couverte , cachée et obscure , qui ne présente que l'ébauche de leur nature , de leur ensemble et de leurs traits principaux ; qui s'abaisse rarement et avec réserve à en détailler minutieusement les parties et les accessoires. Que si , en certaines occasions , elle en marque expressément quelque circonstance frappante(i), elle semble avoir en cela un double motif : elle veut d'abord , en répandant sur l'objet le plus prochain une obscurité subite et remarquable , exciter , par une conséquence nécessaire , l'attention du lecteur , et le porter à la recherche du sens le plus éloigné : en second lieu , elle a en vue de fournir des signes expressifs et caractéristiques, qui, après l'événement, puissent détruire tous les doutes sur la fidélité de l'oracle , et soient propres à en établir et à en confirmer la vérité et la divinité , avec autant d'évidence que de certitude.

En effet , il en est des prophéties autrement

(i) Ps. XXI, 17, iS, 19; LXVIU, 2a.

des hébreux. 2. Part. Leçon n. ij5 que du reste de la Poésie sacrée. C'est surtout au moment où elles sont publiées, qu'elles sont enveloppées de la plus grande obscurité ; et le temps qui couvre d'ombres les autres genres , est précisément ce qui répand de la clarté sur celui-ci. C'est ainsi que le nuage sombre qui les obscurcissait dans l'origine , se dissipe en quelque point. Beaucoup de prédictions sont expliquées par l'événement , l'interprète le plus certain des oracles. Il en est d'autres que l'Esprit saint avait d'abord enveloppées d'un voile que dans la suite il a daigné retirer. Une connaissance plus exacte des dogmes religieux des Juifs , due aux divines leçons de ce même Esprit , a porté la lumière sur quelques-unes de ces prédictions; d'où il suit que , pour l'intelligence de cette partie de la Poésie sacrée , qui , par sa nature singulière , est semée des plus grandes difficultés, nous sommes dans la position la plus favorable, ayant en notre pouvoir des secours et des moyens qui ont manqué entièrement aux anciens Hébreux , et qui ne furent pas même accordés aux prophètes dont le Très-Haut employa le ministère pour annoncer ses oracles.

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