LEÇON DOUZIÈME
De la Comparaison.
Sommaire. Trois" causes qui conduisent à l'emploi des comparaisons : l'éclaircissement du sujet , son agrandissement , la variété. Qualités que demandent chacune de ces causes. Forme particulière des comparaisons chez les Hébreux , née du style sentencieux.
JIjn traitant de la comparaison , que nous avons placée au troisième rang parmi les principales figures qui distinguent la Poésie hébraïque , nous nous proposons d'exposer quelle est sa nature en général, et quel est son effet et sa forme particulière chez les poètes hébreux.
Nous nous servons de comparaisons , par trois motifs principaux , ou pour éclaircir le sujet , ou pour le relever , ou bien enfin pour répandre de la variété et de l'agrément sur le discours. Sans doute que dans l'origine , les comparaisons furent inventées pour éclaircir les objets , et en rendre l'idée plus évidente et plus marquée. On atteindra ce but , si l'objet que l'on emprunte comme terme de comparaison est connu , clair , familier , et s'il s'accorde exactement avec celui duquel onle rapproche. Ici , il n'est point nécessaire que l'image soit élevée , grande, agréable, brillante: la convenance, une ressemblance manifeste qui frappe au premier aspect , et que sa nature rende propre à jeter du jour sur le sujet, lui donneront assez de prix. Ainsi , sans déroger à la noblesse épique (i) , Homère
(1) Iliad. liv. II,46cj.
a pu , pour peindre la multitude de soldats qui composaient l'armée grecque, leur ardeur, leur avidité pour le combat , prendre pour objet de comparaison les mouches qui , dans une bergerie , voltigent autour des vases remplis de lait. De même il a été permis à Virgile de rapprocher des travaux des abeilles (i) , l'activité des Tyriens diversement occupés à la construction de leur ville naissante.
Les poètes sacrés nous fourniraient une foule d'exemples de ce genre. Nous nous contenterons d'en citer un ou deux , et l'on verra qu'il est impossible de concevoir rien de plus commun et de plus vulgaire pour le sens ou le style ; mais en même temps , rien de plus énergique et de plus expressif pour la peinture du sujet. Isaïe nous représente le roi d'Assyrie se vantant insolemment de ses victoires ; et voici la comparaison qu'il emploie :
» Cette main a trouvé les forces de toutes les nations
» rassemblées comme dans un nid ; » De même qu'on recueille des œufs abandonnés , » J'ai recueilli les peuples de toutes les contrées : » Il n'y en avait pas un seul qui remuât l'aile , »^Ou qui ouvrît la bouche pour pousser un cri. (a) »
Dans un sujet semblable , Nahum a dit :
» Toutes les fortifications seront comme le figuier » dont les fruits sont mûrs ;
(i)Enéid. liv. I, 434.
Texte de M. Lowtii.
(a) Nacta est manus hœc tanquàm nidum popuh rum copias :
Et ut colliguntur ova derelicta , Ità omnes ego terras collegi ; Neque erat qui alam motitaret , Aut qui aperto ore pipiret. Is. X , 14.
» Si on les secoue, ils, tomberont soudain dans la » bouche qui doit les dévorer, (a) »
La comparaison suivante , prise d'Isaïe , est également empruntée d'un objet commun , facile à saisir , et d'un usage vulgaire ; mais la grâce de l'image en elle-même , l'élégance de la forme que lui donne le poète , le pouvoir du plus tendre des sentimens qui y est rappelé, la rendent si belle et si touchante , que rien ne peut être mis au-dessus de cette peinture.
« Sion dit : Le Très-Haut m'a abandonnée , » Et celui qui est mon Seigneur m'a oubliée. » — Est-ce donc que la femme oubliera son enfant', » Et restera sans pitié pour le fils de ses entrailles ? » Ah ! quand elles pourraient les oublier , > Pour moi, Sion, je ne t'oublierai point. (&)>»'
La seconde espèce de comparaison, dont le but principal est de relever et d'ennoblir le sujet , suit une marche tout opposée. En effet , sa nature exige surtout que l'image employée pour agrandir et élever un objet, soit elle-même élevée, grande, agréable, éclatante, et que par ce motif elle ne rappelle rien de commun et de vulgaire. Il n'est pas nécessaire non plus que la ressemblance soit en tout parfaitement exacte. Ainsi Virgile a relevé admirablement les tra-
Texte de M. Lowth.
(a) Omnes munitiones tuse erunt ut ficus prœmatu-
risfructibus ; Si concutientur , cadent illicà in os devorantis
Nah. III, 12.
(b) Atqui Sion dicit : Jehova me dereliquit -, Et Dominus meus oblitus est met.
Nùm obliciscetur mulier sui infantis ; Ità ut non miser eatur filii uteri sui ? Etlam illx equidem obliinsci poterint ; Ego vero tut non obliviscar. Is. LXIX, 14,
des hébreux. 2. Part. Leçon 12. 1
vaux de ses abeilles , en les comparant aux Gyclopes (1) occupes à forger les foudres de Jupiter ; ainsi il a peint parfaitement la beauté , la majesté , et la vigueur de son héros (2) , tantôt en le mettant en parallèle avec Apollon , formant des chœurs de danse sur les sommets du Cynthus ; tantôt enTégalant à l'Athos , à l'Eryx et à l'Apennin (3). C'est ainsi qu'Homère (4) , imité en cela par Virgile (5) , compare deux de ses héros à Mars , et à l'Effroi son fils , qui marchent contre les Ephyriens et les Phlégyiens. Si l'on se croyait en droit d'objecter que les premières comparaisons manquent de noblesse ; que les secondes répandent sur le sujet de l'obscurité plutôt que de la lumière , en rapprochant d'objets connus d'autres qui le sont moins , ou qui en diffèrent presque totalement : qu'on se rappelle qu'en employant ces comparaisons de nature différente , les poètes ont eu un but différent ; qu'ici ils ont recherché la clarté , pour que l'esprit conçût le sujet sans nuages, et l'embrassât en entier sous un seul point de vue ; que là , au contraire , c'est la noblesse qui était le but auquel ils tendaient , voulant que la grandeur du sujet parût s'élever presque au-dessus des conceptions humaines ; et on avouera surle-champ que ces diverses comparaisons , à la place quelles occupent , ont chacune une propriété ou une élégance particulière.
(1) Georg. IV. 170. (2) Enéid. IV, i43.
(3) Note de M. Lowth. — Enéid. liv. XII , 701. Voy. ce point, traité avec autant d'exactitude que de savoir , dans l'ouvrage élégant et érudit de Joseph Spence , qui a pour titre, Polymétis; or an inquiry concerning the agrcemcnt bctween the worhs of the roman poets , etc. Lond. "ji? ,. in-f'ol. fig.
(4) Uiad. XIII , 29S. (5) Enéid. XII , 33 1.
l8o DE LA POÉSIE SACREE
Les Hébreux n'ont rien de semblable à ces fables auxquelles les poètes grecs et les poètes latins ont recours , toutes les fois qu'ils ont besoin de relever leur sujet ; et ces derniers suivaient en cela un usage d'autant mieux fondé , qu'ils trouvaient une matière riche et convenable à leur dessein , dans des fictions tellement consacrées par l'antiquité et la Religion , qu'elles ne pouvaient manquer de noblesse; et d'autre part , l'usage les avait rendues si familières , qu'elles étaient à la portée de tous les esprits. Les poètes sacrés , dans des occasions semblables , usent , de préférence , des images que leur fournit le spectacle de la nature ; et l'emploi qu'ils en font est si élégant et si hardi , qu'on n'a point à regretter les mensonges des écrivains profanes. Veulent-ils donner une idée de la prospérité florissante ? c'est le palmier ( i ) ou le cèdre qui leur sert de terme de comparaison. S'agit-il de relever l'idée de la majesté ou de la beauté ? ils mettent à l'instant sous nos yeux le Liban ou le Garmel. (2) Souvent c'est dans le sanctuaire qu'ils vont chercher une image , qu'alors un charme auguste et religieux rend plus remarquable. Le Psalmiste a réuni ces deux procédés , pour ennoblir la peinture des plaisirs et du bonheur qui accompagne la concorde fraternelle.
« Elle est semblable , nous dit-il , à un parfum » qui, répandu sur la tête d'Aaron, découle sur » sa barbe , et s'épanche jusqu'à l'extrémité de » ses vêtemens : elle est pareille à la rosée qui ,
(i)Ps. CI, 12. — Nombr. XXIV, 6. — Osée, XIV, 6 et suiv. — Amos. II , 9.
(2) Voy. ci-dessus , la Leçon sixième.
ûes hébreux. i. Part. Leçon 12. 181 » de l'Hermon , descend sur la montagne de » Si on. (1) »
Ecoutons maintenant Isaïe , que nul écrivain n'a surpassé dans l'art de peindre les objets avec vérité , ou de les relever de la manière la plus sublime.
« Avec quel tumulte s'agitent ces peuples nombreux !
» Ils s'agitent comme les mers en courroux.
» Comme ces nations frémissent !
» Leurs frémissemens sont semblables à celui des
» vagues furieuses.
» Les peuples frémissent comme de vastes eaux ; » Mais à la voix menaçante du Seigneur, ils s'enfui-
« ront au loin :
» Us seront poussés comme le chaume des monta-
» gnes que le vent saisit , » Comme la paille que roule l'ouragan, {a) »
La troisième espèce de comparaison semble tenir le milieu entre les deux autres ; elle a pour but unique , de prévenir le dégoût , et d'embel-
(1) M. Lowth adopte ici la traduction de Buchanan.
Ut aura suavis batsami , cùm funditur
Aronis in sacrum caput , Et imbre lœto proluens , barbam et sinus
Limbum pererrat aureum :
Ut ros , tenella gemmulis argenteis
P ingens Sionis gramina ; Aut verna dulci inebrians uligine
Hermonis intonsijuga. Ps. CXXXII , 2.
Texte de M." Lowth.
(a) O tumultum populorum multorum !
Instar tumultûs marium tumultuantur :
O fremitum nationum !
Instar fremitûs aquarum immanium confre-
munt, Populi instar fremitûs aquarum multarum con-
fremunt :
Sed illo increpante procul fugient ; Et agentur , ut gluma montlum vento eorrepta , Utque stipula rotata turbine. Is. XVII, 12, 13.
lir le sujet principal , en y mêlant des images neuves et variées. Ainsi , elle ne s'abaisse jamais jusqu'à la simplicité des premières, et ne recherche point exclusivement l'élévation des secondes ; mais elle s'attache de préférence à des objets rians , fleuris , élégans , et c'est surtout à la richesse et à la variété qu'elle se plaît. Dans une matière si vaste , ce serait un travail sans bornes, que d'accumuler toutes les remarques particulières qu'elle pourrait nous fournir. Nous nous contenterons d'une observation géuérale , qui , quoique susceptible de quelque application aux deux premiers genres de comparaison , regarde spécialement le dernier , et est très-propre à en faire connaître la nature.
Deux sortes d'opérations entièrement opposées , forment l'occupation principale de l'esprit humain : le soin de réunir les idées , et celui de les séparer. En effet , lorsqu'il observe ce nombre infini de formes qui se présentent à lui , la première réflexion qui le frappe , c'est que les unes ont entre elles beaucoup de ressemblance , tandis qu'une infinité d'autres sont très-dissemblables. Celles qui dans leur généralité se ressemblent , il les examine dans la vue de découvrir si elles ne diffèrent pas en quelque point qui puisse ainsi lui servir de signe pour les séparer et les distinguer. Quant à celles qui , au contraire , sont différentes dans leur ensemble , il recherche si , dans leurs accessoires , elles n'ont pas quelque trait commun qui les lie. Dans le premier cas , il veut se défendre contre l'erreur : dans le second, puiser avec plus de facilité, dans le riche amas d'idées qu'il s'est créées, celles dont l'emploi peut lui être utile ou agréable. De ces deux opérations, la première appartient au
des hébreux. 2. Part. Leçon 12. i83 jugement , et la seconde à l'esprit. (1) De même donc que la sagacité du jugement se montre , lorsqu'il relève quelque différence particulière dans des objets qui se ressemblent, quant à leur généralité ; de même aussi , l'esprit fait éclater sa pénétration , en remarquant quelque trait frappant de ressemblance dans les accessoires de ceux dont l'ensemble présente une grande dissimilitude. (2) Ainsi donc, à l'égard de ces comparaisons qui ont l'ornement et l'agrément pour objet , on peut , à ce qu'il nous semble , établir comme un principe vrai , que ce but sera le mieux atteint par celles qui offriront non-seulement une image agréable et élégante , mais telle encore que dans son ensemble elle diffère totalement de l'objet auquel on la compare , tandis qu'elle s'en rapproche dans un ou plusieurs de ses accessoires.
Peut-être qu'un exemple rendra plus sensible ce que nous voulons dire. On trouve la comparaison d'une chaudière bouillonnante , dans Virgile (3), qui l'a empruntée d'Homère. Supposons chez les deux poètes , une égale élé-
(1) Voy. Hobbes, Traité de la nature humaine, ch. X , parag. 4; et Locke, Traité de l'entend, hum. liv. II , parag. 2.
(2) Note de M. Lowth. — « Lès expressions acquièrent » de la grâce , quand elles sont métaphoriques , pourvu » que la métaphore ne soit pas tirée d'objets éloignés , » parce qu'alors il est difficile de l'entendre ; ni trop appa- » rente , car alors elle ne produit aucun effet. - ( Arist. Rhet. liv. III, ch. X. ) « Il faut , ainsi qu'on l'a déjà dit , <> tirer les métaphores d'objets prochains , mais qui ne soient » pas trop connus ; il en est ici comme en philosophie, où » il n'appartient qu'à un esprit pénétrant d'apercevoir de la • similitude , même entre des choses très -différentes. » ( Ibid. ch. XI. )
(3) Enéid. liv. VII , 46a. - Uiad. XXI , 062.
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gance dans la description qu'ils en tracent , et dans les vers. Mais autant l'emploi qu'ils font de cette figure est différent , autant sont différentes sa grâce et sa beauté. Homère applique cette comparaison aux eaux du Xante , qui bouillonnent dans leur lit, par l'effet des feux que Vulcain y a lancés ; et Virgile , à l'ame de Turnus , en proie à la passion la plus violente, après qu'Alecto l'a frappé de sa torche infernale. Le premier met en parallèle des objets de semblable ou plutôt de même nature , et qui diffèrent seulement dans les accessoires ; le second , au contraire , compare entre elles des choses trèsdifférentes dans leur généralité , mais qui ont une grande convenance quant aux accessoires : aussi la comparaison du poète latin est-elle neuve , variée , agréable , d'un effet admirable ; tandis que celle du poète grec , quoiqu'ayant peut-être une force particulière pour éclaircir le sujet, manque entièrement du charme de la variété, et de l'éclat nécessaire pour l'embellir.
C'est par cette même raison , qu'entre toutes les comparaisons que nous offrent les poètes , on n'en trouvera peut-être point d'aussi ingénieuse , d'aussi belle , d'aussi parfaite en son genre que la suivante , qui nous est encore fournie par Virgile.
« Agité par des projets contraires, » Enée en entretient ses pensers solitaires ; » Et partageant entr'eux ses esprits inquiets , » Roule , prend , abandonne et reprend ses projets : » Tel dans l'airain brillant, où flotte une eau tremblante , » Le soleil variant sa lumière inconstante , » Croise son jeu mobile et son rapide essor ; » Va , vient , monte , descend , et se relève encor ;
des hébreux. 2. Part. Leçon 12. i85
» Et des murs aux lambris rapidement promène » Des reflets vagabonds la lueur incertaine, (a) »
Traduct. de M. Delille.
Virgile a emprunté cette comparaison d'Apollonius de Rhodes , qui dit :
« Le cœur de Médée palpite avec violence » au-dedans de son sein. Ainsi que dans nos » demeures, s'agite l'image radieuse du soleil, » que réfléchit une onde nouvellement versée » dans un bassin : par un mouvement rapide , » elle s'élance et voltige de tous côtés : ainsi » bondissait le cœur de la jeune vierge au fond » de son sein. (1) »
Si l'on excepte une seule circonstance , presque nécessaire , ou du moins très-avantageuse à la vérité de la peinture , celle de cette eau nouvellement versée ; si, dis-je , l'on excepte cette seule circonstance , Virgile , suivant sa coutume , a, dans tout le reste , infiniment embelli et perfectionné son modèle , et l'a de plus surpassé de
Texte db M. Lowth.
(a) Qux Laomedontius héros
Cunctavidens , magno cur arum fluctuât œstu, Atque animumnunc hue celerem, nunc dividit
illuc , Inpartesque rapit varias , perque omnia versât. Sicut aqux tremulum labris ubi lumen ahenis Sole repercussum , aut fadiantis imagine lunx , Omnia pervolitat latè loca , jamque sub auras Erigitur, summique ferit laquearia tecti.
iEneid. VIII , 18.
(i)llujcvà $% ol jepa^ÎY) çYiôewv evroaôsv é'ôusv , HeXîou &<; viç re £o'f/.oiç èviirâXXerat aiyXvi Ï^ixtoç êl-avioûcra , rb £7) ve'g-v xs XéêYjTt Hé ttou èv y<xjX5> xs'^uxat ■ -fi £' svôa, jeat evôa ÙxeiY] çpoçàXiyyt Tivà<j<j£Tou àuraoïKra.
h; H xal èv «r^Osaai xsap ÈXeXtÇsTO xcûpviç.
Argon. I. III. v. ;5i.
î86 DE LA POÉSIE SACRÉE
beaucoup dans la partie la plus importante ; celle sur laquelle reposent et roulent la ressemblance et la justesse du rapprochement.
Ainsi , le principal mérite de cette sorte de comparaison , qui a pour but l'ornement et la variété , et dont l'usage domine dans la poésie , consiste à transporter dans le sujet une image différente dans son ensemble , mais ressemblante par ses accessoires : elle peut être sujette à deux défauts ; l'un , lorsqu'on compare entre eux des objets trop différens , surtout dans leurs accessoires ; l'autre , qui n'est ni moins grave , ni moins fréquent , quoique moins remarqué, lorsqu'on rapproche des choses qui par leur nature ont trop d'affinité et trop de ressemblance. Dans le premier cas , la comparaison est absurde et monstrueuse j dans le second , froide et sans effet.
Nous pourrions éclaircir ce que nous venons de dire , par une foule d'exemples puisés dans les poètes sacrés : nous n'en citerons que deux , empruntés d'Isaïe. Le premier est pris du récit historique que fait le prophète , de la ligue formée par les Syriens et les Israélites , contre le royaume de Juda.
« A cette nouvelle , dit-il , le cœur du roi et » le cœur du peuple furent agités , comme sont » agités les arbres d'une forêt lorsque le vent » redouble, (a) »
Nous choisirons pour second exemple , cette comparaison poétique , plus étendue et plus développée que ne le sont d'ordinaire celles des
Texte db M. Lowth.
(a) Eo nuntio audito , commovebatur cor régis et cor populi , ut commoventur sylox arbores vento increbrescente. Is.VII, 2.
des hébreux. 2. Part. Leçon 12. 187 Hébreux , et qui offre la plus exacte ressemblance. La grâce céleste et ses effets y sont assimilés aux pluies qui fécondent la terre j image constamment employée pour exprimer cette même idée :
« De même que la pluie descend ,
» Avec la neige, du haut des cieux ;
» Et qu'elle n'y retourne plus
» Jusqu'à ce qu'elle ait arrosé la terre ,
» Qu'elle l'ait fécondée , qu'elle ait fait germer son sein,
» Afin qu'elle donne la semence au semeur , et le pain
» à celui qui mange ; » De même sera la parole qui sort de ma bouche ; » Elle ne reviendra point à moi sans effet , » Sans avoir opéré ce que j'aurai voulu, » Sans avoir heureusement exécuté ce que je lui aurai
» ordonné, (a) »
Si on désire des exemples plus nombreux et d'un genre plus gracieux , qu'on ouvre le cantique de Salomon , qui en renferme une foule, de la dernière élégance. (1) Nous ne devons pas dissimuler cependant qu'on y en rencontrera d'autres , peut-être en aussi grand nombre , qui , par ce défaut de ressemblance dont nous venons de parler (2) , ont paru mériter de graves
Texte de M. Lowtiî.
(a) Nam sicut descendit pluvia , Et nix de cœlo ; Atque illuc non revertitur , Donec irrigaverit tellurem, Eamque fœcundaverit , etfecerit germinare ; Utdet semen serenti, etpanem comedenti : Taie erit verbum quod ex ore meo prodit. Non ad me revertetur irritum, Quin effecerit quodcunque volui , Et féliciter transegerit quod ei mandavi.
fs. LV, 10.
(1) Voyez le ch. IV, 1 , 5. Ce* passages fcetont expliqués ci-après , Leçon XXXIe.
(2) Voyez le ch. VII, a, 4. 16.
l88 DE LA POÉSIE SACRÉE
reproches. Mais il faut examiner si ce n'est pas à nous , plutôt qu'au poète sacré , que ces reproches doivent être adressés , le temps ayant rendu obscurs ou inconnus pour nous les objets d'où ces comparaisons sont tirées ; gardons-nous donc de blâmer témérairement ce que nous connaissons d'une manière si imparfaite.
Ces trois espèces de comparaisons, que, seulement pour plus de clarté , nous avons cru devoir diviser suivant le but principal qu'elles ont en vue , ne diffèrent point tellement entre elles , qu'elles ne puissent exister ensemble , et se mêler de diverses manières. Peut-être même que de toutes les comparaisons , la plus parfaite serait celle qui réunirait le mérite de ces trois espèces : qui, tout à la fois, éclaircirait le sujet, lui donnerait de la grandeur, et enfin l'embellirait autant par la diversité de l'image même , que par la ressemblance et la variété des accessoires ; qui , en un mot , à la clarté et à l'élévation joindrait la beauté et l'agrément. Il serait difficile d'en trouver un modèle plus achevé que ce passage de Job (1) , où , accusant ses amis de perfidie, parce qu'ils lui refusent dans son malheur , et lorsqu'il les réclamé , les consolations de la pitié et de la tendresse , qu'ils lui avaient offertes avec faste dans sa prospérité , et lorsqu'elles lui étaient inutiles , il les compare à ces torrens qui , accrus et enflés par les pluies de l'hiver, semblent promettre une abondance d'eau intarissable , et qui , aux premières chaleurs de l'été , se dessèchent soudain , et laissent sans secours le voyageur errant et consumé par la soif dans les déserts de l'Arabie.
(i) Job. VI, i5-3o.
DES HÉBREUX. 2. Part. LeÇOTl 12. 1 89
Jusqu'ici nous nous sommes occupés de la comparaison en général , du but qu'elle se propose, de ce qui en fait la matière. Il nous reste à indiquer en peu de mots la manière et la forme particulière dont les Hébreux l'embellissent le plus souvent.
Les poètes hébreux , entre tous les autres , font de cette figure l'usage le plus fréquent ; mais la brièveté en compense chez eux l'abondance. Presque toujours la similitude roule sur quelque circonstance particulière qu'ils exposent avec simplicité , n'ajoutant que bien rarement les autres accessoires qui sont étrangers à leur dessein. Aussi peut-on regarder à peu près comme unique l'exemple suivant , dans lequel , à la circonstance essentielle vient se joindre un développement étendu d'accessoires et de détails éloignés.
« Us seront comme le chaume des toits ,
» Qui se dessèche avant de fleurir ;
» Qui ne remplit point la main du moissonneur ,
» Ni le sein de celui qui ramasse les gerbes.
» Les passans ne disent point , en le voyant :
» Que la bénédiction * du Seigneur soit' avec vous ;
» Nous vous bénissons au nom du Seigneur, (a) »
Ordinairement, comme nous l'avons déjà dit, les Hébreux suivent à cet égard un usage tout
Texte et Note de M. Loyvth, (a) Erunt sicut herba tectorum ,
Qux priusquàm efjlorescet exaruit; Quâ non implet manum suam messor , Neque sinum suum qui manipulos colligit. Nec dicunt transeuntes :
Benedictio Jehovœ, vobis adsit; Benedicimas vobis in nomine Jehovœ.
Ps. CXXVIII , 6. — Voy. aussi le Ps. CXXXII , 2 * Sorte de formule consacrée pour de semblables occasions. Voyez Rutb , II, 4»
igO DE LA POÉSIE SACREE
différent. Quelquefois c'est dans un seul mot , ie plus souvent dans une courte phrase , que la comparaison entière est renfermée. Cette pratique tire son origine de la nature du style sentencieux qui domine dans la Poésie hébraïque, et dont le propre, ainsi que nous l'avons exposé plus haut, est de resserrer l'abondance du discours , de le rendre concis , vif et pressé. Partout où les autres poètes sont abondans , étendus , féconds , les poètes hébreux sont , de préférence, courts, serrés, rapides, ne laissant pas le discours s'épancher d'un cours égal , mais le lançant , pour ainsi dire , à coups redoublés. Aussi donnent-ils à leurs comparaisons un tour particulier , qui consiste , non à en choisir une , et à en développer , avec abondance , toutes les circonstances ; mais à accumuler plusieurs images , ou parallèles , ou rapprochées , et à les énoncer, chacune séparément, avec autant de brièveté que de simplicité. Moïse compare le pouvoir céleste du cantique qu'il adresse à son peuple par l'ordre de Dieu , aux pluies qui arrosent l'herbe. Cette idée , qu'un poète grec ou latin aurait renfermée dans une seule comparaison , en la développant peut-être avec une certaine étendue, et en la relevant par des couleurs variées , Moïse la coupe et la divise en quatre membres, qui se répondent deux à deux.
« Ma doctrine s'épanchera comme la pluie ; » Mes discours couleront comme la rosée : » Comme les pluies déliées sur l'herbe , » Comme des gouttes pressées sur le gazon, {a) »
Texte de M. Lowth.
(a) Destillabit, iitpluoia, doctrlna mea; Fluet, ut ros, mea oratio :
Utimbres tenuissimi in herbas ; Ut densseguttulx itigramina. Deuter. XXXII , 2.
DES HÉBREUX. 1. Part. LûÇOH 12. 191
Le Psalmiste donne la même forme à la comparaison suivante :
« Faites, ô mon Dieu, qu'ils soient comme le chaume
» qui fuit en tournoyant , » Comme la paille que le vent a saisie. » De même que le feu consume la foret , » Et que la flamme embrase les montagnes , » De même, Seigneur, que votre tempête les poursuive, » Que vos tourbillons les chassent tremblans et
» consternés, (a) »
Telle est la forme de comparaison la plus usitée chez les Hébreux ; mais ce n'est point cependant la seule. Dans quelques occasions , ils donnent à cette figure plus de développement ; mais alors ils apportent le même soin à la disposition régulière de la période , répétant , non limage , mais les accessoires, qu'ils placent deux à deux dans des membres parallèles. C'est ce qu'a fait Moïse , dans la comparaison qui suit immédiatement celle que nous avons rapportée un peu plus haut, et où il fait un beau rapprochement de la sollicitude et de l'amour paternel du Seigneur pour son peuple , avec la tendresse de l'aigle envers ses petits.
Texte et Note de M. Lowth.
(o) Fac , Deus mi , ut sint instar glumse rotatx ,
Instar stipulx correptx vento.
Ut saltum comburit ignis ,
Ut montes incenditjlamma ,
Sic tu illos tua tempestate persequere ,
Tuoque turbine consternatos âge.
Ps. LXXXI1 , 14. Il existe entre les deux distiques qui composent ce passage , une telle liaison et une telle affinité, qu'on pourrait dire que ce n'est qu'une comparaison seule et unique , si la tournure sentencieuse du verset ne séparait les d«ux images , et ne les disposait dans un autre ordre et dans une autre forme. C'était sur des lieux élevés que les aires étaient placées, afin qu'en agitant le grain , après qu'il avait été battu , le vent emportât la paille , qui était ensuite jetée au feu. ( Isaïe , V, 24 ; S. Matthieu , III , 12. )
■ C'est ainsi que l'aigle anime au vol sa nichée , S'agite au-dessus de ses jeunes aigkMM , I déploie ses ailes , soutient ses petit> .
» Et les porte lui-même sur son dos. (a) »
C'est ce que Job a pratiqué encore avec une extrême élégance clans la comparaison du torrent, dont nous avons déjà parlé, et que, par ce motif, nous allons rapporter en entier ici, pour terminer cet article :
« Mes frères ont été perûdes envers moi , comme le
» torrent ; » Ils ont passé en un instant comme l'onde des torrens » Qui se précipitent avec fracas du milieu des glaces, » Et dans le lit desquels vient se cacher la neige fondue. » Mais aussitôt qu'ils ressentent les ardeurs de l'été ,
» ils périssent ; » Au retour de la chaleur, ils disparaissent de leur lit. » Les caravanes se détournent ae leur route ; » Elles montent dans le désert , et y trouvent la mort. » Les caravanes de Théman tournent leurs regards
» vers eux ; » Les caravanes de Saba placent en eux leurs espé-
» rances :
» Bientôt elles ont à rougir de leur confiance; » Elles y arrivent , et soudain elles sont couvertes de
» confusion, (b) »
Texte de M. Lowth.
(a) Ut Aquila excitât identidem nidum suum ,
Super pullos suos sese motitat ,
Expandit pennas , assumit eos ,
Gestat eos super alam suam. Deuter. XXXII , 1 ! (6) Fratres mei perfide egerunt si rut torrens ;
Ut decursus torrentium illico transierunt ,
Qui turbidi ruunt à glacie,
In quos resoluta absconditur ni.r :
Quo tempore œstu aj'Jiciuntur , pereunt ;
Cùm calescit , exscinduntur è loco suo.
Déclinant catervx de via suà ;
Ascendunt in déserta, et intvrcunt :
Respectant eos caterrx Themmx:
Turmœ Sabxx spem in eos intendant :
Pudet illas fiducix nUB ;
Perveniuntilluc , et erubcscunt. Job VI, 15-20.
Dl I in MU rx. 1. Part. ig3