LEÇON TREIZIÈME
De la Prosopopée.
Sommaire. La Prosopopée peut être de deux sortes. Exemples : prosopopée de la mère de Sisara , dans le cantique de Débora ; chant de triomphe des Israélites , dans Isaïe.
Des diverses figures dont nous nous sommes proposé de parler , comme renfermées dans
I idée du style parabolique , la prosopopée est maintenant la seule qu'il nous reste à examiner.
II en est de deux espèces. Dans Y une , on personnifie des êtres d'imagination , ou privés de raison et de sentiment; dans l'autre, on attribue a un personnage réel , un discours vraisemblable et qui ait de la convenance. La première est une sorte de métaphore; mais de toutes la plus audacieuse et la plus accompagnée de dan-
Placée a propos , et employée avec habileté, elle produit le plus grand eftet : nulle part t-lle 11 eu produit davantage que chez les poètes bébreux , quoique en aucune langue on n'eu ut jamais lait un usage si fréquent et si hardi.
Et (I abord , pour ce qui concerne les personnages d imagination , de même que tous les autres éi rivains ils personnifient une idée abstraite el générale , et la mettent en scène , lui attribuant I action et la parole. Sous ce rapport, ils égalent en élégance et en beauté les auteurs les plus polis, comme ils surpassent les plus nobles en sublimité. Où trouver;ùt-on , eu effet , plus de convenance et de grâce, plus de gran-
deur et d'élévation , que dans cette prosopopée de la Sagesse, si souvent employée par Salomon , qui la peint non-seulement comme la régulatrice de la vie humaine , l'inventrice des arts , la source des honneurs , des richesses et du véritable bonheur; mais encore comme éternelle , immortelle , nourrie dans le sein du Très- Haut , et confidente de ses desseins ?
«Lorsque le Seigneur décorait les deux, j'étais
» présente ; » Lorsqu'il traçait un cercle sur la face de l'abîme ; » Que dans les régions supérieures il affermissait les
» airs; » Qu'il consolidait les sources de l'abîme ; » Lorsqu'il intimait son décret à la mer , » Défendant aux flots de franchir la limite qu'il leur
» prescrivait ; » Lorsqu'il posait les fondemens de la terre ; » Fille du Très-Haut , j'étais avec lui , » Et je faisais ses délices journalières. » Sans cesse , je me jouais en sa présence ; » Je me jouais au sein de l'univers : » Tous mes plaisirs sont d'être au milieu des enfans
» des hommes, (a) »
Quoi de plus beau que cette prosopopée des attributs divins , qui nous est fournie par le
Texte de M. Lowth.
(a) Cùm Jehova cœlos ornaret, ego adfui;
Cùm super faciem abyssi circulum describeret s
Cùm supernè firmaret xthera ,
Cùm stabillret abyssi fontes >
Cùm mari decretum sxmm ederet
Ne aqiœ transirent prxscriptum limitent,
Cùm design \ret telluris fundamenta :
Tùm aderam illi alumna ,
Et eram quotidianx delicix ;
Coram illo ludebamjugiter ;
Ludebam in orbe terrarum ejus :
Et delicise mese cumjiliis hominum.
Prov. VÏII, 27.
des hébreux. 2. Part. Leçon i3. 195 Psalmiste ; figure remplie de justesse , d'élégance et d'éclat , si , nous arrêtant au sujet propre et le plus apparent du psaume , nous l'entendons du rétablissement du peuple Juif après la captivité de Babylone ; mais qui acquiert une grandeur et une élévation surnaturelle , qui se couvre d'une ombre auguste et mystérieuse , si nous la rapportons au sens plus divin , clairement rappelé sous ce symbole !
« La miséricorde et la vérité se sont rencontrées : » La justice et la paix s'embrassent à l'envi. (a) »
On trouve encore dans les livres saints beaucoup de ces créations sublimes , et qui doivent la singulière énergie qui les distingue , à la har-, diesse même de la fiction qu'elles présentent. Telle est , dans Habacuc (1) , la prosopopée de la Peste , marchant devant le Seigneur au jour de ses vengeances ; dans Job (2) , celle de la Mort et de la Destruction , qui affirment que le nom seul de la sagesse a frappé leurs oreilles ; dans Isaïe (3) enfin, pour ne pas accumuler les exemples , cette horrible peinture de l'Enfer élargissant ses gouffres dévorans, et ouvrant l'immensité de sa gueule insatiable.
Il y a encore dans cette même espèce de prosopopée une autre classe de personnages , remarquable sans doute par sa beauté propre , mais qu'autorise et que rend en quelque sorte d'un usage familier , un idiotisme très-connu de la langue hébraïque , qui semble avoir donné
(a) Misericordia et verltas sibi invicem occurrunl ; Justifia etpax se mutuô osculantur.
Ps.LXXXIV, 11.
(1) Habac. III , 5.— (2) Job. XXVI II , 22.— (3) I . V, 14.
ig6 DE LA POÉSIE SACRÉE
naissance à cette figure. C'est lorsque le sujet , l'accident , l'effet , un des accessoires d'une chose ou d'un lieu , est appelé le fils de cette même chose. De là , dans les compositions des poètes hébreux , ces peuples , ces contrées si souvent amenées sur la scène , sous les traits et le nom de femmes.
« Elle descend , elle s'assied dans la poussière, » cette vierge molle et délicate , la dominatrice » des nations , la fille de Babylone. (a) »
a La vierge , fille de Sion, pleure , assise seule sur
» la terre ; » Les larmes inondent ses joues pendant la nuit ; » Elle lève des mains suppliantes, et ne trouve point
» de consolateurs. (6) »
Si nous ne faisions attention à cet usage , peut-être trouverions-nous de la dureté dans ces expressions , les fils de l'arc (i) , les fils du carquois (2) , employées pour désigner les flèches ; de même que dans cette noble figure de Job , qui , voulant peindre le genre de mort le plus cruel , l'appelle le fils aine de la mort. (3)
Le style parabolique personnifie les êtres inanimés , avec non moins de succès que les idées abstraites. Les poètes sacrés , transportés d'une juste indignation contre le peuple ingrat que Dieu s'était choisi , « prennent à témoin le
(a) Descendit, sedetque inpulvere mollis illa et delicata virgo , illa gentium domina, jilia Babylonis.
Is.XLVII, 1.
(b) Luget, sedetque sola humi , virgo Sionisfdia , Flet nocte semper inquies , semperge-nis madrn-
tibus ; Manusque tendit supplices , nec invenit solatia.
Lament. 1,1.
(1) Job. XLI, 19. (2)Lam. III, i3. (3) Job. XVIII, i3.
DES HÉBREUX. 2. Part. LeÇO/l 1 3. It)J
* ciel et la terre , imposent silence à la nature » entière ; plaident la cause du Très-Haut de- >» vant les montagnes , et font entendre leur » voix aux collines, (a) » Tout reçoit d'eux la vie , une ame , des passions.
« Que les deux se réjouissent , et que la terre soit
» transportée de joie ; » Qu'ils annoncent , au milieu des nations , le règne
» du Seigneur.
» Que la mer frémisse avec tout ce qu'elle renferme
» dans son sein , » Et l'univers , avec tous ses habitans. » Que les fleuves battent des mains ; S » Que les monts éclatent à l'envi en cantiques de joie , » A l'aspect du Seigneur ; car il arrive , » Il vient pour juger la terre, (b) »
Autre exemple :
« Les eaux vous ont vu , Seigneur :
» Les eaux vous ont vu , et elles ont été saisies de
» douleur :
» L'abîme a fait entendre sa voix , » Et il a élevé ses mains en haut, (c) »
Texte de M. Lowth.
(a) Cœlos ac terrant obtestantur, totique rerum naturgs silentium indicunt. ( Deuter. XXXII , 1 ; Is. 1. 2 ) ; apud montes causam ora?it, et audiunt colles eorum vocem. ( Mich. VI , 1 . ) (6) Lxtentur cœli , et exultet terra ,
Et edicantper gentes , Jehova régnât.
Fremitum edat mare, et quod eo continetur ,
Orbis , et ejas incolx ;
Palmas suas complodant jluvii ,
Certatïm montes in cantum prorumpant :
Coram Jehovâ, nam adoenit,
Nam advenitjudicatum terram.
I. Paralip. XVI , 31. Ps. XCVII . 7 ; XCV, 13. (c) Viderunt te aqux , o Deus ;
Viderunt te aqux , dolore correptœ sunt: Vocem suam edidlt abyssus ; Manus suas sublimé extulit.
Ps.LXXVI, 17; Habac. 111,10
Job dit encore admirablement :
« Ordonneras-tu aux éclairs de partir , et s'élance-
» ront-ils à ta voix , » Et te diront-ils : Nous voici prêts (a) ? »
Ils montrent encore une audace heureuse , quoique suivie de plus de périls , à l'égard des objets placés hors de la classe des êtres physiques ; car nous accordons plus facilement à ces derniers une sorte de vie et de sentiment. Entre un grand nombre d'exemples de ce genre , Jérémie nous en fournit un admirable dans le dialogue suivant :
« O glaive du Seigneur , jusques à quand ne te repo-
» seras-tu point ?
» Rentre dans le fourreau ; arrête-toi , et reste en
« silence.
» — Comment se reposerait-il , lorsque le Seigneur
» lui a intimé ses ordres ?
» Lorsqu'il lui a donné rendez-vous à Ascalon , sur le
» rivage de la mer (6) ? »
L'autre espèce de prosopopée consiste à mettre dans la bouche d'un personnage réel un discours convenable. Comme la première espèce est très-propre à embellir le sujet , et à exciter l'admiration par la nouveauté , la variété et la hardiesse qui l'accompagnent ; de même celleci , par l'apparence de vérité qu'elle présente , a beaucoup de clarté , de force et d'effet.
Texte de M. Lowth.
(a) Nùm ire jabebisfulg nra , et ibunt ; Et dicent tibi , enprxsto sumus ?
Job. XXXVTTÏ , 35, (6) Eheu! 0 ensis Jehovse , quousqvè non quiesces ? Recipe te in vaginam , subsiste , et site. Quomodà quiesceret , cùm Jehova ei mandata
dederit ?
Ad Ascalonem et ad oram maritimam , Mue ei condixit. Jerem. XLVII , 0.
des hébreux, i. Part. Leçon. i3. lyg Nous passerions les bornes de notre sujet , si nous entreprenions de rappeler ici tout ce que les poètes sacres ont de remarquable en ce genre ; ces créations de personnages , multipliées, élégantes, naturelles , vives, inattendues, rapides ; la force , la noblesse , l'énergie dont ils savent les animer; surtout ces discours qu'ils prêtent à la Divinité elle-même , et qui sont dignes d'une aussi haute majesté ; ce langage, si bien approprié aux personnages , la vraisemblance de leurs fictions , la vérité de l'imitation, et la fidélité des peintures. Qu'il nous suffise donc de rapporter un seul exemple de cette dernière espèce , qui , par sa perfection , l'emporte sur tous les autres. C'est le tableau de l'attente inquiète de la mère de Sisara , tiré du noble cantique de Débora.
D'abord ses gestes et ses paroles expriment , avec la dernière vérité , la sollicitude maternelle , et l'état d'une ame balancée entre l'espérance et la crainte.
« La mère de Sisara a regardé de la fenêtre , » Et s'est écriée , à travers les barreaux : » Pourquoi son char a-t-il honte de paraître ? » Pourquoi la marche de ses coursiers est-elle si » lente (a) ? »
Bientôt impatiente de tout retard , elle va au-devant des consolations de ses compagnes, son cœur s'enfle ; elle s'abandonne soudain à la légèreté et aux jactances naturelles à son sexe,
Texte de M. Lowth.
(à) Perfenestramprospexit, et clamavit, Mater Sisarx , per cancellos :
Curpudet currum efus venir e ?
Cur morantur quaàrigarum ejus incessus?
Jud. V, 28.
incapable de maîtriser son espoir , enivrée des douceurs de la fortune, (i)
« Les plus distinguées , les plus sages de ses femmes
» lui répondent à l'envi , » Ou plutôt elle s'adresse ces mots à elle-même : » Mais quoi ! déjà n'ont-ils pas atteint leur proie ?
» Déjà ne se partagent-ils pas le butin (a) ? »
Observons combien chaque pensée , chaque expression a de convenance avec le personnage auquel elle est attribuée. Elle se retrace, non le carnage des ennemis , le nombre des captifs, ou le courage et les exploits du vainqueur , mais plutôt ce qui peut séduire le cœur léger d'une femme vaine qu enflamme V ardeur des dépouilles et du butin , les esclaves , l'or , les riches étoffes. Non contente de rappeler ces objets , elle les dénombre , elle en amplifie et en répète l'énumération. Elle semble déjà manier ces brillantes dépouilles , tant elle se plaît , tant elle s'arrête à en contempler les diverses parties !
« Mais n'ont-ils pas déjà atteint leur proie ? Déjà ne
» se partagent-ils pas le butin ?
» Oui ! déjà une captive Que dis-je ? deux
» captives pour chacun d'eux !
» Le butin de Sisara brille de mille couleurs; » Il brille de mille couleurs ; il est enrichi de broderies! » Eclatant de diverses couleurs, enrichi de broderies » des deux côtés, il servira de parure à nos têtes (6) ! »
(1) Quidlibct impotens
Sperare, fortunàque dulci
Ebria. Hor. I , Od. XXXVII , 10.
TliXTK DE M. LOWTH.
{a) Sapientes primarix ejus fœminx certatim ei respondent :
Imo ipsa sibi suos sermones illico reddit : Jnnonjàm assequeiitur , divident prœdam ?
Jud. V, 29, 30.
(6) Annon jàm assequentur , divident prœdam ?
des hébreux. 2. Part. Leçon. i3. 20 r A tant de beautés viennent se réunir encore , pour y mettre le comble , une régularité admirable dans la construction poétique de la période ; la force , l'éclat , la justesse des expressions ; une extrême élégance dans les répétitions , et au milieu de la redondance qui en est la suite, la plus grande concision ; enfin , la ruine cruelle de ces brillantes espérances , qui n'est que tacitement insinuée , par cette apostrophe subite et inattendue :
« Ainsi, Seigneur, puissent périr tous vos ennemis (a) ! »
mais qu'exprime bien mieux et bien plus énergiquement ce silence même , que ne sauraient le faire les couleurs les plus vives , et les plus riches ornemens.
Si l'on veut se faire une idée de l'effet , du prix et de l'éclat singulier que la prosopopée répand sur l'ode hébraïque , qu'on ouvre les prophéties d'Isaïe , le plus divin des poètes ; et l'on y trouvera réunis, dans une composition de peu d'étendue , des modèles de toutes les espèces de prosopopées et de tous les genres de sublime. Nous nous ferons un plaisir d'indiquer , dans une explication courte , ies beautés principales de ce passage.
Le Prophète , après avoir prédit aux Juifs leur délivrance de la dure captivité qu'ils auront à souffrir à Babylone , et leur retour dans leur patrie , nous les représente aussitôt après ,
Ancillam , imo duas unicuique ancillas ? Prœdam versicolorem Sisarx ?
Prœdam versicolorem, acupictam; Coloratam /utrinque acupictam , collo exuvium?
Jud. V. 30.
{a)Sicpereantomnes inimici tui, o Jehova! Ibid. 31.
chantant sur la mort du roi de cette capitale, un hymne triomphal , semé des images les plus brillantes , et formé d'un enchaînement continu des plus belles prosopopées. Le poème s'ouvre par une exclamation soudaine des Juifs , où se peignent leur joie et leur étonnement d'une révolution si inespérée , et de la chute du tyran; la terre elle-même , avec ses habitans , en triomphe ; les sapins et les cèdres du Liban , qui , dans le style parabolique, figurent souvent les rois et les chefs des nations , en sont transportés de joie , et insultent par des reproches outrageans , à la puissance abattue d'un barbare ennemi.
« La terre entière se repose, et est tranquille ; de toutes » parts des chants se font entendre.
» Les sapins, les cèdres mêmes du Liban se réjouissent » de ton malheur.
» Depuis que tu es couché sur la terre , disent-ils , nul » ne monte vers nous pour nous ravager, (a) »
A ces traits succède cette prosopopée si hardie de l'enfer , ou des régions inférieures de la terre. Il réveille ses habitans, les mânes des princes , les ombres des monarques ; à l'instant tous se lèvent de leurs trônes, et s'avancent à la rencontre du roi de Babylone. Ils l'accablent d'insultes , de moqueries , et cherchent , dans son infortune , une consolation à leur propre malheur.
« Comme nous , tu as donc perdu ta vigueur ! Tu es » donc devenu semblable à nous !
Texte db M. Lowth.
(a) Quiescit, tranquilla est tota tellus ; erumpunt in cantum :
Etiam abietes Ixtanturpr opter te, cedri Libani; Ex quo jacuisti , non ascendlt in nos vastator.
Is. XIV, 7 , 8.
des hébreux. 2. Part. Leçon i3. ao3
» Jusqu'aux enfers a donc été abaissé ton orgueil , le
bruit de tes harpes !
» Le ver forme donc aussi ta couche , et le vermisseau
» ton vêtement (a) ! »
Les Juifs prennent la parole une seconde fois ; et , par une exclamation qui imite les complaintes usitées aux funérailles , dont ce poème , dans sa disposition générale , suit la forme , ils amplifient merveilleusement la grandeur de la chute de leur emiemi :
« Comment es-tu tombé des ci eux , astre du matin ,
fils de l'aurore ?
» Comment as-tu été précipité sur la terre , toi qui
» subjuguas les nations (b) ? »
Ils nous le représentent ensuite ouvrant la bouche , pour faire de sa puissance l'éloge le plus insensé ; ce qui fait admirablement ressortir toute l'atrocité de son désastre. Ce n'est point assez encore ; le génie du poète crée soudain de nouveaux personnages : il nous montre les passans qui rencontrent les restes abandonnés du roi de Babylone ; ils le considèrent plus attentivement ; ils le regardent de plus près , et peuvent à peine le reconnaître.
« Est-ce là ce héros qui fit trembler la terre , et ébranla » les empires ?
Textb de M. Lowth.
(a) Tune etiam debilitatus es, ut nos Pnostri similis factus es ?
Demissa est ad orcum superbia tua, strepitus
cithararum tuarum ?
Subter te stemitur verrais , ettegumentum tuum lumbricus ? Is. XIV, 10, 11.
(6) Quomodo decidisti de cedo, o Lucifer , jili Aurorœ !
Deturbatus es in terram, qui subegisti gentes !
Ibid. 12.
» Qui réduisit l'univers en solitude , et en renversa » les cités (a) ? »
Ils lui imputent comme un opprobre , d'être justement privé , à cause de sa barbarie et de sa cruauté , des honneurs de la sépulture , qu'on accorde aux mortels les plus vils ; ils chargent d'exécration son nom , sa famille et sa postérité. La scène est terminée par un discours plein de majesté , qui sort de la bouche de Dieu même , et dans lequel il menace le roi de Babylone , ses descendans et sa ville , d'une ruine éternelle ; confirmant , par un serment solennel , l'immutabilité de ses conseils.
Quelles images ! comme elles sont variées, multipliées , sublimes ! Avec quelle force elles s'élèvent ! Quelle richesse de figures, d'expressions , de pensées , accumulée en un seul passage ! Nous entendons tour-à-tour les Juifs , les cèdres du Liban , les ombres des monarques , le roi de Babylone , ceux qui rencontrent son cadavre , enfin , le Seigneur lui-même : nous les voyons remplir chacun , comme dans un drame , le rôle qui leur convient ; sous nos yeux se continue une action soutenue , ou plutôt se forme une chaîne variée d'actions différentes , mérite essentiel dans l'ode même la plus sublime , et dont ce poème d'Isaïe , l'un des plus beaux monumens que nous ait transmis l'antiquité , nous offre le plus parfait modèle. Les personnages y sont en grand nombre , sans que
Texte de M. Lowth.
(à) Hiccine virille, qui tremefecit terram , commovit régna?
Qui orbem redegit in salit udinem ,urbesque ejus diruit? Id. Ibid.
des hébreux. 2. Part, Leçon i3. 2o5
cependant il en résulte de confusion ; les fictions sont hardies , sans être forcées : partout respire un génie indépendant , sublime , et vraiment divin. Rien n'est oublié pour mettre le comble à la sublimité de cette composition achevée ; et , s'il faut dire notre sentiment avec franchise , la Poésie des Grecs et des Latins ne peut rien présenter qui l'égale, ou qui s'en rapproche.
2o6 DE LA POÉSIE SACREE