I. IQ
2i8 DE LA POESIE SACREE
nul homme calme et maître de lui-même n'aurait voulu hasarder. Pour ne pas excéder les bornes, nous n'ajouterons qu'un autre passage qui se trouve vers la fin du même discours :
« Qui donnera la lumière à un infortuné ,
» Et la vie à ceux dont le cœur est dans l'amertume;
» Qui attendent avidement la mort , et il n'est point
» de mort pour eux ; » Qui l'arracheraient du sein de la terre , de préfé-
» rence aux trésors qui y sont cachés ; » Qui se livreraient aux plus vifs transports , » Qui triompheraient de joie , s'ils trouvaient le
» tombeau ?
» A l'homme dont la voie est loin de la présence du
» Seigneur , » Et à qui Dieu a fermé l'accès auprès de lui ? » Car mes soupirs devancent toujours ma nourriture , » Et mes rugissemens s'épanchent avec mon breu-
» vage. {a) »
La disposition de tout ce morceau est admirable. Arrêtons-nous un instant à en détailler les beautés. Qui donnera la lumière à V infortuné? Ce sera Dieu , sans doute, et c'est l'Etre souverain que Job avait en vue; mais il ne s'est point aperçu que dans tout ce qui précède il n'en a fait aucune mention. Il semble parler des malheureux en général ; mais par une conclusion
Texte de M. Lowth.
(a) Quianam dabit œrumnoso lucem , Et vitam amaris animœ P Qui avide exspectant mortem , et nidla est ; Eamque effoderent prx thesauris abditis : Qui lœtarentur usque ad exsultationem , Triumpharentgaudio si invertirent sepulcrum : Viro, cujus via è conspectu Dei remota est , Et cui aditum ad se prœclusit Deus ?
Nam cibum meum perpétua prxveniitnt mec
suspiria, Etpariter cumpotu effunduntur rugit us met.
Job. 111,20-24,
des hébreux. 2. Part. Leçon 14. 219 brusque et précipitée ; il s'applique à lui seul ce qu'il vient de dire : Car mes soupirs devancent ma nourriture ; d'où il résulte évidemment, que tout ce que Job a dit jusque-là doit s'entendre de lui en particulier. Du singulier il passe au pluriel , et revient au premier nombre , après cependant une phrase dans laquelle il amplifie, avec une force et une hardiesse merveilleuse , le désir ardent qu'il a de la mort. Il termine , en reprenant tout à coup , et en poursuivant sa première phrase, qu'il paraissait avoir achevée. De toutes ces observations , on peut conclure avec certitude , à ce qu'il nous semble , que la passion et le trouble de celui qui parle , ne se peignent pas moins vivement par le tour et la forme générale du discours , que par une heureuse hardiesse de pensées ou d'images , et par la pompe des expressions.
Ce que nous nous sommes efforcés de rendre sensible dans ce beau passage , a lieu , suivant nous , dans toute la Poésie des Hébreux , eu égard cependant à la nature différente des sujets ; c'està-dire , qu'elle fait usage d'un style dont le caractère vif et animé est naturellement propre à peindre les mouvemens de lame. De là vient qu'elle abonde en tournures que la prose de ce peuple n'osa jamais admettre , et qui quelquefois paraissent forcées , étranges, pour ne pas dire barbares ; mais dans lesquelles il est permis , et même juste, de soupçonner une force et une intention particulière , lors même que ces qualités se dérobent à nos regards. Il ne sera donc pas peut-être sans utilité, de tenter un essai sur d'autres passages du même genre , et de voir si nous ne pourrons pas en retirer quelques lumières nouvelle*.