‹ Leçons sur la poésie sacrée des hébreux (volume 2)Chapitre 28 sur 39 · LEÇON QUINZIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON QUINZIÈME

Suite de la Leçon précédente.

Sommaire. Caractère del'éiocution poétique , éclairci par des exemples pris du cantique de Moïse. Changement de personnes ; sa cause et son effet. Changement de temps ; son but manifeste. Nature particulière de la langue hébraïque en ce point. Futurs énoncés par des passés , et vice versa ; explication de ce double usage : exemples. L'emploi fréquent de cette locu-

> tion , signe certain du style poétique.

JrouR faire ressortir davantage la sublimité du style poétique des Hébreux , en le rapprochant de la simplicité de leur prose , nous avons renvoyé le lecteur au livre de Job, où il a dû facilement apercevoir , entre le préambule historique et ce qui le suit immédiatement , une grande différence pour l'élocution , aussi-bien que pour le sujet. Mais si l'on nous oppose que cette comparaison manque de justesse , parce que la différence des sujets aurait toujours exigé une grande différence dans le style , lors même que ces passages auraient été écrits tous les deux également en prose ou en vers , nous proposerons une semblable épreuve sur quelque autre passage , où le même sujet soit traité tout à la fois , et en prose , et avec les ornemens de la Poésie. Le Deutéronome nous en fournira un exemple remarquable , dans lequel nous verrons Moïse remplir tour-à-tour les fonctions d'orateur et celles de poète. D'abord , dans un discours grave

des hébreux. 2. Part. Leçon i5. 221 et majestueux , il exhorte les Israélites à garder fidèlement le pacte d'alliance qu'ils viennent de contracter, en leur faisant espérer les récompenses les plus brillantes ; et il cherche à les détourner de l'enfreindre , par la menace des plus terribles châtimens. (1) Mais ensuite, afin que ces motifs fassent sur leurs esprits une impression plus profonde et y restent gravés à jamais,par l'ordre de Dieu même il revêt d'une Poésie toute divine ces pensées qu'il vient d'énoncer auparavant avec simplicité. (2) Ces passages nous offrent ce que les livres des Hébreux ont de plus véhément , de plus noble , de plus magnifique , en des genres différens. On peut y reconnaître combien leurs écrivains excellent en prose , ainsi qu'en poésie ; mais en même temps, on y remarque toute la différence qui sépare ces deux genres, quant aux pensées, aux images , à la disposition du sujet , enfin quant au ton général et à la couleur du style. Si l'on veut donc connaître à fond le caractère propre et le génie particulier de leur élocution poétique , que l'on compare soigneusement ces morceaux , et que l'on fasse attention aux différences qui distinguent ce discours, majestueux sans doute , plein de véhémence et d'hyperboles, mais en même temps bien ordonné, abondant , développé , et dans sa véhémence même s'avançant d'un cours toujours égal, d'avec ces phrases poétiques, animées, pressées, qui jaillissent avec feu , enrichies de pensées nobles , d'expressions vives , de tournures neuves et variées ; effet de l'élan rapide avec lequel l'esprit

(1) Voyez les chap. XXVIII , XXXI du Deut. (a) Deut. XXXII.

du poète s'élance d'un objet à l'autre , dans l'impuissance de se fixer à un seul et de s'arrêter dans la même situation. Mais ces différences sont telles , qu'un lecteur attentif les apercevra , et les sentira mieux par l'étude et la réflexion , que par des explications aussi difficiles à donner qu'à saisir. Cependant il y a une ou deux observations à faire sur ce beau cantique : elles sont relatives à une pratique trèsordinaire dans la Poésie hébraïque , et d'un effet très-puissant , mais dont la raison est souvent mal-aisée à découvrir , et exige un examen plus approfondi.

Une première remarque générale , et qui s'applique au poème dont nous venons de parler , c'est le changement subit et fréquent des personnes auxquelles le discours s'adresse ; car nous avons déjà traité assez au long des diverses sortes de personnages créés par les poètes hébreux, pour nous dispenser d'y revenir encore. Dès î'exorde du poème , Moïse célèbre la véracité de Dieu , et la fidélité qu'il montre religieusement dans tous ses desseins et dans tous ses actes ; de là il prend occasion de se déchaîner subitement contre la perfidie et les désordres d'un peuple ingrat, d'abord comme s'il était absent :

« La dépravation a corrompu le cœur de ses enfans , » qui ont cessé de l'être. »

Et aussitôt c'est à ceux-ci en personne qu'il adresse la parole , en ces mots :

« O race perverse et dépravée !

» Est-ce là donc la reconnaissance que tu témoignes

» au Seigneur, » Nation stupide et insensée ?

DES HÉBREUX. 2. Part. Leçon l5. 223

» N'est-il pas ton Père et ton Rédempteur ?

» N'est-ce pas lui qui t'a faite et qui t'a formée (a) ? »

Bientôt l'indignation du Prophète s'ëtant un peu calmée , il remonte vers le passé , et développe avec le plus grand éclat l'indulgence et la tendresse plus que paternelle dont Dieu n'a cessé de donner des preuves aux Israélites , depuis qu'il les a choisis pour son peuple. Mais ici encore , ce n'est plus à eux qu'il s'adresse. Il relève ensuite admirablement la stupidité et l'endurcissement de ce peuple , ou plutôt de cette brute aussi ingrate qu'impie ; et remarquez avec quelle impétuosité éclate pour la seconde fois l'indignation du Prophète :

« Mais le bien-aimé s'est engraissé , et il a regimbé ; » Tu t'es engraissé , tu t'es accru , tu t'es revêtu

» d'embonpoint !

» Et il a abandonné le Dieu qui l'avait créé ; 9 Et il a méprisé celui qui avait été son rempart et

» son salut, (b) »

Ce discours qui , dans une courte phrase , s'adresse aux Israélites , et s'en détourne un instant après , est d'un effet admirable ; ce mouvement est plein de chaleur et de véhémence ;

Texte de M. Lowth.

(à) Corrupit Mi jilios , non jàm suos , ipsorum pravitas ; Genus perversum et distortum !

Hocclne ergo Jehovse rependetis , Natio stulta atque insipiens P Nonne ipse Pater est tuas et Redemptor tuus , Ipse tefecit etformavit ? Deut. XXXII ,5,6. (b) At saginatus est Jeshurun, et recalcitravit ; Saginatus fuisti , incrassatas , adipe obducto

coopertus !

Et deseruit Deum Creatorem suum, Et rupem salutis suse, vilipendit. Ibid. 15.

il pénètre lame , et peint parfaitement le courroux et l'indignation. A ce passage de Moïse , est digne d'être comparée , quoique moins vive, cette apostrophe ingénieuse par laquelle Virgile reproche à un traître son crime , et en même temps écarte du roi qui l'a condamné, l'inculpation d'une cruauté odieuse :

« Non loin de là , on voyait des chars rapides » déchirer les membres de Métius. Albain per- » fide , tu devais rester fidèle à ta parole ! Les » entrailles du traître étaient emportées dans » la forêt , et les ronces dégouttaient de son » sang, (a) »

Nous pourrions aller plus loin , prendre encore dans ce même cantique un grand nombre d'exemples du même genre ; en emprunter ailleurs une infinité d'autres, aussi variés dans leur forme que dans leur effet ; mais ceux que nous avons cités suffisent pour démontrer que rien n'est plus propre que le procédé que nous venons de décrire , pour peindre les passions les plus violentes , et pour exprimer ces mouvemens soudains , ces variations rapides d'une ame qui , dans un instant , se. porte et s'élance vers des objets différens. Une étude approfondie des poèmes hébreux , prouvera sans doute qu'ils abondent en traits de cette espèce , qui ne seraient admis ni dans la Poésie grecque, ni dans la Poésie latine , ni dans la nôtre ; et qu'il est beaucoup de ces traits dont la forme est en-

(à) Haud procul indè citœ Metium in diversa quadrige Distiller ant ; {ai 'tu dictis , Albane , maneres!) Raptabatque viri mendacis viscera Tullus , Per silvam , etsparsi r or abant sanguine vêpres. iEneid.l. VIII, v. 642.

des hébreux. 2. Part. Leçon i5. 2 25 core plus embarrassée , et dont on a de la peine à saisir l'intention et la force , si on veut les examiner avec rigueur. Cependant , malgré la vérité de cette observation , gardons-nous de décider sur-le-champ, que ce qui ne se montre à nous qu'à travers la plus grande obscurité est absurde , sans effet , incapable d'embellir le style , de soutenir le génie du poète , et de former ce caractère particulier , toujours digne d'éloges , quelque éloigné qu'il soit de nos usages. Faisons attention au génie propre de la Poésie hébraïque : elle est libre , pleine de vie ,' de chaleur et d'audace. Les Orientaux regardent la Poésie comme un idiome à part , réservé aux passions , et pensent en conséquence , que si dans ce langage tout est exprimé avec ordre , et d'une manière naturelle , si tout y est scrupuleusement et péniblement asservi à des règles fixes , on se rend coupable d'une faute bien plus grossière , qu'en violant les lois de la grammaire.

Il y a une autre observation à faire au sujet de ce cantique , de même qu'à l'égard de toute la Poésie des Hébreux : c'est un emploi des temps et des verbes , contraire à l'usage ordinaire. En cela , les écrivains hébreux se proposent de rendre les objets plus frappans , et de donner plus de vivacité à leurs récits et à leurs descriptions. C'est ainsi qu'il n'y a rien de plus commun dans toutes les langues , et en prose comme en vers, que de se servir du présent, pour énoncer une action déjà faite , ou qui va se faire. Par-là , il semble que nous devenons les témoins de ce qu'exprime le discours : nous paraissons moins tourner nos regards vers le passé , ou les porter dans l'avenir , qu'avoir les

objets mêmes placés sous nos propres yeux. Mais à cet égard , la langue hébraïque a un usage qui lui est particulier. Chez les Hébreux , en effet , les verbes n'ont point de temps consacré à exprimer un présent imparfait ; c'est-àdire , une action qui est au moment de s'effectuer ; pour y suppléer , ils emploient le participe , ou bien le verbe substantif sous-entendu. Mais dans ces occasions , ces deux tournures sont peu usitées , et souvent on ne saurait s'en servir sans embarras. C'est donc à un autre moyen qu'ils ont recours , pour atteindre le même but : ils expriment un futur par le prétérit , ou plutôt par le parfait présent , comme si l'action dont il s'agit s'était déjà passée et avait eu son accomplissement. Par un procédé opposé , ils expriment un prétérit par un futur, comme si l'action déjà arrivée allait avoir lieu et était sur le point de s'effectuer. Un exemple fera connaître la nature et l'effet de la première construction, c'est-à-dire , de celle où un événement à venir est énoncé par un prétérit.

Moïse prévoyant , par l'inspiration céleste , que bientôt le peuple infidèle d'Israël, va, d'un commun accord , abandonner le culte du Seigneur , lui reproche ce crime comme s'il venait de s'en rendre coupable en sa présence et sous ses yeux.

« La dépravation , dit-il , a corrompu le cœur » de ses enfans, qui ont cessé de l'être, (a) »

Il parle comme s'il était témoin de leur impiété , et de ces sacrifices détestables qu'ils

Texte de M. Lowth.

(a) Corrupitillifilios, nonjàm suos, ipsorumpravitas. Vid. siip.

DES HÉBREUX. 2. Part. LeÇOll l5. 227

devaient offrir un jour , au mépris de cette Religion qu'il venait d'établir par l'ordre de Dieu même. Rien d'aussi puissant que cette anticipation , pour rendre les objets plus sensibles et plus frappans , et les mettre , pour ainsi dire , sous les yeux de l'auditeur. Aussi cette tournure est-elle très-souvent employée dans la Poésie prophétique. En cela , comme en tout le reste , Isaïe est admirable. Avec quelle clarté , il décrit la marche de Sennachérib s'avançant contre Jérusalem , ainsi que les divers campemens de son armée ! et ne peut-on pas dire qu'il a répandu , sur l'annonce d'événemens encore à venir , une telle lumière , qu'à peine un historien aurait pu l'égaler en racontant des faits déjà arrivés ?

« Il est venu à Aïathan ; il a passé par Migron ;

» Il a déposé ses bagages a Michmas :

» Ils ont franchi le passage , et se sont arrêtés à Géba;

» Rama a tremblé ; Gabaath , où naquit Saûl , a fui.

» Pousse des cris de douleur , ô fille de Gallim !

» Tourne tes regards vers Laïsa, infortunée Anathoth !

» Madména a déserté son pays ; ceux de Géba ont

» pris la fuite.

» Il faut qu'il s'arrête encore aujourd'hui à Noba. » Il agitera sa main contre la montagne de la fille de

» Sion , contre la colline de Jérusalem, {a) »

C'est de la même manière que Joël annonce le fléau des sauterelles , qu'il décrit comme si déjà il avait fondu sur la Judée :

Texte de M. Lowth.

(a) Fenit Aïatham ; translit per Migronem ; Michmasse. commisit impedimenta sua:

Superârunt transition ; Geba illis mansio ; Trepklavit Rama ; Gibea Saulifugit; Ede ejulatum, ojllia Gallimorum.

Attende Laxsam versus , o afjUcta Anathotha !

« Ma terre natale a été envahie par une race

» Robuste et innombrable ;

» Elle a rendu ma vigne semblable à un désert ,

» Et enlevé l'écorce de mon figuier.

» Elle l'a dépouillé et laissé nu ;

» Ses jeunes branches ont blanchi :

» Les champs ont été dévastés ,

» Et la terre , plongée dans le deuil, (a) »

Le Prophète parle d'un événement à venir ; car cette même dévastation qu'il nous dépeint ici comme déjà arrivée, il en menacera son peuple un peu plus bas , sous d'autres images , comme prête à fondre sur lui , s'il ne se repent de ses désordres. L'usage de la langue hébraïque est donc , à cet égard , à peu près le même que celui des autres langues ; ce que celles-ci , pour plus grande clarté , expriment, quoiqu'encore dans l'avenir , par le présent imparfait , les Hébreux l'énoncent par le parfait présent ; et ce procédé n'est pas moins propre que l'autre à rendre l'idée , d'une manière claire.

Mais il est un autre point sur lequel ils paraissent s'éloigner beaucoup de l'usage suivi dans les autres langues ; c'est , lorsqu'ils expriment les événemens passés , par un futur , et cette construction présente une grande diffi-

Texte db M. Lowth.

Migravit Madmena ; Geblmenses confugerunt* Adhuc hodiè Nobx ei subsistendum est ; Agitabit manum in montemfdix Sionis , collem Hierosolymx. Is. X, 28 — 32.

(a) Nam invasit terram meam natio Robusta atque innumerabUis :

Vitem meam desolatam reddidit , Etficum meam decorticaoll ; Penitiis nudavit cam, et abjicit ; Dealbati sunt ejuspcâmites.

Vastatus est ager, luxit terra. Joël ,1,6,7, 10.

des hébreux. 2. Part. Leçon i5. 229 culte. Si nous avons recours aux traducteurs , nous trouverons qu'ils la dissimulent au lieu de la résoudre, accommodant autant, qu'il est en leur pouvoir , les temps au sujet , et se réglant plutôt par le sens particulier qu'ils adoptent, que par les lois de la grammaire ou par des principes certains. Si nous consultons les grammairiens, nous ne serons pas plus heureux. Ceuxci remarquent la difficulté , mais ils ne tentent pas de l'expliquer , sans vouloir cependant avouer leur ignorance ; ils cherchent à nous faire illusion à l'aide d'un mot , ayant toujours à leurs ordres je ne sais quel énallage , ou changement de temps , pour ne pas rester sans réponse aux questions qu'on leur adresse, comme si ces changemens avaient lieu au hasard et sans cause ni motif , et comme si une telle supposition ne devait pas être regardée comme le comble de la déraison et de l'absurdité. Il n'est pas possible de douter que toutes ces locutions n'aient une propriété et un effet particulier. S'il en est beaucoup d'obscures et d'embarrassées , nous ne devons pas nous en étonner, lorsque nous rappelons à notre pensée la haute antiquité de la langue hébraïque. Peut-être pour- . rons-nous parvenir à répandre quelque lumière sur ces tournures , si nous examinons avec attention en quel état et dans quelle situation d'ame se trouvait l'écrivain au moment où il les employait, et sous quel aspect les objets se retraçaient à son esprit. Nous avons un exemple remarquable de cette construction , dans le même cantique de Moïse. Après avoir fait mention du décret par lequel le Seigneur choisit les Israélites pour son peuple particulier , il poursuit , en exposant avec quelle tendresse et

Ii3o DE LA POÉSIE SACREE

avec quelle affection il les a chéris depuis cet instant ; comment il les a délivrés de l'esclavage de l'Egypte; comment dans le désert il les a nourris , conduits comme par la main , et portés , pour ainsi dire , dans son sein. Toutes ces circonstances , quoique déjà passées évidemment , sont énoncées par des futurs.

« Le Seigneur trouvera Israël dans le désert ,

» Dans de vastes et effrayantes solitudes ;

» Il l'environnera , il l'instruira ;

» Il le gardera, comme la prunelle de son œil. (a) »

Ne peut-on pas expliquer cette construction, en disant que Moïse se suppose comme présent, lorsque Dieu séparait son peuple des autres nations , et comme placé en un lieu élevé , pour observer quelles seraient les suites de ce choix ? C'est ce qui semble avoir également lieu dans plusieurs autres passages des livres saints. Par exemple, nous retrouvons plus d'une fois ce tour dans un psaume historique, qui porte en titre le nom d'Asaph. Le poète sacré, après avoir exposé la perfidie et les crimes dont se sont rendus coupables les Israélites presqu'au sortir de la servitude d'Egypte , devance , dans son esprit , la clémence du Très-Haut , et les désordres si souvent renouvelés du peuple Juif, et il en

Texte de M. Lowth.

(à) Inveniet eum in terra déserta , Et in vastà ejulanli solitudine ; Circumdabit eum , edocebit eum ; Custodiet eum tanquàm pupillam oculi sui. Deut. XXXII, 10.

Note do Traducteur. — La Vulgate n'a pas conservé cette tournure dans ce passage ; mais elle a employé le parfait. Dans les exemples suivans, elle a rendu fidèlement les futurs que présente le texte.

des hébreux. 2. Part. Leçon i5. a3i parle comme si ces événemens étaient sur le point de s'effectuer.

« Cependant le Seigneur plein de miséricorde , leur

» pardonnera leur iniquité , et ne les exterminera

» point ; » Souvent il suspendra sa colère , » Et ne laissera point un libre cours à son indignation. >> Combien de fois ne l'irriteront - ils pas dans le

« désert , » Et ne provoqueront-ils pas sa fureur dans la soli-

» tude (a) ! »

Un exemple très-élégant de cette construction nous est encore fourni par la disposition générale du psaume CIIP. L'écrivain sacré , célébrant la grandeur et la sagesse du Très-Haut manifestées dans l'ordre et la conservation de l'univers , parle au présent des œuvres du Créateur , de ses actes , de ses décrets , comme s'il avait été témoin , lorsque Dieu réglait toutes choses pour la première fois. Mais en exposant les suites de cet événement , les usages différens des êtres créés , ce qu'on appelle leurs causes finales , il emploie le futur , comme si dès lors il eût prévu les effetsqui devaient en résulter dans l'avenir.

Quoique les exemples que nous avons rapportés , et beaucoup d'autres semblables , s'expliquent assez naturellement de cette manière , il reste cependant encore une foule de passages

Texte de M. Lowth.

(a) Ille tamen misericors condonabit iniquitatem , nec perdet ; Sœpiùs avertet iram suam , Neque excitablt omnem suam indignationem. Quomodàjàm irritabunt eum in deserto , Discruclabunt in solitudine !

Ps. LXXVII,38 — 40.

qui ne sont pas susceptibles d'une interprétation pareille , et pour lesquels il faut moins considérer la situation et la disposition d'ame de celui qui parle , que la nature et le génie particulier de la langue elle-même. Les Hébreux , en effet, en employant le futur, semblent souvent avoir moins égard à celui qui parle , qu'à la chose dont il vient de parler. Ainsi toute action qui est liée à une autre action , ou qui en est la conséquence ; celle qui se suit elle-même , en se répétant et en se continuant ; celle qu'on fait et qu'on persiste à faire ; celle qui se fait souvent, assidûment , avec ardeur : toutes ces sortes d'actions s'énoncent par le futur; et c'est par ce motif que cette forme reçoit des grammairiens une dénomination qui indique la promptitude , la facilité et un événement très-prochain. Nous pourrions montrer plusieurs exemples de ce genre , dans les mêmes passages que nous avons rapportés pour un autre dessein : nous en trouverions dans l'élégante prosopopée de la mère de Sisara (i) ; dans l'allégorie de la vigne transplantée de l'Egypte (2) ; dans la comparaison prise de la tendresse et de la sollicitude paternelle de l'aigle (3) , que nous a fournie le cantique de Moïse. Le lecteur attentif sentira la force de tous ces traits ; mais l'interprète le plus soigneux aura de la peine à les conserver.

Si ces observations sont vraies; si cette construction extraordinaire doit sa naissance à quelque émotion qu'éprouve celui qui parle , ou à quelque changement opéré dans son ame ; ou bien s'il faut chercher la cause du pouvoir et

(1) Jug. V, 29.

(2) Ps. LXXIX, 9, 12, 14.

(3} Deut. XXXII, ix.

des hébreux. 2. Part. Leçon i5. 233 de l'effet qui lui est propre , dans la nature de la chose elle-même , et dans le génie de la langue , il est presque impossible qu'elle ne se présente pas plus fréquemment dans l'élocution poétique que dans le langage ordinaire , par la raison qu'elle est infiniment convenable à la nature de la poésie ; très-propre à peindre la mobilité , la variété , la véhémence ; et qu'en même temps elle est presque totalement opposée à la nature paisible et calme de la prose, dont la marche est toujours égale et soutenue. Aussi celui qui aura fait une étude exacte de la Poésie hébraïque , qui se sera appliqué à connaître et à distinguer le style qui lui appartient en propre, ne trouvera peut-être rien qui, après la forme sentencieuse , la différencie mieux du langage commun que cette tournure. Car quoique cette locution ne soit pas tellement étrangère à la prose (i) , qu'on ne pût y en rencontrer quelques exemples , cependant on doit regarder un emploi fréquent et libre de cette construction , comme un caractère certain de l'élocution poétique.

On se tromperait , si l'on pensait que ce petit nombre d'exemples soit suffisant pour démontrer et faire sentir combien ces tournures et d'autres semblables étaient propres à embellir la Poésie des Hébreux , et à lui conserver toute sa sublimité et tout son éclat. Ce n'est point le dessein que nous avons eu en les proposant. Nous avons voulu seulement faire remarquer

(1) Note de M. Lowth. — Jusqu'ici nous n'avons découvert des exemples de ce genre , qu'au liv. des Jug. ch. II , v. 1 ;

etXXl , 21. — I«.liv. des Rois, XXVII, 9 et 11 II« liv.

des Rois, XII ,3i. — IIMiv. des Rois, XXI , 6.— I« liv. des Paralip. XI , 8.

deux usages singuliers qui doivent frapper ceux qui' s'engagent dans l'étude des livres saints , et qui , pour être appréciés , semblent demander quelque soin et quelque réflexion. Une explication complète des formes poétiques , un développement parfait de l'élocution réservée à la poésie, ne peuvent être renfermés dans un petit nombre de règles , ni transmis dans des Leçons ; ils doivent être le fruit de l'étude, de l'exercice, et d'une certaine sagacité dans le jugement.

DES HÉBREUX. 2. PcU'î. â3i

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