LEÇON SEIZIEME
Du Sublime de pensées.
Sommaire. Sources du sublime : l'élévation de l'ame, son agitation. La première se fait remarquerons la grandeur des idées , des accessoires et des images : exemples. Les poètes hébreux s'élèvent au plus haut sublime , lorsqu'ils figurent [l'Etre suprême sous les traits de l'homme , et surtout quand les images qu'ils emploient s'éloignent le plus de la majesté divine .cause de cette singularité.
Oi , faisant abstraction du mérite de l'élocution , nous nous bornons uniquement à considérer le sublime qui réside dans les pensées; (et certes, cette espèce de sublime , que nous avons appelée de diction, comme ayant avec celle-ci une liaison plus étroite, peut, en dernière analyse, être rapportée au sublime de pensées ) : si , dis-je , nous nous bornons uniquement à considérer le sublime qui réside dans les pensées , nous reconnaîtrons qu'il prend sa source , ou dans une élévation naturelle de l'esprit et une heureuse hardiesse des conceptions , ou bien dans l'élan impétueux d'une ame agitée par les émotions les plus violentes. Ce sont là les sources que Longin assigne au sublime , et qu'il indique par une sorte de définition particulière. Nous adoptons cette double indication , nous admettons ces qualités dans les poètes sacrés , mais cependant sans rien enlever, d'une part, à l'inspiration de l'Esprit saint, et de l'autre, en laissant
au génie et au caractère de chacun des écrivains sacrés , toute la force qui leur est propre. En effet , leur ame n'est point tellement maîtrisée par l'influence divine, que ce que l'homme tient de la nature soit totalement détruit. Leurs facultés s'agrandissent, s'exaltent, loin de s'affaiblir et de s'éteindre ; et quoique les écrits de Moïse , de David, et d'Isaïe , respirent partout quelque chose de si élevé , de si céleste , qu ils paraissent évidemment dictés par l'esprit de Dieu , cependant nous y reconnaissons toujours Isaïe, David , et Moïse.
Le sublime qui naît de la première de ces causes , c'est-à-dire , d'une élévation hardie de l'ame , soit naturelle , soit inspirée de Dieu , se fait principalement remarquer en trois points : d'abord , dans des conceptions hautes et grandes ; en second lieu , dans un choix d'accessoires qui, par leur pompe et leur majesté, communiquent aux descriptions beaucoup de noblesse et de vivacité 5 troisièmement enfin , dans 1 éclat et la magnificence des images qui relèvent ces pensées et ces accessoires. Les poètes hébreux réunissent toutes ces qualités dans le degré le plus éminent. Pour ce qui concerne la grandeur ides idées, on peut dire que non contens de laisser derrière eux tous les autres écrivains , ils s'élancent , même bien au-delà des bornes assignées au génie de l'homme. La grandeur de Dieu, sa puissance, sa justice, son immensité, la sagesse infinie de ses conseils et de ses opérations, voilà les sujets dont la Poésie des Hébreux s'occupe sans cesse, et toujours avec h dignité qui leur convient ; voilà proprement où elle triomphe. Observons combien les poètes profanes reste nt au-dessous de semblables sujets ;
des hébreux. 2. Part. Leçon 16. 237 combien ces génies sublimes , mais purement humains , sont inférieurs à une matière si noble \ ; et nous serons forcés non-seulement d'avouer la sublimité singulière de la Poésie hébraïque , mais encore d'adorer sa divinité. Ce n'est pas seulement dans les idées dont s'occupe la Poésie sacrée , qu'éclate cette grandeur dont on ne peut méconnaître ni le pouvoir ni l'étendue , à quelque cause qu'on veuille l'attribuer : nous devons de plus admirer la manière dont elle présente ses idées à notre esprit, et dont elle orne ses descriptions ; soit que nous considérions les accessoires dont elle fait choix , et qui mettent le comble à la grandeur du sujet; soit que nous nous arrêtions à celle des images dont elle revêt les objets les plus étrangers à nos sens , sachant leur conserver toute leur divinité, quoiqu'elle nous les retrace sous des formes terrestres. Ayant déjà fait connaître le sublime des poètes sacrés , par un grand nombre d'exemples de différent genres , nous croyons qu'il suffira d'en ajouter ici quelques autres qui soient propres à éclaircir ce que nous venons d'avancer. Nous choisirons ceux qui nous peignent la majesté de Dieu. Et d'abord, avec quelle magnificence nous est représentée la puissance que le Dieu créateur a déployée dans la formation de l'univers ! Ici nous nous reprocherions d'omettre ce passage si souvent cité de l'historien sacré , dans lequel la grandeur de l'idée , quoique au-dessus de tout ce que l'esprit humain peut concevoir de plus grand , reçoit un nouveau lustre de la brièveté et de la simplicité de l'expression :
» Dieu dit : Que la lumière soit; et la lumière fut. (a)»
Texte de M. Lowth.
(à) Dixit Deus : Esto lux ; et fuit lux. Gen. T , 3.
Autant on ajoutera aux expressions , autant on retranchera du sublime de cette phrase. Cette puissance du Très-Haut, dont l'écrivain ne parle pas ouvertement, l'esprit la conclut sur-le-champ , et bien mieux, de son effet ; d'autant plus frappé de la grandeur de la chose , qu'il semble en avoir conçu l'idée , de lui-même. Cette même idée est rendue poétiquement et avec non moins de force et de magnificence , par les prophètes. Ils excitent toutes les créatures à célébrer les louanges de Dieu :
« Qu'elles louent le Seigneur ;
» Car il a ordonné , et elles ont été créées. («) »
Et dans une autre endroit :
« Il a dit , et le monde a été ;
» Il a commandé , et l'univers a existé. (6) »
Souvent ils développent davantage ce même sujet, y joignant un grand nombre d'accessoires , et employant des images variées , pour jeter de l'éclat sur leur description. Un ou deux exemples, choisis parmi beaucoup d'autres , mettront le lecteur en état de juger s'ils égalent la majesté et la noblesse du sujet , ou s'ils en atténuent la sublimité :
« Où étais-tu , ( dit le Seigneur à Job ,) lorsque je jetais
» les fondemens de la terre ?
» Apprends-le moi , si tu excelles en intelligence. )> Dis-moi qui régla ses dimensions , puisque tu le sais ; » Ou qui étendit le cordeau sur elle.
» En quel lieu reposent ensevelies ses bases ; » Ou qui posa sa pierre angulaire,
(a) Laudent nomen Jehovœ ;
Namillej assit, et creatx sunt. Ps. CXLVIIÏ, 5. (6) Nam Me dixlt , et fuit ;
Illejussit, et constitit. Ps. XXXII, 9.
des hébreux. 2. Part. Leçon 16. 239
» Lorsque tous les astres du matin ensemble tressaillaient de joie , » Et que tous les fils de Dieu , à la fois , faisaient
» entendre leurs cris ?
» Qui renferma la mer dans des portes , » Lorsqu'elle s'élançait , qu'elle jaillissait du sein qui
l'avait enfantée"; » Lorsque je l'enveloppais d'un vêtement de nuages , » Et de brumes épaisses , au lieu de langes ; » Lorsque je creusais le lit qui lui était assigné , 8 Que j'y plaçais des digues et des portes , » Et que je lui disais : Tu viendras jusqu'ici , et tu
» n'avanceras pas plus loin ; » Que là soit le terme où viendra expirer l'orgueil » de tes flots, (a) »
« Qui a mesuré les eaux dans le creux de son poing ,
» ( dit Isaïe , ) » Et l'étendue des cieux , avec la paumg de sa main ? » Qui a renfermé dans trois de ses doigts , la pous-
« sière de la terre ?
» Qui a pesé les montagnes avec le fléau , » Et les collines dans la balance ?
» Levez les yeux en haut , » Et contemplez quel est celui qui a créé tous ces
» corps ;
(a) Ubinàmfuisti cùmfundarem terram?
Indica, si intelligentiâ polies.
Quis disposuit mensuras ejus , quandoquidem
nôsti ; Aut quis super eam extendil lineam ?
Quonàm demersx iricumbunt bases ejus ; Aut quis po suit lapidem ejus angularem, Cùm simul ovarent stellœ matutinse , Unàque danger eut omnesfilii Dei ?
Etforibus occlusit mare , Cùm erumperet, ex utero exiret; Cùm involverem illud indumento nubis , Et fasciâ densx caliginis ; Et diffringerem illi decretum alveum , Poneremque repagula et valoas ; Diceremque , hue usque veni, nec progreditor ; Et hic obstaculum esto tuorumfluctuum super-
bix? Job. XXXVII î, 4 et 1!.
24o DE LA POÉSIE SACRÉE
» Qui fait marcher leur armée en un nombre ciéter-
» miné; » Qui appelle chacun d'eux par son nom ; » Et à cause de la grandeur de sa puissance et de sa
» force , il n'en est pas un seul qui manque. («) »
On voit par ces exemples, que le pouvoir et la sagesse de Dieu , attestés par la disposition de l'univers et l'ordre qui le gouverne , fde même que les ouvrages et les actes du Très- Haut , fournissent une grande abondance de détails et d'images infiniment élevées , bien dignes du sujet. Mais il en est autrement, lorsqu'il s'agit des attributs de Dieu considérés en euxmêmes d'une manière générale et abstraite , sans aucune induction et sans aucun développement des opérations et des effets qui en émanent. Ici l'esprit est entièrement plongé et englouti dans un abyme immense , et il fait d'inutiles efforts pour saisir quelque appui à l'aide duquel il puisse s'en dégager et en sortir. Mais la difficulté même du sujet nous en fait apprécier toute la grandeur; et pendant que notre esprit se fatigue à embrasser ce qui dépasse les bornes étroites de ses conceptions , ce travail même , et l'impuissance de ses efforts , lui prouvent qu'il s'agit au moins* d'un objet bien grand. C'est ce
Texte de M. Lowth.
(a) Quis mensus estpugillo suo aquas ; Et cœlos palmo aptavit ; Et comprehendit triente puleerem terne; Et ponderavit trutinâ montes, Et cottes bilance ?
Attollite in sublime vestros oculos , Et contemplamini quis creavit istu ; Qui educit numéro exercitum eorum , Eaque omnia nominatim appel I at ; Prx magnitudine virium et robore potentix , ne unum deest. Is. XL, 12 et 2(5.
des hébreux. 2. Part. Leçon 16. 24 1 qui rend si sublime le passage suivant , dans lequel le poète sacré semble s'élancer, avec le plus pénible effort, vers un objet d'une grandeur infinie , sans pouvoir jamais l'atteindre ; employant , pour y parvenir , des images bien inférieures sans doute au sujet , mais cependant audessus de tout ce que la nature pouvait lui fournir.
« Seigneur, votre bonté atteint jusqu'aux cieux ;
» Et votre vérité , jusqu'aux nuées:
» Votre justice est semblable aux monts inébranla-
» blés; » Vos jugemens sont comme le grand abîme, (a) »
Mais , en ce genre , rien n'est plus sublime que lorsque la description se forme à l'aide d'une dénégation continuée ; que lorsqu'on accumule les images les plus grandes et les plus élevées , et que les rapprochant de l'objet en question , on montre combien elles restent au-dessous de lui. Par-là les limites s'éloignent de toutes parts, et finissent par disparaître entièrement : peu à peu l'esprit est entraîné dans les régions de l'infini , et se sentant lancé dans ces espaces immenses , il est saisi tout à la fois de la plus haute admiration, et d'un effroi mêlé de plaisir. Les livres saints nous offrent beaucoup d'exemples de ce genre : un ou deux , que nous allons citer, suffiront pour rappeler le souvenir des autres :
« Pourras-tu pénétrer les secrets de Dieu ?
» Pourras-tu découvrir la perfection du Tout-Puis-
» sant ?
» Il est aussi élevé que les cieux ! que feras-tu ?
Texte de M. Lowth.
(a) O Jehova, ad cœlos pertingit benignitas tua; Feritas tua, usque adnubes; Justitia tua instar montium validorum ; Judiciatua abyssus magna! Ps. XXXV, 6.
» Plus profond que l'enfer ; comment pourras-tu le
» connaître?
» Il surpasse la terre en longueur , » Et la mer en étendue, (a) »
« Où me retirer , pour me dérober à votre esprit ?
» Où fuir , pour éviter votre présence ?
» Si je m'élève dans les cieux , c'est là que vous
» habitez ; » Si je descends aux enfers , vous y êtes aussi ! » Si je m'enfuis vers l'aurore , » Si je transporte mon séjour à l'extrémité de la mer
» du couchant , » C'est encore votre main qui me conduira ; » C'est votre droite qui me soutiendra. (6) »
Dans ces passages , comme on voit , est exprimée l'idée de l'infini, qu'il est si difficile de rendre sensible à notre esprit : si elle est énoncée simplement, d'une manière abstraite, et sans aucun accessoire , elle écbappe à notre intelligence , et se dérobe à notre conception. C'est pourquoi les écrivains sacrés ont recours à certaines circonstances , à certaines images , par le secours
Texte de M. Lowth.
{a) Nunquïd Dei intima pervestigabis ?
An inventes etiam perfectionem Omnipotentis ?
Jltitudines cœlorum ! quid âges ?
Orco profundior ; quid cognosces ?
Mensura ejus terra longior ,
Et latior est mari. Job. XI , 7.
{b) Quo discedam à spiritu tuo ;
Et quo àfacie tuâfugiam?
Si ascendam cœlos , ibi tu ;
Et in orco cubem , eccè te !
Fugam capiam auroram versus; (1)
Habitem in extremitate maris occidui :
Etiam illïc manus tua ducet me ;
Etapprehendet me dextera taa.Ps.CXXXVIII,7.
(i) Note du Traducteur. — M. Lowth , peu satisfait de la manière dont ce verset est rendu dans les versions ordinaires , a proposé cette nouvelle interprétation , que nous avons exactement suivie dans notre traduction.
des hébreux. 2. Part. Leçon 16. 243 desquelles ils donnent de la consistance à une notion si subtile et si déliée , et transportent par-là de l'entendement aux sens une idée si fugitive. Ils nous font parcourir toutes les dimensions de l'espace , sa longueur , sa largeur , sa profondeur ; ils les désignent , non par des dénominations générales et vagues , mais par une mesure connue, fixe , et la plus grande que la nature fournisse , ou que notre esprit puisse concevoir. Emporté au-delà de ces limites, il ne trouve plus d'objet auquel il puisse s'attacher ; il erre de toutes parts , et après d'inutiles efforts pour atteindre les bornes du sujet, il parvient enfin à l'infini, dont l'aspect informe et immense , lorsqu'il se montre à découvert à notre ame comme par ce procédé des écrivains sacrés , produit toujours l'effet le plus puissant, et la frappe en même temps d'étonnement et de frayeur.
Rien de plus propre encore à nous pénétrer de l'idée de la majesté et de la puissance divine , que ces négations ou ces affirmations véhémentes et animées, qui sont présentées sous la forme d'une interrogation hardie et pleine d'assurance ; aussi les poètes sacrés font-ils de cette tournure un usage très-fréquent.
« C'est là le dessein que le Seigneur a formé au sujet
» delà terre entière; » Voilà la main qui s'est étendue sur toutes les nations. » Oui , le Dieu des armées a porté ce décret : qui
» pourra le rendre vain ?
» C'est sa main qui s'est étendue : qui sera capable.
» de la détourner («) ? »
(a) Hoc est decretum de omni terra consilium, Et hœc est manus extensa in omnes gentes
o44 DE LA POÉSIE SACREE
Autre exemple :
« Aura-t-il parlé , sans exécuter ce qu'il a dit?
» Aura-t-il prononcé , sans effectuer sa parole (a) ? »
11 n'y a pas moins d'énergie dans la concession simulée, dans l'ironie attribuée à Dieu luimême : le passage suivant nous en fournit un exemple admirable :
« Pare-toi de grandeur et de magnificence , (dit le
» Tout-Puissant à Job ; ) » Revêts-toi de majesté et de gloire : » Répands de tous côtés les feux de ta colère -, » Par ton aspect , abaisse tout homme qui s'élève; » Regarde tout homme élevé , et que ton regard le
» renverse ; » Ecrase les impies jusqu'à la dernière trace , » Réduis-les en poussière ; » Enveloppe leur visage , et plonge-les dans les ténè-
» bres :
» Et moi aussi , alors je te rendrai témoignage , » Lorsque ta droite t'aura sauvé, (a) »
La puissance divine et la faiblesse humaine , ainsi comparées, s'accroissent mutuellement par
Nam Jehova exercituum decrevit; et quis irri-
tumfaciet ?
Et ipsius est manus qux extenditur; et quis eam avertet? Is. XIV, 26.
(a) An ille dixit, et non faclet ?
An locutus est y et non effectum dabit?
Nombr. XXIII , 19.
{b) Orna te, âge, magnificentiâ et celsitudine , Et indue majestatem et gloriam ; Effunde quaquaversum œstus irœ tuœ, Et aspectu tuo omtiem elatuni déprime ; Aspice omnem elatum , prosterne eum , Et contere impios in vestigio suo , Obrue eos in pulvere pariter ; Involve eorum vultus, et in obscurum demerge: Tùm etiam ego tibi confitebor ; Cùm tibi salutem prœstiterit dextera tua.
Job. XL, 7.
des hébreux. 2. Part. Leçon 16. 245 ce parallèle : l'absurdité manifeste qui se découvre par la comparaison de deux choses si inégales , montre avec la dernière évidence cette inégalité même , et sépare les deux objets par une distance infinie.
Mais les poètes sacrés parlant toujours de Dieu comme de l'homme , lui attribuant nos actions, nos affections, et même nos organes, peut-on supposer qu'ils aient toujours dignement exprimé la majesté divine, et qu'ils ne l'aient pas, au contraire , infiniment atténuée et profanée ? Ne sera-t-on pas en droit de leur adresser le reproche que Longiii adresse à Homère , d'avoir fait des hommes de ses Dieux , et de les avoir même ravalés au-dessous de la condition de l'homme ? — Non sans doute ; il en est bien autrement. Homère et les autres poètes profanes , entraînés par les opinions les plus erronées, nous ont transmis, sur leurs divinités, des récits qu'il est presque impossible de prendre dans un sens figuré (i), quoique dans leur sens propre ils soient aussi absurdes qu'impies. Les poètes sacrés , au contraire , nous retracent la nature divine sous une forme humaine , parce que la faiblesse de l'esprit de l'homme l'exige impérieusement; mais ils en usent de telle manière , que ce qu'ils empruntent à l'homme pour lappliquer à la divinité , ne puisse jamais être entendu au sens propre. L'esprit est toujours ramené de l'ombre à la réalité ; jamais il n'est arrêté à l'image toute nue : mais sur-le-champ, il cherche et étudie ce que la nature divine peut lui présenter d'analogue à cette image , rapport sans doute trop vaste et trop élevé pour qu'il
(1) Voyez Fabricius, Biblioih. Grœc. liv. V, c. XXVI paragr. 16.
puisse le saisir et le concevoir parfaitement, mais qui cependant le remplit de crainte et d'admiration.
Ceci nous explique la raison peu connue d'une chose très-remarquable. Il s'agit de savoir pourquoi , entre les diverses images qui sont appliquées à la divinité , celles qui , dans leur sens propre sont les plus étrangères à sa nature , et semblent les moins dignes d'elle, sont cependant celles qui , dans la métaphore et la comparaison , ont le plus de sublimité. Par exemple , les images empruntées du corps humain et de ses organes ont presque toujours quelque chose de plus grand et de plus majestueux que celles qui le sont de nos passions ou de notre entendement , tandis que les images qui sont prises des animaux surpassent souvent en élévation celles que l'homme a fournies. Telle est, en effet, l'aveuglement et l'ignorance de notre esprit dans la contemplation de la divinité , que nous ne pouvons, en aucune manière, en atteindre l'idée pure et simple ; nous y mêlons toujours quelque chose de terrestre. Il nous est facile d'en séparer des accessoires trop grossiers , empruntés des objets corporels ; mais nous avons de la peine à en détacher ceux qui sont pris des facultés rationnelles ou sensitives de notre ame. De là il arrive souvent que ces images empruntées de la plus noble partie de notre être , lorsqu'elles sont appliquées à la divinité , nous arrêtent , comme si elles lui étaient attribuées dans un sens propre : celles, au contraire, qui semblent puisées à une source plus éloignée , et qui paraissent plus étrangères à la nature divine , notre pensée les rejette et les repousse sans peine ; et s attachant fidèlement à la convenance et à l'ana-
des hébreux. 2. Part. Leçon \6. 247 logie, elle s'élève toujours à quelque idée grande et magnifique, quoique souvent accompagnée de ténèbres. Examinons si ce n'est point ce qui a lieu dans les passages suivans.
Lorsque le psalmiste attribue au Très-Haut le trouble que fait éprouver à l'homme une insulte inattendue , cette image ne présente rien de sublime et de frappant.
« Dieu l'entendit, et sa colère s'alluma ,
» Et il rejeta Israël avec un extrême dégoût, (a) »
Mais quand peu après, la même idée nous est offerte sous des images beaucoup plus grossières, et retracée par des métaphores bien plus hardies, on ne peut qu'y reconnaître le dernier degré de sublime :
« Alors le Seigneur se réveilla comme d'un profond
» sommeil , » Comme un paissant guerrier que l'ivresse fait éclater
» en de fortes clameurs. (6) »
Il en est de même des exemples qui suivent , dans lesquels l'image est empruntée des rugissemens du lion , des cris usités dans les travaux champêtres , et de la rage ordinaire aux bêtes les plus féroces :
« Le Seigneur rugira d'en haut , » Et fera entendre sa voix de sa demeure sacrée : » De son trône , il poussera des rugissemens épou- » vantables;
Texte de M. Lowth.
(a) Audivit Deus , et ira exarsit;
Et Israèiem cum summo fastidio refecit.
Ps. LXXVII , 59.
(6) Tùm expergefactus est Dominus veluti ex somno; Tanqitàm Athleta prx vino in clamorem erum* pens. Ps. LXXVII , 65.
» II poussera un cri pareil à celui des vignerons qui » foulent les raisins, (a) »
« Je serai pour eux , (est-il dit ailleurs, )je serai pour
» eux , comme un lion ; » Tel qu'un léopard , je me placerai en embuscade
» sur leur route ; » Je viendrai à leur rencontre , pareil à l'ourse qui a
» perdu ses petits , » Et je leur déchirerai les entrailles, (b) »
Plus les images considérées en elles-mêmes respirent quelque chose de grossier , de disparate et d'indigne d'un si noble sujet , plus notre esprit est prompt à s'en détacher , et à s'élever sans retard à la contemplation de la réalité.
(a) Ex alto rugiet Jehova ;
Et ex sacrosancto habitaculo edet vocem : Horrendum rugiet super sedem suam :
Edet celeusma sicut calcantes uvas.
Jerem. XXV, 30.
(6) Et ero Mis instar leonis;
Sicut par dus juxta viam insidiabor:
Occurram illis ut ursa orbata , Et discerpam eorum prœcordia.
Osée , XIII , 7 et 8.
des hébreux. 2. Part. iA