LEÇON VINGT-HUITIÈME
Suite de la Leçon précédente.
Sommaire. 3° Sublime produit par la réunion de toutes les qualités qui constituent les autres espèces. Exemples.
\r our terminer nos observations sur l'Ode hébraïque , il ne nous reste plus qu'à présenter quelques exemples de ce sublime le plus parfait, qui naît du concours de toutes les causes qui peuvent le produire ; du style , des pensées et de la forme générale de la composition , et qui est , en quelque sorte , le résultat de tous les genres de beautés réunis. Mais les poèmes que nous citerons à cette occasion sont tellement connus , qu'ils ne demandent pas d'explication détaillée , et tellement élevés , tellement lumineux par eux-mêmes , qu'ils semblent les dédaigner. Il suffira donc de les indiquer en général , et seulement d'en recommander en peu de mots , à l'attention du lecteur , certaines parties qui méritent d'être particulièrement remarquées.
Choisissons , pour premier exemple , l'ode prophétique dans laquelle Moïse prend la défense de Dieu contre les Israélites (1) , et explique les motifs des jugemens divins. L'exorde est plein d'élégance , et surtout de majesté : l'ordonnance et le plan sont simples , naturels,
(i) Dealer. XXXII.
des hébreux. 3. Part, Leçon 28. 107 convenables au caractère du sujet; l'ordre historique est presque exactement observé ; on y] remarque une variété extraordinaire dans les idées principales 5 c'est tour-à-tour la véracité et la justice de Dieu , son amour paternel , ses bontés infinies pour le peuple qu'il s'est choisi/ l'ingratitude , la révolte de ce peuple ; c'est le feu de l'indignation divine , les menaces terribles du Seigneur , retracées par une prosopopée dont la magnificence surpasse tout ce que la Poésie possède de plus précieux dans ses trésors ; cependant la douceur et la miséricorde viennent , par intervalles, tempérer l'ardeur de ce courroux redoutable , qui semble enfin s'éteindre et se perdre dans les consolations et les promesses. Pour ce qui concerne l'élévation des pensées , la véhémence des sentimens , la vivacité du style et des figures , ayant eu précédemment à traiter de tous ces points généraux (1), il nous a fallu, pour les éclaircir chacun en particulier , emprunter nécessairement beaucoup d'exemples de cette même ode. Pour ne pas revenir sur ce que nous avons déjà dit , et ne pas accumuler des additions superflues , nous nous contenterons d'une seule observation : c'est que telle est la nature du sujet de ce poème , qu'il se rapproche beaucoup du style et du coloris de la Poésie prophétique : d'où il suit qu'il réunit à cette grandeur et à cette variété qui forme le caractère propre de cette dernière espèce , toute l'énergie , toute la fougue et toute la hardiesse du genre lyrique.
Pour second exemple d'une ode sublime sous tous les rapports , nous citeront le chant de victoire deDébora. (2) Cette ode a trois parties ;
(1) Voyez la Leçon XV. — (2) Jug. V.
un exorde , une exposition de toutes les circonstances qui ont précédé et accompagné la victoire; enfin , une description de l'événement final , plus développée , et ornée de tout ce que la Poésie a de plus éclatant , c'est-à-dire , une peinture magnifique de la mort de Sisara , et de la ruine des vaines espérances conçues par sa mère. Nous avons tâché ci-dessus (i) de développer, dans des remarques assez longues , les beautés principales de cette dernière partie. La seconde, pour dire la vérité , est enveloppée de beaucoup de nuages qui nuisent considérablement à la beauté du poème , et qui ne pourront être dissipés , tant que l'histoire ne nous fournira pas des lumières plus abondantes. Mais nous devons nous arrêter à l' exorde , tant à cause de sa magnificence singulière , que parce qu'il nous sera infiniment utile pour éclaircir l'opinion que nous avons proposée un peu plus haut à l'égard des digressions des Odes hébraïques. Nous avons observé en effet que les traits principaux de l'Histoire sainte , que les poètes hébreux se plaisent à employer dans leurs digressions , avaient en général un rapport si intime avec les sujets dont s'occupe la Poésie sacrée , qu'il n'était point à craindre que l'ordre et l'enchaînement des idées fussent jamais troublés, même parles écarts les plus hardis. Le sujet de l'Ode dont nous parlons , est l'affranchissement du peuple d'Israël , suite de la défaite qu'ont essuyée ses ennemis par le secours du Très-Haut. C'est là l'idée que le poète propose en peu de mots , dès l'exorde même. Après avoir appelé sur un si grand événement l'attention des rois et des princes des
(i) Voyez la Leçon XIII.
des hébreux. 3. Part. Leçon 28. 10g nations voisines , il commence à louer le Seigneur , non en célébrant le bienfait qu'il vient d'accorder à son peuple , mais les prodiges qu'il opéra autrefois pour le retirer de l'Egypte :
» Seigneur , lorsque vous sortiez de Seïr , » Lorsque vous vous avanciez des champs de l'Idumée, » La terre s'agita , les cieux fondirent , » Les nuées fondirent en torrens ; » Les montagnes coulèrent à l'aspect du Seigneur , » Le Sina lui-même coula , à l'aspect du Seigneur , » du Dieu d'Israël, (a) »
Dans la mention inattendue d'événemens si étonnans , respire le génie libre et ardent de l'Ode ; et cependant le rapport, la comparaison tacite du bienfait nouvellement reçu avec cette délivrance miraculeuse , ne présente aucune obscurité.
A ce même genre appartient surtout la prière du prophète Habacuc , modèle remarquable de ce sublime particulier à l'Ode (i) , et qui est dû en grande partie à une digression tout à la fois très-hardie et très-naturelle. Le prophète instruit d'avance des jugemens de Dieu , des calamités qui vont fondre sur les Israélites par le ministère des Chaldéens , et des châtimens que ceux-ci subiront à leur tour ; en même temps frappé de terreur , et ranimé par l'espérance et la confiance en la bonté divine , supplie le Très- Haut de hâter la délivrance et le rétablissement de sa nation :
Texte de M. Lowth.
(a) O Jehova , cùm è Seire exires ,
Cwn ex agro Fdumxo procedcres ;
Terra commota est , stillaverunt cœli,
Stillaverunt aquis nubes ;
Fluxerunt montes à f acte Jehovx ,
Ipse Sina àfacie Jehovx Dei Israëlis.
(1) Habac III.
» Seigneur , j'ai entendu votre annonce, et j'ai été
» saisi de crainte :
» Rétablissez votre ouvrage , ô mon Dieu , au milieu
» des années ; » Au milieu des années , montrez votre puissance ; » Dans votre colère , rappelez-vous votre misérï-
» corde, (a) »
Ici se présente naturellement à tous les esprits la ressemblance de la captivité de Babylone et de celle d'Egypte. Avec quelle convenance le prophète peut demander au Seigneur , en poursuivant la prière qu'il lui adresse , de daigner venir promptement au secours de ce même peuple en faveur duquel il fit éclater autrefois tant de prodiges ! Avec quelle efficacité il peut raffermir les âmes pieuses , en leur rappelant que le Dieu qui jadis déploya sa puissance infinie pour arracher les Israélites à des maux si cruels, pourra bien renouveler les mêmes merveilles pour venger leur postérité ! Mais il a omis toutes les formules qui lui préparaient l'accès à ces nouvelles idées, par la raison qu'elles s'offraient d'elles-mêmes ; et dans une matière qui brillait de tant de clarté , sans s'arrêter à chercher l'entrée de sa nouvelle carrière , il s'y est élancé avec une impétuosité surprenante et inattendue:
« Le Seigneur sortit de Théman ;
» Le Dieu saint sortit de la montagne de Pharan :
» Sa gloire couvrit les cieux ,
» Et la terre fut remplie de sa splendeur, (b) »
Tkxte de M Lowth.
(a) Jehova , audivi nuntium tnum , extimui ; Opus tuum, o Jehova , in medlo annorum instaura ;
In medio annorum notum facias :
In iracnndiâ misericordix reminiscere.
(b) Deus è Themane prodiit ,
Et sanctus è monte Paranœo :
jes hébreux. 3. Part, Leçon 28. m Le Prophète déploie autant de magnificence en ornant cette idée qu'en l'abordant, choisissant , dans ce trésor de merveilles , les traits les plus nobles , qu'il embellit ensuite par les couleurs , les images , les figures les plus brillantes, et par l'élocution la plus pompeuse 5 mettant enfin le comble et donnant un nouveau prix à tant de sublimité par l'élégance singulière de la conclusion. Si quelque léger nuage, qu'on ne peut attribuer qu'à l'antiquité de cette composition, n'y répandait un peu d'obscurité , il n'en existerait peut-être point en son genre d'aussi belle et d'aussi achevée.
Enfin , à tous ces exemples de sublime , nous en ajouterons encore un très-remarquable qu'il ne nous est pas permis de passer sous silence ; c'est le chant triomphal des Israélites , au sujet de la ruine de Babylone : il nous est fourni par le premier des poètes pour l'élégance et l'élévation , par Isaïe. Jaloux de le faire connaître de toute manière , nous l'avons déjà expliqué fort au long ; nous allons en présenter une imitation en vers , non que nous soyons dans la pensée qu'aucune imitation puisse en rendre les beautés hardies et la force divine , mais afin de présenter avec plus de clarté une image parfaite , ou au moins l'ébauche des traits les plus marqués de ce modèle de la composition lyrique. (1)
Operuit cœlos gloria ejus ,
Et splendore ejus oppïeta est tellus.
(1) Note du Traducteur. — Pour suivre la marche de M. Lowth , nous avons jugé nécessaire d'offrir à nos lecteurs, l'imitation en vers qu'a faite de ce même morceau , l'auteur du poème de la Religion.
CHANT de triomphe des Israélites , sur la mort du roi de Babylone et la ruine de cette 'ville,