‹ Leçons sur la poésie sacrée des hébreuxChapitre 17 sur 27 · LEÇON TRENTIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON TRENTIÈME

POÉSIE DRAMATQUE.

Cantique des cantiques ; que ce Poème nest point un véritable drame.

Sommaire. Division de la Poésie , d'après Platon. Deux espèces de drame : la première , sans action ; la seconde qui en renferme une. Exemples de la première espèce , chez les Hébreux : pour la seconde , Cantique des cantiques; livre de Job. Nature du premier de ces deux poèmes ; ses personnages. Opinion de Bossuet sur ce qui en fait le sujet. Définition de la fable ou action. Il n'en existe point dans le Cantique des cantiques. Chœur déjeunes filles; sa ressemblance avec le chœur des Grecs. Considérations sur l'origine de celui-ci.

Ijes anciens, adoptant l'opinion de Platon (i) , divisaient la Poésie en général , en trois espèces particulières , suivant la nature et la forme différente du discours qui y était employé; savoir: en poésie narrative , en imitative ou dramatique, et en poésie mixte. Cette division n'est pas d'une très-grande utilité , parce qu'elle ne sépare pas les diverses espèces de poésies , et qu'elle n'est point d'un grand secours pour faire connaître la nature intime de chacune d'elles et ce qui les constitue. En effet , toutes ces formes sont communes aux différens poèmes , sauf toutefois que

(1) Voyez la Républ. de Plat. , liv. III.

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le genre épique admet également la forme narrative et la forme mixte , et que le genre scénique exige essentiellement la forme dramatique ; et de même qu'en tout autre poème , on est libre de faire usage de la forme mixte , rien n'empêche aussi d'y employer à volonté la forme imitative. Cependant , par je ne sais quelle cause, l'usage a prévalu que cette dernière forme , quoique pouvant être commune à plusieurs genres , en ait constitué un particulier , ou du moins lui ait donné son nom. Il nous reste donc à examiner quels modèles possède , dans le genre dramatique , la Poésie des Hébreux. Mais dès le premier pas , prenons garde que l'ambiguité de cette dénomination ne nous égare.

Deux espèces principales de compositions semblent s'être emparées , exclusivement à toute autre , du titre de poésies dramatiques , ainsi que nous venons de le remarquer : une coutume généralement reçue , ne permet plus d'entendre par-là que la tragédie et la comédie ; mais cependant cette dénomination a une acception bien plus étendue. Elle ne se rapporte , à proprement parler , qu'à la forme extérieure du discours , et peut s'appliquer avec justesse à toute composition , dans laquelle paraissaient des personnages qui parlent , tandis que le poète garde le silence : comme on le voit dans plusieurs des pastorales de Théocrite et de Virgile ; dans quelques satires d'Horace , et dans deux de ses odes. En conséquence , pour mettre plus de précision dans nos recherches , nous diviserons la poésie dramatique en deux espèces : l'une, que nous appellerons inférieure , et qui peint les mœurs, les passions , les actions , en employant la forme imitative et les secours de quelques pei sonna-

des hébreux. 3. Part. Leçon 3o. i43 ges : l'autre , que nous désignerons par la qualification de supérieure , et qui , à tout cela, joint une fable ou action unique , complète , d'une étendue assez considérable , dans laquelle les incidens naissent les uns des autres , et qui enfin , par un enchaînement varié d'événemens toujours nouveaux, se termine à un dénouement. Cette dernière espèce embrasse la tragédie et la comédie , qui sont distinguées des poèmes dramatiques du genre inférieur , par l'existence de cette action, de même qu'elles s'éloigne de l'épopée par la forme du discours.

Quant à la première espèce de poésie dramatique, il en existe chez les Hébreux plusieurs modèles , qui se font reconnaître au premier aspect. Peut-être y en a-t-il d'autres cachés ; et on pourrait même penser que le nombre en est plus grand que nous ne le soupçonnons. Ces changemens fréquens de personnages que nous remarquons dans les Poésies des Hébreux, sont sans doute l'effet d'une ame fortement émue, et qui , par suite de cette émotion violente , passe sans dessein de la description d'une action à son imitation ; mais ils indiquent aussi quelquefois la forme dramatique, et peuvent s'expliquer ainsi d'une manière très-naturelle. Telle est la forme que l'on remarque dans le psaume XXIIIe, qui contient, ainsi que nous l'avons déjà exposé , la peinture de la translation de l'arche sur la montagne de Sion. Cette description est , en quelque sorte , entièrement dramatique , quoique la forme dialoguée ne soit bien sensible que vers la fin du poème. De ce genre est encore ce morceau remarquable d'Isaïe, dans lequel le Messie est mis en scène au jour de ses vengeances, et s'entretient avec un Chœur,

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Le Chœur :

« Quel est celui-ci qui vient d'Edom ,

» Qui arrive de Bosra portant des vêtemens teints ?

» Il est plein de beauté sous les vêtemens qui le cou-

» vrent , » 11 s'avance d'un pas majestueux , armé de force » et de puissance. »

Le Messie :

« Je suis celui qui annonce la justice et qui ai le pou- » voir de sauver.

Le Chœur :

« Pourquoi ta robe est-elle rougie ?

» Pourquoi tes vêtemens sont-ils semblables à ceux » du vigneron qui foule les raisins au pressoir ? »

Le Messie :

« J'ai foulé seul au pressoir ;

» De tous les peuples , pas un seul mortel ne s'est

» joint à moi :

» Et je les ai foulés dans ma colère, » Je les ai écrasés dans mon indignation : » Et leur sang a rejailli sur mes vêtemens ; » Tous mes habits en ont été souillés. » Car le jour que j'avais fixé pour mes vengeances est

» dans ma pensée ; » L'année où je devais racheter ceux qui sont à moi

» était arrivée.

>> J'ai regardé autour de moi , et je n'ai point trouvé

» d'aide; » Je suis resté dans Pétonnement , et nul ne m'a porté

» secours.

» Alors mon bras est devenu mon salut; » Mon indignation m'a soutenu :

» J'ai foulé les peuples dans ma fureur; » Dans l'ardeur qui me transportait , je les ai frappés

» d'ivresse et de stupeur , » Et j'ai fait ruisseler leur sang sur la terre, (a) »

Texte de M. Lowth.

{a) Cho. Quis iste qui venitab Edomo ,

Tinctis horrendàm vestibus à Botsrâ ?

Iste*verendus amie tu ,

Grandi passu incedenspro maximâ vi sua?

des hébreux. 3. Part. Leçon 3o. i45 Tel est aussi le psaume G XXe que nous rapporterons en entier, à cause de sa brièveté et de son élégance. Le Roi , sur le point , à ce qu'il semble , de partir pour la guerre , s'approche auparavant de l'arche du Seigneur , établie sur la montagne de Sion , et implore le secours du Très-Haut , en protestant que c'est en lui seul qu'il met sa confiance :

« J'élèverai mes yeux vers les montagnes , » D'où doit venir le secours que j'attends. » Mon secours est dans le Seigneur » Qui a créé le ciel et la terre, {a)

De l'intérieur du sanctuaire , le Grand-Prêtre lui répond :

« Il ne permettra point que ton pied chancelle ;

Mes. Ego justitix prxdicator , potens salutis.

Cho. Quare ritbet amictus tuus ?

Et vestes tux ut calcantis in torculari ?

Mes. Torcular calcavi solus ;

Et expopulis nemo vir erat mecum :

Et calcavi eos in ira meâ ;

Et protrivi eos in œstu meo :

Et respersa est cœdes eorum in vestes meas 9

Et omnem amictum meum fœdavi.

Nam dies idtionis in corde meo est ;

Et annus quo meos redhnam venit :

Et circumspexi , neque erat adjutor ;

Et obstupui , neque enim erat sustentator :

Tian mtni sal atempr testait brachium meum.

Et indignatio mea ipsa me sustentavit.

Et conculcavi popidos in ira meâ ,

Et in œstu meo ebrios et attonitos reddidi9

Et cœdem eorum derivavi in terram.

Is. LXIII, 1.

(a) Attollam oculos meos in montes , Undè venit auxillum meum.

Auxilium meum est à Jehovâ , Qui fecit cœtos et terram.

ii. i3

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» Celui qui veille à ta garde ne s'endormira point ; » Non , il ne s'endormira point , il ne succombera

» point au sommeil , » Celui qui garde Israël.

» Le Seigneur te gardera ; » Le Seigneur te couvrira de son ombre , et marchera

» à ta droite.

» Durant le jour , le soleil ne te blessera point , » Ni la lune , pendant la nuit.

» Le Seigneur te préservera de tout mal ; » Il veillera à la garde de ton ame \ » Le Seigneur veillera sur ta sortie et sur ton entrée , » Dans cet instant et jusque dans l'éternité, (a) »

Ce que nous venons de dire doit suffire pour ce qui est relatif à cette première espèce de poésie dramatique , ou plutôt à cette forme qu'on peut donner à volonté à presque tous les poèmes. La seconde , qui contient une action ou fable , et qui constitue véritablement le drame régulier et parfait , mérite un examen plus attentif.

Les Hébreux n'ont que deux poèmes qui aient quelque rapport avec la question qui nous occupe j le Cantique des cantiques , et le livre de Job ; monumens les plus remarquables de la Poésie sacrée , autant par leur élégance et leur

Texte de M. Lowth*

(a) Non sinet labi pedem tuum; Non dormitabit, qui te custodit:

Eccè non dormitabit , neque somno succumbet , Qui custodit Israëlem.

Jehova te custodiet ; Jehova te obumbrabit ad dexteram.

Interdiù sol non te lœdet , Neque lunaper noctem.

Jehova te custodiet ab omni malo ; Custodiet etiam animant tuam.

Jehova custodiet exitum tuum et introïtum , Ex hoc tempore , et usquè in seculum.

des hébreux. 3. Part, Leçon 3o. 147 sublimité , que par l'obscurité qui les couvre. Après les travaux infinis de beaucoup d'écrivains , à peine oserons-nous entreprendre autre chose qu'un examen plus exact de ces deux compositions , de leur forme, et du degré auquel elles se rapprochent du véritable drame. Pour tout le reste , nous nous bornerons à exposer en peu de mots, ce que les opinions des savans sembleront nous offrir de plus probable , s'il en est besoin pour la solution de la question que nous allons examiner, ou pour mettre dans tout leur jour les principales beautés de ces poèmes.

Le Cantique des cantiques , ainsi appelé à cause de l'excellence extrême , soit du sujet , soit de la manière dont il est traité , est un épithalame ou dialogue nuptial ; ou plutôt , pour lui donner un titre en usage chez les Hébreux mêmes , c'est un chant d'amour (1), qui exprime les sentimens tout à la fois les plus ardens et les plus tendres , qui respire toute la vivacité et toutes les douceurs de cette affection. C'est un entretien de Salomon avec son épouse : ils y sont représentés tantôt seuls , tantôt réunis , et s'adressant mutuellement la parole. Le poète y introduit encore de jeunes vierges, qui accompagnent l'épouse , qui paraissent ne jamais quitter la scène , et qui remplissent aussi un rôle dans le dialogue. Il y fait aussi mention des jeunes amis de l'époux (2) ; mais ceux-ci ne sont que des personnages muets. Tous ces traits sont pris des usages des Hébreux, qui , dans leurs noces , avaient des paranymphes > ou un cortège

(1) Tel est le titre que porte le psaume XLIV*. (a) Voy. ch. V, 1; VIII, i3;III, 7-n.

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pour accompagner l'époux. Tels étaient ces trente jeunes gens qui, pour faire honneur à Samson (i) , l'accompagnaient à sa fête nuptiale : tels sont ceux qui , dans le Nouveau Testament, sont appelés les amis de V époux (2) et les enfans de la chambre nuptiale (3) ; dénominations prises de la langue des Hébreux (4); telles sont encore ces dix vierges qui allaient au-devant de l'époux, et dont il y est aussi fait mention, ainsi qu'au psaume XLIVe \ ce qui indique suffisamment que ce poème a son fondement dans les usages observés parmi les Hébreux à leurs noces , et qu'il nous retrace , en quelque sorte , la forme qui y était suivie. Presque tous les interprètes s'accordent sur ce point ; mais la plus grande opposition éclate parmi eux, pour ce qui concerne l'économie générale de ce poème , l'ordre qui y règne , et la distribution de ses diverses parties. Nous nous bornons , dans ce moment , à examiner s'il contient une fable , ou l'imitation d'une action. Entre les opinions avancées par les savans sur cette matière , nous regardons comme la plus vraisemblable, celle de l'illustre Bossuet, cet homme doué d'un génie admirable et de la plus profonde érudition. (5) Nous allons exposer brièvement ce qu'il pense sur la forme et le plan de cet ouvrage ; nous examinerons ensuite si Ion doit en conclure qu'on peut le prendre pour un véritable drame.

Il est constant que la fête nuptiale , chez les

(1) Voy. le liv. des Jug. XIV, n.

(2) Voy. l'Evang. de S. Jean, III, 29.

(3) Voy. S. Matth. XIX, 12.

(4) Voy. Lightfoot , sur S. Matth. Ibid.

(5) Voy. sa Préf. et son Gomment, sur le Cant. des cant.

des hébreux. 3. Part. Leçon 3o. i4g Hébreux , se prolongeait pendant sept jours (i), de même que presque toutes les autres solennités. C'est dans cet usage qu'il faut, suivant notre savant prélat , chercher le plan du poème , et sa division en autant de parties ou journées. Ce n'est point sans dessein , selon lui, qu'il y est fait si souvent mention du retour du jour et de la nuit, et il se sert de cet indice pour en découvrir la véritable division. Le soir , après que le festin nuptial était terminé , l'épouse était conduite à son époux ; c'est de là qu'il faut prendre le commencement des sept jours de la noce ; car les Hébreux commençaient, au coucher du soleil , le calcul de leurs journées. (2) L'époux qui , suivant la fiction du poète , est un berger, part au point du jour, pour reprendre les travaux de la vie pastorale ; bientôt l'épouse se réveille , le cherche , et s'apercevant de son absence , éclate en expressions pleines de tendresse et de regrets : c'est là le commencement du poème. La sortie matinale de l'époux semble accompagnée d'une sorte de solennité. De là ces instances qu'il réitère si souvent, au moment où il va s'éloigner , pour assurer le sommeil de* son épouse qui repose encore :

* O vierges de Jérusalem ! je vous en conjure ,

» Par ces chèvres , par ces biches sauvages ;

» >e réveillez point, ne troublez pas dans son som-

» meil, » Ma bien-aimée, jusqu'à ce qu'elle le veuille elle-

» même, (a) »

(1) Gén. XXIX , 27 ; et Jug. XIV, 12.

(2) Gén. I, 5.

Texte de M. Lowxn.

(a) Obtestor vos , Solymitides ,

Per capreolas , perque cervas agrestes ,

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On y retrouve aussi fréquemment cette exclamation des jeunes filles :

« Quelle est celle-ci qui monte du désert ? » Quelle est celle-ci dont l'aspect est pareil à celui de » l'aurore {b) ? »

Par ces paroles , elles semblent saluer l'épouse , et lui témoigner leur admiration , à l'instant où elle sort de la chambre nuptiale , et où elle se montre à leurs regards pour la première fois ; c'est ainsi que le matin est indiqué. Quelquefois il est fait expressément mention de la nuit (i) ; dans d'autres occasions elle est rappelée par quelque circonstance. (2) Si l'on admet que ces indices des temps sont véritables et bien fondés , et si l'on s'attache à cette indication , on reconnaîtra que le poème entier se divise assez naturellement en sept parties (3), dont chacune remplit l'espace d'une journée. Notre auteur ajoute que la dernière lui semble désigner le jour du sabbat , parce que l'époux ne sort plus , comme les jours précédens , pour aller

Ne excitetis , neve expergefaciatis , Dilectissimam , donec ipsa velit.

Cant. II,7;IÏI,5;VIir, 4.

(a) Quœnam est Ma , quœ ascendit è deserto ? Quxnam est illa , qux prospectât ut aurora ? Cant. III, 6; VIII, 5.; VI, 10.

(t) Cant. III, 1 ; V, 2.

(2) Cant. 11,6; VIII ,3.

(3) Note de M. Lowth. — Voici quelle est la division d u poème entier, suivant le système de Bossuet :

ire Journée — Ch. I , jusqu'à II, v. 6.

2e Journée — Cli. II, v. 7. 17.

5« Journée — Cli. III, IV, — — V, 1.

4e Journée — Ch. V, 2.— VI, 9.

5e Journée — Ch. VI , 10. Vil, 11.

6e Journée— Ch. VII, 12. VIII, 3.

7« Journée — Ch. VI 1 1 , 4. 14.

des hébreux. 3. Part. Leçon 3o. nu reprendre les travaux champêtres , mais qu'il s'avance publiquement , en sortant avec son épouse de la chambre nuptiale. Telle est l'opinion de ce grand homme , que nous embrassons , non comme évidente et certaine, mais comme une conjecture qui , dans une matière si obscure , n'est pas destituée de vraisemblance. Nous la suivons comme une lumière favorable, n'en apercevant point et ne pouvant en espérer de plus brillante , au milieu de si épaisses ténèbres.

Cette hypothèse favorise plus qu'aucune autre , l'opinion qui place le Cantique des cantiques parmi les drames proprement dits : en effet dans cette supposition, il nous offrirait l'imitation et la représentation d'une action. Mais si ceux qui lui attribuent le titre de drame , prennent ce mot dans son acception ordinaire , ils veulent dire , sans doute , que dans ce poème se trouve renfermée une fable « ou action uni- » que , complète , d'une étendue convenable, » dans laquelle les incidens naissent les uns des » autres , et qui , par une suite d'événemens » variés , parvient à un dénouement. » Or , la solennité d'une fête nuptiale , considérée en elle-même , ne peut point être regardée comme remplissant toutes ces conditions. Il ne nous reste qu'une connaissance très-imparfaite des cérémonies et des usages observés par les Hébreux dans leurs noces. Mais nous n'y apercevons rien qui nous puisse faire soupçonner qu'ils fussent de nature à engendrer une certaine vanete d evenemens , et a fournir matière a une action véritable et proprement dite. La joie seule y régnait ; ce n'était qu'une chaîne non interrompue de plaisirs. Il pouvait bien sans

doute survenir par hasard quelque événement extérieur, qui produisît une révolution heureuse ou malheureuse , ou qui donnât naissance à une fable ou action simple , mais digne de ce nom. C'est le poème lui-même , qui doit nous apprendre s'il en est ainsi dans cette occasion. Or , rien de semblable ne se montre ici à nos regards. Depuis le commencement jusqu'à la fin, l'état des choses reste constamment le même : il n'y a que les sentimens des personnages qui varient , et cette variation consiste principalement en ce qu'ils languissent, s'ils sont éloignés l'un de l'autre , et qu'ils se livrent à une joie réciproque quand ils sont réunis, (i) L'épouse , lorsque son époux est absent , le regrette , le cherche , le retrouve , l'embrasse et le conduit dans sa demeure : l'époux s'éloigne de nouveau; elle le poursuit encore , mais inutilement ; elle s'afflige , tombe dans la langueur , charge ses compagnes de messages pour lui , et trace une peinture détaillée et brillante de sa beauté. Il n'est rien en tout cela qui caractérise une véritable action , ni qui se rapproche plus de la nature d'une fable proprement dite , que ce que nous offrent les pastorales dramatiques de Théocrite et de Virgile. Dans celle-ci , des bergers décrivent leurs amours , leurs jeux , leurs combats , et cependant personne n'oserait ranger ces compositions dans la même classe que les pièces d'Euripide ou de Térence. Nous pouvons donc mettre en fait, sans aucune crainte , que le Cantique de Salomon appartient seulement à cette espèce de poésie qui n'a de dramatique que la forme , et qui ne peut jamais obtenir le titre de drame proprement dit.

(i)Chap. III et V.

des hébreux. 3. Part. Leçon 3o. i53 Mais sous un autre rapport , ce poème a beaucoup d'affinité avec le drame des Grecs ; ce chœur de jeunes vierges que l'on y remarque, a la plus grande ressemblance avec celui des tragédies grecques. Ces jeunes filles restent toujours sur la scène , prêtes à offrir ou des consolations ou des conseils; elles s'entretiennent avec les deux époux , les interrogent , leur répondent , se mêlent à tout ce qui arrive , et ne s'éloignent jamais. Des savans ont pensé que Théocrite, ce poète si rempli de douceur, contemporain des Septante, et qui florissait en même temps qu'eux à la cour de Ptolémée Philadelplie, avait emprunté quelques traits du Cantique de Salomon , et les avait transportés mot pour mot dans ses Idylles, (i) Nous ne regarderions pas non plus comme éloignée de la vraisemblance , l'opinion de celui qui supposerait que c'est dans ce même poème que les Grecs ont puisé T usage et la forme du chœur , et que c'est d'après ce modèle qu'ils s'en sont servis pour embellir leurs tragédies , s'il n'était beaucoup plus croyable que la connaissance de cet ouvrage leur est parvenue trop tard , et si d'ailleurs il n'était constant que le chœur des Grecs a eu une origine toute différente, et qu'il n'a point été un accessoire de la pièce , mais qu'au contraire c'est la pièce qui est devenue l'accessoire du chœur.

(1) Comparez le ch. I, v. 9, avec l'idylle X VIII, de Théoci it. 3o et 26. — Le ch. IV, n, et l'idylle XX, 26. — Le ch. Vil, 6, 7, et l'idylle XXI II, 23 - 26.

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