POÈME DE JOB
Du sujet de ce poème , et de but que s'est proposé son auteur.
Sommaire. Singularités du livre de Job. De son auteur ; de son antiquité. Il n'est point allégorique. Son obscurité. Analyse générale de l'ouvrage. Conclusion que l'on doit en tirer.
Jr rets à nous engager dans l'examen du poème de Job , de sa nature et de ses principes constitutifs , nous reconnaissons que la question que nous allons entreprendre a engendré la plus grande diversité d'opinions parmi les savans, et que son extrême obscurité est presque le seul point convenu entre eux. En entrant donc dans un sujet si difficile et si souvent agité , nous devons chercher des excuses à notre témérité. Mais quoique l'opposition qui divise des hommes trèsinstruits , sur des points fort douteux , paroisse devoir affaiblir leur autorité , et que par-là les opinions des autres, quelles qu'elles soient, dussent peut-être échapper plus aisément à la critique , ou au moins obtenir plus d'indulgence , nous n'aurons pas recours à ce genre d'apologie ; ne nous obligeant qu'à ce que nous impose indispensablement le plan que nous nous sommes tracé. Nous ne rechercherons point les idées nouvelles \ nous ne prononcerons point sur les
des hébreux. 3. Part. Leçon $2. 169 contestations des savans : à peine oserons-nous concevoir l'espérance de porter quelque lumière sur certains points obscurs. Nous nous contenterons , à l'aide de quelques passages plus lumineux , de former quelques conjectures , et de proposer ce qui nous paraîtra avoir un fonder ment raisonnable , non comme évident et parfaitement connu , mais seulement comme probable. Mais il nous semble presque impossible de discuter avec une certaine clarté le fond et les diverses parties de ce poème , si au milieu d'une si grande diversité d'opinions , on n'a développé préalablement celle que l'on adopte sur l'ensemble de cet ouvrage.
Parmi les monumens que renferment les livres saints , le poème de Job nous semble d'une espèce singulière et unique , en ce qu'il n'a aucun rapport avec les autres , et qu'il n'offre aucune liaison avec ce qui concerne les Israélites. La scène est placée en Idumée (1); c'est l'histoire
(1) Note de M. Lowth. — Comme la plus grande incertitude règne dans tout ce que les savans ont recueilli chez les Grecs, et chez des géographes beaucoup plus modernes, pour déterminer la patrie et l'habitation de Job , et des autres personnages dont ce livre fait mention , nous croyons devoir suivre une marche différente , et ne chercher la solution de cette question que dans les livres saints. Nous allons exposer en peu de mots ce qu'on y rencontre de propre à écfaircir sur ce point,
La terre de Hus est l'Idumée , comme le prouvent clairement les Lamentations de Jérémie (IV, 21.) Hus était petit-fils de Seïr. ( Gén. X , 20-28 ; I. Parai. I , 38-42. ) Seïr , antérieurement au temps d'Abraham , avait occupé les montagnes auxquelles il donna son nom ; mais les Iduméens , après en avoir chassé ses descendans, s'en emparèrent. (Gen. XI V, 6; Deut. II, 12. ) Il est fait mention de deux autres personnes qui ont porté le nom de Hus. La première descendait de Sem ; l'autre était un fils de Nachor frère d'Abraham. Mais on ignore s'il y a eu quelque pays qui leur ait dû son nom. L'Idumée faisait partie de l'Arabie
d'un Iduméen qu'on y raconte ; tous les interlocuteurs sont des Iduméens ou des Arabes, habitant les contrées voisines , et issus , pour la plupart, de la famille d' Abraham. L'Hébreu pur
Pétrie , et était limitrophe de la tribu de Juda , du côté du midi. (Aombr. XXXI V, 5 ; Jos. XV, 1-21.) Ainsi c'est avec raison que la terre de Hus est placée entre l'Egypte et le pays des Philistins, au chap. XXVe de Jérém. v. 20, où Tordre des lieux paraît exactement suivi dans le dénombrement qui y est fait des peuples situés depuis l'Egypte jusqu'à Babylone. Ces peuples sont placés de nouveau à peu près dans le même ordre , aux ch. XLVle et Le de ce prophète.
Les Orientaux : on appelait de ce nom les différentes nations , les peuples mêlés , comme les nomme Jérémie (XXV, 20), qui habitaient entre l'Egypte et l'Euphrate , et qui bordaient la Judée au midi et à l'orient, particulièrement les Iduméens, les Amalécites, les Madianites , les Moabites, et les Ammonites. ( Voy. le liv. des Jug, VI , 3; et Is. XI, 14. ) Entre ces peuples, les Iduméens et les Amalécites étaient au midi de la Judée. ( Voy. les Nombr. XXXIV, 5; et X11I, 29. — 1. Rois, XXVII , 8 et 10. ) Il paraît constant que tout le pays qui s'étendait depuis l'Egypte jusqu'à l'Euphrate, était appelé l' Orient , d'abord, par rapport à l'Egypte , où les Israélites prirent l'usage de cette dénomination , suivant Jos. le Mède (p. 58o) , et ensuite , d'une manière absolue et sans aucun égard à celui qui parlait , ou au sujet dont il s'agissait. Ainsi il est dit (Gén. XXV, 6) qu'Abraham envoya les enfans d'Agar et de Céthura , vers l'orient, dans cette contrée qui est vulgairement appelée l'Orient. Ainsi on rapporte de Salomon (III. Rois, IV, 38) , qu'il surpassa en sagesse tous les Orientaux et toute l'Egypte; c'est-à-diie , tous les peuples voisins de ces contrées, pris ensemble. En effet, il y avait un peuple situé au-delà de l'Egypte , et avoisinant la Judée du côté du midi , qui s'était illustré par sa sagesse : c'étaient les Iduméens, qu'il ne fallait pas oublier ici. (Voy. Jérém. XL1X , 7, et Abd. 8. ) Ainsi encore , le Seigneur (Jérém. XLIX , 28) adressa cet ordre aux Babyloniens : « Levez-vous, marchez » contre les habitans de Cédar, portez le ravage chez les » enfans de l'Orient. » Cependant ces peuples étaient situés à l'occident du pays de Babylone. Par conséquent , quoique Job soit mis au nombre des Orientaux , il ne s'ensuit pas qu'il faille indispensablement le placer dans l'Arabie déserte.
Eliphaz de Théman, Eliphaz était le nom d'un des fils
des hébreux. 3. Part. Leçon 32. 171 est la langue dont se sert l'auteur, quoiqu'il paraisse être iduméen. Il est très-probable , en effet , que tous les descendans d'Abraham , Israélites , Iduméens , Arabes , tant ceux qui na-
d'Esaiï, et il fut père de Théman. (Gén. XXXVI, 10. )
C'est sans doute de cette famille qu'était issu Eliphaz dont il est question ici. Quant à Théman , on sait positivement que c'était une ville d'idumée ; ( Jérém. XLIX, 7-20. Ezéch. XXV, i3; Amos. I, 11; Ahd. S, 9.)
Baldad de Sue. Sué était fils d'Abraham et de Céthura ; sa postérité était mise au rang des peuples Orientaux; peutêtre faut-il le placer avec son frère Madian et ses neveux , appelés Saba et Dadan. ( Gen. XXV, 2,3.) Dadan était une ville d'idumée (Jérém. XL1X , 8) , et elle était située à la frontière orientale , comme Théman à la frontière occidentale. De Saba sortirent les Sabéens, placés sur les bords de la mer Rouge , à l'entrée de l'Arabie heureuse. Saba est joint a Madian , au ch. LX , 6, d'Is. Le pays de Madian est dans la même contrée , à peu de distance du mont Horeb. (Exod. .II, i5; III, 1. )
Sophar de Naama. Parmi les villes qui échurent en partage à la tribu de Juda , limitrophe de Pldumée, on compte Naama. (Osée, XV, 21 , 4*. ) On n'en connaît aucune autre de ce nom. C'était peut-être de là que Sophar était originaire.
Eliu de Buz. On ne trouve qu'une seule fois le nom de Buz cité comme nom de lieu (Jérém. XXV, 20 ) ; et il est joint à ceux de Dadan et de Théma. Dadan , ainsi que nous l'avons déjà vu , était une ville d'idumée ; Théma était un des fils d'ismaël qui, suivant la Genèse ( XXV, i5-i8), habitèrent depuis Hévila jusqu'à Sur, qui est vis-à-vis l'Egypte. Il est dit également de Saùl , qu'il tailla en pièces les Amalecites, depuis Hévila jusqu'à Sur, qui est vis-à-vis l'Egypte. ( 1. Rois, XV, 7. } Ilevil* n'était donc pas éloigné des confins des Amalécitcs. Or, ce peuple ne s'étendit jamais au-delà des limites de l'Arabie Pétrée ; ainsi la ville de J berna , qui était placée entre Hévila et le désert de Sur, devait être au midi , ou au levant d'hiver , de la Judée. Théma est jointe encore à Saba, au ch. VI de Job , v. 19.
De l'examen attentif de tous ces faits, nous croyons qu'il résulte , avec autant de clarté qu'il est permis d'en attendre dans une semblable question, que Job habitait l'Idumée , et que tous ses amis avaient leur demeure dans l'Arabie Petréc , ou dans les contrées voisines. Ici se présente une difficulté : on demande comment les Chaldeens, situés sur TEuphrate , purent fondre sur les chameaux de Job qui
quirent de Céthura, que ceux qui sortaient d'Ismaèl , firent usage, pendant long-temps, d'un idiome commun. Il est prouvé , par le témoignage des prophètes Jérémie et Abdias (1) , que les Iduméens, et principalement ceux de Théman , avaient obtenu une grande réputation de sagesse. Barucli les met au premier rang parmi ceux qui racontent des fables , et qui recherchent la science. (2)
Les savans ont embrassé des opinions différentes sur l'auteur de ce poème. Lightfoot conjecture que c'est Eliu qui l'a composé ; et ce sentiment , au premier aspect , paraît assez bien
habitait Tldumée , placée à une si grande distance ? Ce qui a été , pour plusieurs savans, un motif suffisant pour placer la patrie de Job dans l'Arabie déserte , non loin de l'Euphrate. Mais, qu'est-ce qui s'oppose à ce que iesChaldéens, de même que les Sabéens, peuples adonnés au pillage , et que le désir du butin portait à se répandre en troupes de toutes parts , aient pu errer impunément dans ces contrées , dans les habitans, divisés en peuplades et en familles , plutôt qu'en corps de nations et en royaumes , se trouvaient par-là exposés à des brigandages sans fin , et à ce qu'ils aient même poussé leurs excursions de l'Eupbrate à l'Egypte ? D'un autre cùlé, nous demanderons s'il est probable que tous les amis de Job, qui habitaient en Idumée ou dans le voisinage de celte contrée , aient appris sans retard ce qui était arrivé à Job dans l'Arabie déserte , près de la Gbaldée , et soient accourus sur-le-champ auprès de lui : ou bien, si Ton soutient que quelques-uns de ces amis habitaient l'Arabie déserte, comment pourra-t-on supposer qu'ils ont convenu tous ensemble d'aller visiter Job , lorsqu'il est constant qu'Eliphaz habitait à Théman , aux extrémités de l'idumée ? Quant au Aïsiics de Ftolémée (car c'est ainsi que ce nom se trouve écrit dans les Mss. , et non Ausites ) , il n'y a pas une seule lettre qui s'accorde avec celles du mot hébreu. Les Septantes appellent bien Ausiiisle pays de Job ; mais ils le placent aux confins de l'idumée, et supposent Job Iduméen , et arrière petit-fils d'Esaiï. ( Voy. l'addition qu'ils ont faite à la fin du liv. de Job. )
(1) Jérém. XLIX , 7. — Abd. 8.
(2) Baruch, III, 22.
des hébreux. 3. Part. Leçon 32. i?3 établi. Eliu , en effet , en commençant à parler , semble dire quelque chose en qualité d'auteur, (i) Mais cette apostrophe s'explique beaucoup mieux , en la rapportant à Job et peut-être à Eliu lui-même. D'ailleurs ce passage est évidemment formé de deux distiques , tandis que tout le reste de ce qui est dit par l'auteur est en prose. Une autre opinion qui a eu beaucoup de partisans , est celle qui attribue à Moïse la composition de ce livre ; et une conséquence qu'on a tirée de cette supposition , c'est qu'il a été composé pour consoler les Israélites dans les maux qu'ils éprouvaient , et qu'il offre une sorte de figure de ce qui leur était arrivé : sup-
Sosition que nous regardons comme sans fonement , puisqu'on ne retrouve dans le livre de Job , ni la moindre trace , ni la moindre apparence , ni l'ombre la plus légère des mœurs , des usages des Israélites , en un mot , rien de ce qui peut les concerner. Nous ajouterons que le style de ce poème s'éloigne beaucoup du caractère de la poésie de Moïse ; il est plus serré , plus concis , plus exact dans la construction de la période poétique. C'est ce qu'on peut remarquer également dans les prophéties de Balaam l'araméen , personnage étranger , mais à qui l'idiome des Hébreux et le vrai Dieu ne furent point inconnus. Ainsi nous regardons comme plus probable, le sentiment de ceux qui supposent que Job lui-même, ou du moins quelqu'un de ses contemporains, est l'auteur de ce poème. Car le sujet, la langue en laquelle il est écrit, le caractère général de l'ouvrage , enfin son obscurité même , tout démontre que c'est le plus
(0 Job, XXXII, i5.
antique des monumens sacrés, (i) On ne peut guère avoir de doute sur l'époque à laquelle a vécu Job , quoiqu'il soit impossible de la déterminer avec exactitude : sa longue vie indique
(1) Note de M. Lowth. — On s'est autorisé d'un passage du livre de Job (cli. 5ie, v. 28), pour attaquer l'antiquité de cet ouvrage divin , et pour combattre ce que nous avons avancé, qu'on n'aperçoit aucun rapport entre ce poème et îes faits concernant les Israélites. Voyrz l'ouvrage anonyme qui a paru sous le titre d'Examen libre et impartial des dis~ cours de l'èvèque de Londres 3 pag. i65. On demande en quel lieu l'idolâtrie a jamais été punie comme un crime par le magistrat, sinon dans la législation judaïque. On propose cet argument comme victorieux; on l'appuie avec confiance de l'autorité de Locke. Pour nous , invoquant cette autorité , à plus juste titre , nous appelons du tribunal d'un écrivain à celui de la raison , et nous répondons à la question qui nous est faite , que l'idolâtrie fut punie de cette manière , sous la domination des patriarches, sous celle d'Abraham , de Melchisédech , de Job, etc. L'idolâtrie se propageant, Dieu appela Abraham de la Chaldée, pour en faire le chef d'une nation , qui, séparée de toutes les autres, adorât le vrai Dieu , offrît le modèle public d'une religion pure , et rendît témoignage contre le culte rendu à de vaines idoles. N'était-ce pas une obligation rigoureuse et une fonction propre pour Abraham , exerçant le pouvoir de chef sur sa famille , de punir l'idolâtrie. Melchisédech, Job, tous les chefs des tribus qui, au milieu de l'apostasie presque générale des nations voisines , conservaient encore la connaissance et le cuite du vrai Dieu , ne devaient-ils pas veiller à ce que ceux qui étaient sous leur autorité n'abandonnassent pas ce culte ? Ne devaient-ils pas réprimer les coupables, et décerner des peines contre ceux qui persévéraient dans leurs transgressions , contre les rebelles , et les propagateurs de ces impiétés ? Nous allons plus loin : dans cette punition infligée à l'idolâtrie , et en particulier à cette espèce d'idolâtrie mentionée ici , et la plus ancienne de toutes, qui consistait à adorer le soleil et la lune , nous trouvons une preuve évidente d'antiquité et une indication marquée du siècle des patriarches. Si l'on prétend qu'il faut attribuer cette mention spéciale à l'exactitude avec laquelle l'auteur du poème de Job a imité les mœurs de l'âge où il a placé sa composition , une semblable réponse a bien un rapport plus direct à la question présente, et paraît plus propre à repousser l'argument qi 'on tiie de ce passage, pour établir l'antiquité du liât de Job. Mais il nous sera
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qu'il était plus ancien que Moïse , et contempo • rain des patriarches. Sans nous arrêter à plusieurs autres preuves que les savans ont fait valoir, on peut conclure avec vraisemblance , qu'il a vécu avant la loi écrite , de l'espèce de sacrifice qu'il offre , par l'ordre de Dieu même : ce sont sept taureaux et sept béliers qu'il immole.(i) Or, l'exemple de Balaam prouve que tel était l'usage suivi dans ces contrées , où le souvenir de la création opérée en sept jours n'était pas encore effacé de l'esprit de ceux qui les habitaient. (2)
On n'aurait jamais révoqué en doute la réalité du récit contenu dans ce livre , si quelques partisans zélés des allégories , se complaisant dans leurs fictions, n'étaient allés jusqu'à ne vou-
tou jours impossible d'accorder tant de finesse à un poète d'un siècle à demi barbare, qui n'aurait composé son ouvrage , comme on le prétend , que postérieurement à la captivité de Babylone. Le style de ce poème, objet extrêmement important, se distingue surtout par le goût de l'antique ; l'archaïsme en forme le caractère particulier. Ainsi renvoyer la composition de ce livre jusqu'après la captivité de Babylone , c'est porter, au sujet des Hébreux, un jugement aussi raisonnable que celui du P. Hardouin sur les Latins. On sait que ce savant n'a pas craint d'attribuer au siècle de fer de la littérature , les ouvrages de Virgile , d'Horace, et des autres poètes qui fleurirent au siècle d'or de Home.
Quant à ce qui concerne la seconde difficulté dont l'anonyme témoigne désirer si vivement la solution, et qui consiste à expliquer comment un écrivain étranger à la législation judaïque , a pu dire que Dieu réserve aux enfans les châtimens dus aux crimes de leurs pères , comme on le lit aucb. XXI, 19, duliv. de Job, nous nous contenterons pour le moment, de renvoyer notre anonyme impartial, à ces vers d'Horace :
Delicta majorum immeritus lues , Romane.
(1) Job. XLII,8.
(2)Nomb. XXIII, 1.
iy6 DE LA POÉSIE SACRÉE
loir rien admettre que de figuré et d'imaginaire.
Cependant quand nous parlons de réalité, nous entendons seulement celle des faits principaux j convenant que les discours et peut-être beaucoup d'accessoires ont été parés de tous les ornemens de la Poésie ; mais soutenant en même temps , qu'ils ne sont point supposés , et qu'on ne doit point les détourner de leur sens propre, pour les faire servir de fondement à une allégorie. Dans toute l'étendue du poème , nous n'avons pas aperçu l'indice le plus léger d'allégorie; si le prologue semble en présenter quelqu'un , on en trouve de semblables dans les livres historiques. D'ailleurs, il est évident que le prologue et l'épilogue sont en dehors du poème , et destinés seulement à en expliquer le sujet. Il est douteux qu'ils soient du même auteur et de la même date que l'ouvrage. Le prologue , à la vérité , offre quelques traits , desquels certains savans ont cru pouvoir conclure que l'auteur était Juif; mais c'est une supposition qu'à notre avis il ne faut pas trop presser, (i)
On ne doit pas être surpris qu'il reste du doute sur tous ces points , ni qu'ils fournissent encore matière aux contestations des hommes les plus érudits. Mais ce qui a droit d'étonner, c'est qu'on ait jamais pu être dans l'incertitude sur le sujet prin cipal de ce poème , et sur le but que son auteur a eu en vue. En effet , quoiqu'il s'y rencontre beaucoup de passages obscurs, beaucoup de choses qui resteront peut-être toujours incompréhensibles à notre intelligence ; quoique d'épaisses ténèbres régnent souvent sur la liaison des idées
(i) Job. I, i. — II, 1, etc. Compar. III. Rois , XXII , 19-22.
des hébreux. 3. Pari. Leçon 32. 177 et la suite du discours , il ne faut pas croire que tout y soit tellement couvert d'obscurité , qu'il soit impossible d'y rien distinguer , ni d'en déduire aucune conclusion assurée. Certes , il en est bien autrement. Partout brille , quoique s'éclipsant trop souvent, une seule et même lumière qui nous dirige vers un terme unique. Si on la suit attentivement , si on ne cherche pas à se plonger volontairement dans les ténèbres , si l'on ne se plaît pas à y rester , il n'est point douteux qu'on apercevra clairement la suite , le sujet et le but de ce poème. Adoptons nousmêmes cette marche ; et , passant avec précaution sur les endroits trop obscurs , nous arrêtant avec plus de soin sur ceux qui sont plus lumineux , parcourons sans art l'ensemble de cette composition , et voyons si nous ne pourrons pas atteindre et saisir une connaissance exacte de ce qui en fait le sujet principal.
On y met sous nos yeux l'exemple d'un homme de bien , d'une piété éclatante , d'une vertu éprouvée , qui est précipité par une révolution soudaine , du faîte de la prospérité dans un abîme de malheurs, qui d'abord perd ses immenses richesses et ses enfans; qui ensuite est frappé dans tout son corps de la maladie la plus cruelle , et qui supporte tous ces maux , d'une ame égale, forte, et pleine de respect pour le Très-Haut.
« Jusque-là, dit l'historien sacré, la bouche y> de Job ne commit aucune faute et ne proféra » contre le Seigneur aucune parole insensée.(i)»
Texte de M. Lowth.
(1) Hucusqiiè nihil deliquerat Jobus , nec indigni quidquam aut insulsi Deo attribuerat. Job. I, i>2.
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Et après la seconde épreuve , le même historien dit encore :
« En toutes ces choses, la bouche de Job ne » se rendit coupable d'aucun péché, (i) »
L'écrivain sacré fait cette remarque et la répète par deux fois , pour réveiller le lecteur et le rendre plus attentif à ce qui suit, et qui constitue le sujet du poème ; c'est-à-dire , pour qu il observe si Job persévérera dans sa constance, et s'il soutiendra les peines nouvelles qui vont fondre sur lui , avec une égale force d'ame , avec la même retenue et la même modération dans ses paroles. En effet , des maux plus accablans le menacent , pour que sa vertu soit mise à la dernière épreuve ; et comme l'écrivain sacré nous en a déjà prévenus , nous reconnaîtrons qu'il ne saura les supporter avec la même fermeté. Ces maux seront les soupçons injustes de ses amis, venus auprès de lui pour le consoler, leurs invectives emportées , leurs reproches importuns et cruels. C'est de là que naît le sujet du poème. En effet , après que ces amis ont gardé un long silence , et que la douleur de Job a éclaté avec violence par les plaintes les plus amères et les imprécations les plus animées contre le jour où il a reçu la naissance , le cœur des premiers s'exaspère soudain , leurs dispositions changent , et ils convertissent en outrages les consolations qu'ils semblaient apporter dans leur sein à leur ami. Le premier de ces singuliers consolateurs le reprend pour son impatience , le taxe de méchanceté , d'une manière,
TfiXTK DE M. Lowrn.
(1) M his omnibus Jobus lablis suis haud quidquam peccaverat. Job. II , 10.
des hébreux. 3. Part. Leçon 32. 179 à la vérité , indirecte et cachée , en supposant que le Très-Haut ne châtie point de la sorte les hommes vertueux, et il l'avertit de ne pas mépriser les punitions que le ciel inflige. Le second, non moins dur dans les paroles qu'il adresse à Job , admet comme un fait constant et avoué , que les enfans de celui-ci ont subi la peine de leurs crimes , et que lui-même pourra être rétabli dans son premier état , si toutefois il est innocent , ou s'il a recours à la miséricorde divine. Le dernier l'accuse d'orgueil , d'erreur et de mensonge , parce qu'il se défend contre les accusations de ses amis , et il l'exhorte à revenir à des sentimens plus sages et à une conduite plus pure. Tous s'étendent sur la manifestation toujours éclatante des jugemens de Dieu contre les méchans et les impies, et sur la perte certaine qui est réservée aux hypocrites , attaquant ainsi Job , d'une manière évidente. Que répond Job à tous ces reproches ? Il se plaint de ses maux, de l'inhumanité de ses amis , de ce que le Seigneur s'est éloigné de lui ; il prend à témoin Dieu et les hommes , que , quoique accablé de maux , il est innocent ; il avoue qu'il ne peut se défendre contre le Très-Haut , devant qui la cause la plus juste ne saurait triompher. Bientôt ses plaintes contre l'Etre suprême deviennent plus vives et plus emportées , il soutient que les bons et les méchans sont également exposés à ses coups. Ses amis s'irritent de ces réponses; ils s'apprêtent à l'accuser de nouveau avec plus de force et de véhémence. Ils le taxent d' impiété , d'orgueil, d'emportement, de fureur; ils reviennent sur ce qu'ils ont déjà dit de la justice de Dieu , des supplices des impies , et sur la ruine qui les attend, après un bonheur de peu
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de durée ; ils soutiennent avec assurance que cette opinion est confirmée par leur propre expérience et par celle de leurs pères ; ils la développent pompeusement , et la parent de
tout l'éclat des images et des pensées. Job à son
tour leur oppose les mêmes réponses , mais en
les étendant et en les amplifiant ; il renouvelle ses appels à l'Eternel , ses instances pressantes, ses protestations d innocence ; il se plaint de la dureté de ses amis , de la vanité de la vie , des maux qu'il souffre ; il s'abandonne à la douleur, au désespoir , en assurant cependant que c'est en Dieu qu'il place sa dernière espérance. Plus ses adversaires ont mis de force à lui objecter les châtimens des impies , plus Job met d'obstination à leur opposer et à démontrer l'impunité , la sécurité , le bonheur inaltérable dont ils jouissent jusqu'à la mort, (i) Eliphaz , le premier de ceux qui l'ont censuré , animé par cette réponse , en vient aux inculpations ouvertes et aux insultes : il accuse avec emportement l'homme le plus irréprochable , de crimes trèsgraves, d'injustice , de rapines, d'oppression; et après lui avoir reproché de n'être qu'un im-
Fie qui joue la vertu et la piété, il termine , en exhortant à la pénitence. Job n'en appelle qu'avec plus de courage au tribunal de Dieu , et fait des vœux pour qu'il lui soit permis de plaider sa cause devant lui ; il se plaint avec plus d'impatience des rigueurs dont il est accablé, se glorifie avec plus de confiance de son inno-
(1) Note de M. Lowth. — On doit mettre les chapitres XXI et XXIV du liv. de Job , au nombre des plus obscurs. Cependant l'interprétation qu'en a donnée Scbultens, suivant le sens que nous venons d'indiquer , me paraît aussi ingénieuse que vraisemblable.
des hébreux. 3. Part. Leçon 32. 181 cence , et défend avec une force nouvelle l'opinion qu'il a avancée sur l'impunité des impies. Baldad , l'un des trois amis , répond seulement par une peinture courte , mais très-ornée, de la majesté et de la sainteté du Très-Haut , attaquant d'une manière cachée la hardiesse de Job qui avait osé en appeler à son jugement. Job se raille de Baldad , et expose avec encore plus d étendue et de magnificence , la puissance et la sagesse infinie de Dieu. Le troisième ami ne répliquant rien , les autres restant aussi dans le plus profond silence , Job manifeste enfin sa véritable opinion sur le sort des impies. Il déclare que leur félicité n'a rien de stable , et qu'un jour eux et leurs descendans éprouveront tout à coup que Dieu tire vengeance de l'injustice; mais que sur tous ces points il est impossible aux mortels de pénétrer les secrets de la sagesse divine , et que la plus grande sagesse de l'homme consiste dans la crainte de Dieu. Il relève sa gloire et sa félicité première , en les comparant à sa misère et à son humiliation présente. Enfin , pour répondre aux inculpations d'Eliphar et aux soupçons injustes des autres , il rend un compte détaillé de sa vie passée , proteste , en présence de Dieu et des hommes , de l'intégrité qu'il a toujours manifestée dans l'accomplissement de tous ses devoirs , et en appelle une seconde fois au jugement de Dieu.
Si tel est le véritable résultat qu'on peut tirer de la suite entière du discours , autant qu'il est permis de la pénétrer et de la saisir en s'attachant aux passages les plus clairs et les moins embarrassés , il ne sera pas difficile de déterminer ce qui forme le sujet de cette partie du poème, qui renferme la dispute de Job avec ses
amis. On voit, en effet, que la question roule sur la pieté et l'innocence de Job. Il s'agit de savoir si celui qui , par un jugement si remarquable de Dieu , est exposé aux plus grands maux , peut être regardé comme un homme innocent et religieux. Cette première question entraîne les interlocuteurs en un champ plus vaste , et à une seconde question moins exactement déterminée , à celle de l'examen des desseins de Dieu , dans la dispensation des biens et des maux de cette vie. Les amis de Job , lui voyant subir un châtiment si rigoureux , l'accusent de n'avoir qu'une piété feinte , et lui reprochent faussement de s'être rendu coupable de quelque crime énorme. Job , pénétré du sentiment de son innocence, fatigué par leurs accusations injustes , se défend devant Dieu avec plus de confiance et de persévérance qu'il n'est permis à l'homme d'en montrer 5 et il soutient qu'il est juste , de manière à accuser Dieu lui-même d'injustice.
L'état de la question est très-clairement expliqué dans ce qui suit. En effet , les trois amis de Job ayant cessé toute réplique , « parce que » Job se regardait comme juste (1), » c'est-àdire , parce qu'il soutenait constamment qu'il n'était coupable d'aucun crime qui eût pu lui mériter tant de colère de la part du Dieu vengeur , Eliu se présente et se déclare contre tous avec une égale force : contre Job , « parce qu'il » se justifiait aux dépens du Seigneur (a) ; »
(1) Texte de M. Lowth. — Eà quàdjustus sibi vida dur.
Job, XXXII, 1.
(2) Texte et Note de M. Lowth. — Quod sese prœ Dcnjustificarct. Job. XXXI 1, 2.
Comparez XXXV, 2, et XL, 8.
des hébreux. 3. Part. Leçon 32. i83 c'est-à-dire , parce qu'il défendait son innocence de manière à taxer d'injustice le Très-Haut luimême; contre les trois amis , « parce que n'ayant » rien à répondre à Job, ils le condamnaient(i),» se persuadant injustement que Job était impie et criminel , quoiqu'ils n'eussent rien à opposer aux protestations pleines de force qu'il faisait de son innocence, et quoi qu'ils fussent dépourvus de toutes preuves pour le convaincre de crime.
Le discours d'Eliu est parfaitement conforme avec cet état de la question : après avoir dit quelques mots sur lui-même , il déclare qu'il va entrer en discussion avec Job , d'une autre manière , et sans écouter ni la haine , ni la faveur. En conséquence , opposant à Job ses propres paroles, il le reprend, de ce qu'il fait trop de fonds sur sa justice , de ce qu'il affirme avec assurance qu'il est exempt de tout crime et de toute malice , de ce qu'il se défend avec trop d'emportement , et de ce qu'il ose avancer que Dieu a contre lui des sentimens de haine. (2) Il établit ensuite , que Dieu n'est point tenu de manifester aux hommes les motifs de sa conduite; que cependant il donne des avertissemens aux mortels , de plusieurs manières , par des révélations nocturnes ou par des maladies extraordinaires , afin de les guérir de leur orgueil. (3) Il reproche de nouveau à Job , de vanter sa justice , de prétendre que Dieu le traite injustement et en ennemi (4) , lui montrant
(1) Quùd cinn nihit habcrent , quod Jobo re,? pondèrent eum tamencondcmnarcnt. Job. XXXI 1,3.
(2) Job. XXXUI,9, 10, 11.
(5) Ib. 12 , i5, i5 à 22.
(4) Job. XXXI V, 5.
l84 DE LA. POESIE SACRÉE
combien ces accusations sont irrévérentes et injurieuses envers Dieu. En troisième lieu, il objecte à Job , que c'est à tort et sans motif qu'il conclut , du malheur des bons et de la félicité des médians , que la piété est inutile à l'homme , observant que si les bons restent long-temps en lutte avec l'adversité, c'est parce qu'ils ne cherchent pas le secours du ciel, ou bien parce qu'ils ne l'attendent pas avec patience , et qu'ils ne se conduisent pas envers Dieu avec humilité et soumission, (i) Par cette seule réponse, Eliu, ainsi qu'il le remarque fort justement lui-même, condamne l'obstination de Job , et détruit les préventions malignes de ses trois censeurs. (2) Enfin , il développe les desseins de Dieu dans les châtimens qu'il inflige aux hommes ; le Très- Haut veut , par-là , les éprouver , les corriger , abattre leur orgueil , perdre les pécheurs obstinés , et faire grâce à ceux qui se soumettent. C'est ainsi que Dieu s'est conduit envers Job; il doit donc prendre garde de se montrer rebelle à ses volontés , ou de se rendre désormais coupable de quelque crime. (3) Il l'exhorte , par la considération de la puissance et de la majesté divine , à offrir au Très-Haut le tribut de respect qui lui est dû. A ces reproches d'Eliu , si souvent interrompus et si souvent repris, Job ne répond rien.
Au discours d'Eliu succède celui de Dieu même, dans lequel, sans daigner s'abaisser à rendre compte des motifs cachés de ses desseins , mais proposant seulement quelques exemples de son étonnante immensité , l'Etre infini
(1) Job. XXXIV, uà20.
(2) Job. XXXV, 4.
(3) Job. XXXVI, 16.
des heureux. 3. Part. Leçon 32. i85 poursuit le raisonnement clans lequel Eliu s'était engagé. Après avoir repris Job de sa témérité, il le convainc de son ignorance , lui , faible mortel , incapable qu'il est de concevoir la raison de celles de ses œuvres qui sont exposées à tous les regards , de comprendre la formation et la nature de la terre , de la mer , de la lumière , des animaux. Il lui démontre ensuite sa faiblesse, tantôt le provoquant à produire en concurrence avec lui quelques preuves de son pouvoir; tantôt le renvoyant à des animaux sans raison avec lesquels il n'oserait entrer en contestation (i): combien doit-il moins le tenter avec le Dieu créateur, le Dieu tout-puissant, le Maître de l'univers , qui ne reconnaît aucune puissance au-dessus de la sienne (2) ? A ces mots, Job se soumet et s'abaisse devant Dieu ; il reconnaît son ignorance et sa faiblesse , et se couvrant de cendre , fait pénitence.
Après avoir mûrement pesé tout ce qui vient d'être dit , nous croyons pouvoir avancer avec certitude , en premier lieu , que le sujet du poème en question est la troisième et dernière épreuve à laquelle Job est exposé de la part de ses amis qui l'accusent , et dont le résultat est d'abord l'emportement , l'indignation , l'obstination à laquelle Job s'abandonne , et ensuite le calme qui succède dans son ame , sa soumission, son repentir ; secondement , que la fin principale de ce même poème , est d'enseigner aux hommes, par le rapprochement qui y est fait de leur corruption, de leur ignorance et de leur faiblesse, avec la sagesse et la grandeur infinie de
(1) Job.XLI52et3.
(a) Job. XL1I, 2.
%è6 DE LA POÉSIE SACRÉE
Dieu , à renoncer à toute confiance en leurs propres forces et en leur vertu ; à placer en Dieu tout leur espoir, et à se soumettre à lui en toutes choses , avec une humilité et un respect sans bornes.
Une observation que nous recommandons à l'attention de nos lecteurs, c'est que le sujet de la dispute qui s'élève entre Job et ses amis , n'est pas le même que celui de la composition entière ; que le but du poème est différent de celui du récit que fait l'historien. En effet , quoique le but et le sujet du poème soient bien ceux que nous venons d'indiquer, il faut néanmoins convenir que l'histoire de Job , considérée dans sa totalité , nous offre le modèle de la patience la plus admirable , et nous montre la récompense qui l'attend. Les savans n'ayant pas traité ces objets d'une manière assez précise et assez distincte , leur négligence à cet égard n'a pas été une des moindres causes de l'obscurité qui s'est répandue sur toute cette matière.
Nous n'ignorons pas qu'il est certaines questions qui se présentent naturellement à ceux qui entreprennent de traiter le sujet qui nous occupe , et qu'il semble que ce soit une loi indispensable pour eux de les approfondir avec étendue et une sorte d'appareil : mais comme la plupart de ces questions ont principalement pour objet quelques passages obscurs , dont le sens n'est pas encore suffisamment développé; que la solution de ces questions . quelle que soit celle qu'on adoptera, ne peut ébranler, à ce qu'il nous semble , la vérité des points que nous venons d'établir, nous avons cru ne devoir point nous y arrêter. Et en effet , parce que certains points restent incertains et enveloppés de ténè-
des hébreux. 3. Part. Leçon 3 s. 187 bres , faudra-t-il pour cela révoquer en cloute ce qui est clair et évident ? Quant à quelques dogmes importans dont des hommes très-savans ont puisé , avec autant d'esprit que d'érudition , des preuves dans ce monument précieux de la sagesse des premiers âges , comme ils dépendent aussi de passages obscurs , ou qu'ils semblent n'avoir aucun rapport avec le but principal du poème , ou bien enfin , comme ils s'accordent parfaitement avec celui que nous venons d'établir, il n'entre point dans nos vues d'en faire l'objet de nos recherches. Nous pensons que tout ce que nous avons dit jusqu'ici est bien suffisant pour remplir le plan que nous nous sommes prescrit , et pour nous ouvrir un accès facile à l'examen des principes constitutifs et des qualités de cette composition.
Addition a la Leçon précédente.
Dans une dissertation étendue , qui a pour objet le livre de Job, et qui est placée à la suite de cette Leçon, M. Michaélis examine plusieurs des questions qui sont relatives à cette composition , et que M. Lowth a traitées. Nous avons cru devoir en présenter une courte analyse , et en extraire quelques morceaux.
Il recherche d'abord si le sujet de ce poème est une fiction ou une histoire véritable; et sur ce premier point, il embrasse une opinion rejetée par M. Lowth , et cherche à prouver que ce livre ne contient qu'un sujet feint et parabolique.
Il s'occupe ensuite à déterminer le temps où il a été composé. Il en attribue la composition
l88 DE LA POESIE SACRÉE
à Moïse , et croit que cet illustre personnage le mit au jour pendant la captivité de l'Egypte , pour consoler les Israélites gémissant sous le joug cruel de Pharaon. On voit que sur ce point encore , il ne partage pas le sentiment de M. Lowth qui , tout en reconnaissant la haute antiquité de ce livre , ne croit pas cependant qu'on doive en regarder Moïse comme l'auteur, à cause de la différence de style qui distingue les poésies de Moïse du livre de Job.
M. Michaélis répond à cette observation : « Il faudrait sans doute être tout-à-fait insensible à l'impression des qualités poétiques , pour ne pas reconnaître dans le poème de Job un esprit bien plus tragique , et bien plus de verve, que dans les autres écrits de Moïse ; et c'est là sans doute ce que M. Lowth a voulu dire, lorsqu'il a parlé de la différence de style qui se trouve entre ces diverses compositions : mais cette différence ne suffit pas pour attribuer ces mêmes ouvrages à des auteurs différens. En effet , sans nous arrêter à observer que les phrases d'un personnage transporté de colère et réduit au désespoir , doivent être plus animées , et les membres de ces périodes plus coupés, que celles d'une assemblée pieuse qui chante des hymnes , rappelons-nous que le génie a bien une autre vivacité dans la jeunesse, ou à l'entrée de l'âge mûr, qu'au déclin de son automne. Si Moïse est l'auteur du poème de Job , il l'a écrit à l'âge de quarante ans , c'est-à-dire , dans le feu de la jeunesse , eu égard à la longueur de la vie humaine à cette époque ; tandis que les autres ouvrages poétiques qui nous restent de lui , ont dû être composés dans l'intervalle de sa 80e à sa 120e an-
des hébreux. 3. Part. Leçon 32. 189 » née ; et j'ai toujours regardé comme un pro- •» dige , qu'ils offrissent encore tant de vigueur : » c'est là la seule différence de style que je puisse » reconnaître dans ces diverses compositions. »
M. Michaélis combat ensuite avec force le sentiment de ceux qui ont assigné à la composition de cet ouvrage sublime , une époque bien postérieure ; et entre tous ceux-là , choisissant pour adversaire M. Thomas Heath , qui a défendu ce système avec le plus d'étendue (1) , il le réfute de cette manière :
« Cet auteur pense qu'il a réellement existé » un personnage nommé Job , israélite de nation » et illustre par sa piété , par ses malheurs , et » par son rétablissement dans sa prospérité pri- » mitive ; que son histoire conservée par la tra- » dition , et depuis long-temps répandue dans » l'Orient , est devenue , au temps de la capti- » vite de Babylone , le sujet d'un poème dont » l'auteur nous est inconnu; et que celui-ci s'est » proposé d'apporter quelque soulagement aux » maux de ses compatriotes, et d'éclaircir au- » tant qu'il était en lui cette question difficile : » Comment le peuple de Dieu a-t-il pu éprouver » des maux si cruels et si affreux ? Suivant » lui , les Israélites ayant reçu les promesses » les plus assurées d'un état de bonheur et de » prospérité dans cette vie , les malheurs aux- » quels ils étaient exposés dans cet esclavage » devenaient un problème inexplicable, quel'au- » teur du livre de Job essaie de résoudre , sans
(1) Dans l'ouvrage qui a pour titre : An Essay towards a ncw english version cfinc Book of Job , etc. c'est-à-dire , Easai d'une nouvelle traduction anglaise du Livre ,ïc Job , d'après l'original hébreu , avec un commentaire et un écrit sur la vie de ce patriarche, tondre», 1759.
iyo DE LA POESIE SACREE,
pouvoir y parvenir , parce qu'il ignorait l'immortalité de l'ame ; car , ce qui doit nous étonner , M. Heath embrasse l'opinion de Warburthon qui, dans son ouvrage De la divine mission de Moïse , n'a point avancé d'assertion plus étrange, que lorsqu'il a soutenu que le livre entier de Job n'offre aucune trace de l'immortalité de l'ame , ni de l'espoir d'une autre vie.
» Le sentiment de M. Heath me paraît toutà-fait inadmissible ; premièrement , parce que la pureté , l'élégance , la sublimité de tout ce poème sont telles , que le recueil entier des livres saints ne contient rien de plus beau ni de plus parfait. Les ouvrages des Arabes ne m'ont rien offert qui en approche. Faudra-t-il donc reculer la composition de ce poème, qui respire partout l'âge d'or de la langue hébraïque et le siècle de Moïse , à cet âge de fer qui , après que Jérémie eut terminé sa vie , ne vit plus paraître aucun ouvrage parfait, ni seulement d'une beauté médiocre ? En second lieu , la captivité de Babylone ne pouvait en aucune manière fournir occasion à la question qui y est traitée. Il était constant et reconnu que c'était à cause des crimes les plus graves, et après avoir résisté aux avertisse mens répétés et journaliers des prophètes , que le peuple d'Israël avait subi cette juste punition : et ce châtiment avait été non-seulement prédit par les prophètes; mais Moïse lui-même, dont M. Heath ne rappelle que les promesses , les en avait souvent menacés. Et si quelque juif avait eu assez de hardiesse pour s'étonner de ce que tant de maux avaient fondu sur une nation qui , sur les promesses de Moïse, s'était
des hébreux. 3. Part. Leçon. 32. igi » flattée d'un sort bien opposé, certainement » un Jérémie , un Daniel n'auraient pas eu des » 'efforts pénibles à faire , pour trouver à cette » difficulté une prompte solution. L'écrivain » qui , pour soulager les maux qu'endurait à » cette époque le peuple Juif, aurait écrit un » pareil livre , se serait mis , par une insigne » impiété , en contradiction avec Jérémie et les » autres prophètes ; et il se serait rendu coupa- » ble d'une témérité bien hardie , en peignant » la nation d'Israël sous les traits de l'homme » le plus vertueux et le plus religieux, en qui » Satan ne pouvait trouver même un crime sup- » posé. La seule lecture des prophéties de Jéré- » mie suffit pour renverser entièrement ce sys- » tème. »
M. Michaélis détruit ensuite quelques preuves que son adversaire prétend tirer de certains passages du livre de Job. La réponse qu'il fait à la dernière de ces preuves nous parait mériter d'être rapportée.
» Les locutions chaldéennes , syriennes , arabes , dit M. Heath , que Von rencontre si souvent dans le livre de Job y sont une preuve qu'il est beaucoup plus récent que les autres livres hébreux. Car plus une langue est pi*ès de son origine , plus elle est pure et distincte des autres dialectes , dont elle contracte peu à peu l'habitude par ses relations avec les peuples qui s'en servent. Or y tous les interprètes s'accordent a reconnaître dans ce livre l'emploi de divers dialectes. Et plus bas il ajoute : Les locutions chaldéennes , etc. que l'on y trouve y démontrent » que c est un ouvrage récent , et qu'il a été com- » posé dans un âge postérieur , ou la pureté de » la langue hébraïque s'était altérée.
» L'adversaire aurait raison s'il s'agissait de » langues différentes et séparées ; mais comme » il n'est question ici que des dialectes d'une » seule et même langue , tous dérivés de la Lan- » gue Orientale qui les avait précédés , il s'en- » suit , que plus les monumens que nous consul- » terons seront anciens , plus la ressemblance » que nous remarquerons entre eux sera grande ; » et pour éclaircir par un exemple ce que nous » venons de dire, la langue française, qui est » dérivée du latin , et la langue anglaise , sont » des idiomes séparés ; d'où il résulte que si l'on » examine des livres anglais , on observera que « plus leur antiquité sera reculée , moins ils of- » friront de termes français , surtout si l'on re- » monte au-delà de Guillaume le Conquérant. » Mais il en sera tout autrement, si c'est de » l'allemand que l'on met en parallèle avec de » l'anglais ; car plus les écrits que l'on examinera » seront anciens , plus ils auront de traits de » ressemblance avec l'allemand. Il existe , nous « en convenons, quelques locutions chaldéen- » nés , qui sont inconnues aux anciens écrivains » hébreux , et dont les exemples , assez souvent v répétés dans quelques livres de la Bible , assi- » gnent à leur composition une époque plus » récente et un âge moins pur; mais on n'en » trouve aucun de cette espèce dans le livre de y> Job , pour l'interprétation duquel on puisera » plus de lumière dans l'arabe que dans le chal- » déen ou le syriaque. Or, la ressemblance avec >» la langue arabe n'est pas la preuve d'un hé- » breu moins pur. En effet , les Hébreux n'ont » pas été forcés de subir le joug des Arabes , » comme celui des Chaldéens sous Nabucho- » donosor ; mais une fraternité pure et sans
des hébreux. 3. Part. Leçon 32. Ï93 » mélange les a unis depuis Abraham , tige » commune de ces deux nations. »
Enfin , M. Michaélis entre dans l'examen du plan et de ce qui fait le sujet du poème de Job. Suivant lui , il a pour objet d'approfondir cette question qui offre tant de difficultés à la raison humaine : Comment , sous l'empire d'un Dieu infiniment juste et infiniment bon , les hommes vertueux sont-ils exposés aux maux les plus longs et les plus cruels ? Cette difficulté , déjà assez grande en elle-même, le devient bien davantage encore, si ces maux se prolongent jusqu'à la fin de leur vie , et si ces hommes , qui paraissaient dignes d'un meilleur sort, n'éprouvent aucun changement dans leur destinée , avant de terminer leur carrière. Les trois amis de Job , devenus ses adversaires , soutiennent qu'il n'existe point d'exemple semblable, parce qu'ils n'en peuvent comprendre la raison ; ils prétendent que du moins un sort si malheureux ne persiste pas jusqu'à la fin de la vie , que les gens de bien doivent espérer avec assurance qu'avant leur mort un bonheur plus grand succédera au malheur qui les tourmente , et que si quelque mortel éprouve un sort différent , c'est parce qu'il s'est rendu coupable de quelque crime secret. Job , au contraire , dont Dieu lui-même , arbitre souverain de cette contestation , loue le sentiment, suppose, en s'appuyant sur l'expérience , qu'il est possible qu'ici-bas les médians soient heureux , et les bons malheureux ; qu'il nest pas rare que cet état de bonheur et de malheur se prolonge jusqu'à la mort ; que Dieu semble distribuer les biens et les maux de cette vie comme au hasard , et sans tenir aucun compte de la piété ou de l'impiété des hom- 11. 17
mes , et que cette distribution n'a rien de contraire à la justice divine, parce qu'il existe une autre vie où les hommes vertueux seront récompensés, et les médians punis. Mais ce principe ne résoud pas la question en entier : il reste toujours à expliquer pourquoi Dieu choisit un mortel plutôt que l'autre, Job plutôt qu'Eliphaz, pour le livrer à ces maux cruels. I/Eternel se montre alors , porté sur une nuée tonnante. Quel est son arrêt ? Il répond par une peinture magnifique des merveilles de la nature , et c'est là que réside tout le secret de cette composition et sa beauté tout entière. Nous devons en conclure, qu'il est impossible à l'homme de connaître aucun des motifs qui rendent nécessaire le malheur des bons ; que Dieu nous défend de chercher à les pénétrer ; et qu'il ne lui a pas plu de les révéler aux mortels , qui doivent placer leur confiance dans sa bonté et dans sa sagesse. Ce qui existe est bien : le monde est disposé d'une manière admirable , quoique tu ne puisses point apercevoir ni comment, ni pourquoi il est bien , ô homme ! vil vermisseau emprisonné dans l'enveloppe d'une noix , toi qui à tes yeux es un monde , au-delà duquel tu n'aperçois plus rien , qui oublies le passé et qui ne sais pas prévoir l'avenir ! M. Michaélis cherche à établir ce système par un examen de chaque chapitre en particulier ; et c'est cet examen très-dctaillé qui termine sa dissertation.
des hébreux. 3. Part. ip5