ET DERNIERE
Des mœurs , des pensées et du style du poème de Job.
Sommaire. Mœurs de Job : elles doivent être distinguées des passions. Examen et développement d'une règle d'Aristote. But du poème de Job. Mœurs des trois amis. Eliu ; discours du Très-Haut. Pensées : elles sont l'expression des mœurs , des passions , ou des choses : peinture des passions , des choses , ou descriptions ; observations sur le style.
Jùn soutenant que le poème de Job ne pouvait en aucune manière être considéré comme un drame véritable et régulier , tel que les tragédies grecques , nous n'avons pas moins avoué , que non-seulement il fallait lui attribuer la forme dramatique , et dans sa disposition générale une sorte de ressemblance anticipée avec le drame ; mais qu'on devait encore lui accorder les principales parties de ce genre de composition , l'action seule exceptée. Or, entre ces parties, limitation des mœurs tient la première place.
Les mœurs sont les qualités qui constituent un personnage tel ou tel , et qui nous font connaître quel est le dessein de celui qui parle ; quelle est sa manière de vivre , d'agir et cle penser. Dans notre poème , Job est le principal personnage , et en lui nous est retracé le modèle d'une vertu aussi parfaite que le comporte la
des hébreux. 3. Part. Leçon 34» 209 faiblesse humaine. C'est ce que nous indiquent le sujet Je l'ouvrage , et bien mieux encore , les propres discours de Job. Il est juste , pieux, pénétré de respect pour le Très-Haut ; sa conduite est exempte de reproche , et il est plein du sentiment de son innocence. Il supporte la douleur avec patience, mais non par l'effet de cette apathie , ou plutôt de cette inhumanité et de cette insensibilité dont le Portique faisait parade. En effet , accablé des maux les plus cruels, il se plaint , il gémit, il souhaite la mort; c'est-à-dire, qu'il cède et obéit à la nature. Irrité par les soupçons injustes et les inculpations barbares de ses amis , il s'abandonne à tout le feu de son emportement ; et trop confiant en sa vertu , il se laisse entraîner envers Dieu à d'injurieux reproches.
Il est à remarquer que le premier discours de Job , quoique dicté par le mouvement le plus impétueux , ne renferme cependant que des plaintes. « Ce ne sont que de vaines paroles , » que les discours qu'un homme au désespoir » laisse échapper de sa bouche , pour soulager » sa douleur. » (1) C'est ainsi qu'il cherche à s excuser peu après , en soutenant qu'il n'entre point en querelle avec le Seigneur, qu'il n'élève aucun doute sur la Justice divine , qu'il ne se vante point d'être innocent. On ne voit point par quel motif plusieurs interprètes ont condamné si durement ce premier discours. Quant à nous , il nous semble que le poète a fait , avec autant de jugement que de génie , tout ce qu'exigeait la marche du poème. Il nous peint la
(1) Tkxtk dk M. Lowth. — Vcrba inania , et dicta despC" rati ad respiral ionem quœrcndam effusa. Job. VI , 26. II. 18
LilO DE LA POESIE SACREE
douleur de Job , éclatant sans doute avec la faiblesse attachée à la condition humaine , mais pouvant cependant être excusée , et vu l'état des choses , exempte de reproche , en sorte que jusque-là sa vertu n'en est point altérée. Mais en même temps , il y prodigue avec tant d'abondance les images fortes , les pensées véhémentes et animées, que l'occasion et le sujet de blâmer ne manquent pas à ses censeurs , et que ceux-ci ne les laissent point échapper. Eliphaz attaque dans Job l'excès de sa douleur , et en se contentant de lui reprocher ouvertement de manquer de courage , il le taxe indirectement de fautes plus graves. Job , même après qu'il a été provoqué par les reproches d'Eliphaz , et se plaignant déjà de la sévérité avec laquelle Dieu le traite , s'abstient cependant encore de ces interpellations trop vives , qu'il se permet dans la suite , se renfermant dans des plaintes modérées, et reconnaissant en même temps son péché, (i) Ainsi les fautes dans lesquelles tombe ensuite ce personnage dont la vertu paraît un peu ébranlée ; ces protestations véhémentes et obstinées de son innocence ; ces murmures auxquels il se livre contre la Justice divine , appartiennent plutôt aux passions qu'aux mœurs. Ils prouvent, non qu'il est irréligieux , mais qu'il a un sentiment profond de son innocence , qu'il se confie trop en elle; et beaucoup plus encore, que son corps et son esprit sont en proie aux douleurs les plus cruelles , et que la violence des maux qu'il endure, l'emporte au-delà des bornes du devoir. Mais lorsque les trois amis semblent abandonner le parti qu'ils soutenaient , et qu'ils
(0 Job. Vil , 20.
bes hébreux. 'S. Part. Leçon 34- mf mettent enfin un terme à leurs accusations importunes , Job alors , quoique ne relâchant encore rien de son obstination , sent cependant l'ardeur de sa colère et de sa douleur s'apaiser, rentre en lui-même , et expose son sentiment avec plus de calme et d'une manière plus ouverte. En un mot, on peut dire que si Job montre trop d'orgueil envers le Très-Haut, l'apologie qu'il oppose aux accusations d'Eliphaz est juste et bien fondée; et d'abord , qu'on remarque par quels traits admirables est exprimée la confiance de Job, et sa persévérance à se défendre contre les détractions de ses amis.
« De même qu'est vivant le Dieu qui a rejeté mes
» droits , » Et le Tout-Puissant qui abreuve mon ame d'amer-
» tume ; » ( Car mon esprit me reste encore en son entier ; » Et le souffle du Seigneur est encore dans mes
» narines : ) » De même aussi mes lèvres ne prononceront jamais
» de parole injuste , » Et jamais ma langue ne proférera de fausseté. » Loin de moi l'aveu que la justice soit avec vous : » Jusqu'à ce que j'expire, je ne désavouerai point
» mon innocence ; » Je soutiendrai ma justice avec fermeté , et je ne
» l'abandonnerai jamais.
» Dans tout le cours de ma vie , mon cœur n'aura
» rien de honteux à me reprocher :
» Que mon ennemi devienne semblable au méchant , » Et celui qui s'emporte contre moi , pareil à l'in-
» juste, (a) »
Texte de M. Lowth.
{a) Ut vivit Deus , qui jus metnn amovit,
Et Omnipotens , qui amarore imbuit anhnam
meam ; ( Nam omnino adhuc mens mihi constat , Et xph'Ui's Dei est in naribus meis : ) lia nunquàm labiamearem iniquam loquentur,
De quelle majesté, de quel éclat auguste , de quelle beauté aimable brille à nos yeux l'image de la vertu , lorsqu'il retrace le tableau de sa vie passée ! Quelle grandeur et quelle autorité il déploie !
« Lorsque je sortais au-devant de la porte de la ville , » Lorsque j'établissais mon tribunal dans la place
» publique, » Les jeunes gens portaient les yeux sur moi et se
» cachaient ; » Les vieillards se levaient et restaient debout : » Les chefs du peuple suspendaient leurs discours » Et posaient la main sur leur bouche : » La voix des grands restait muette , » Et leur langue s'attachait à leur palais, (a) »
Quelle bienfaisance ! Quelle générosité ! Quel empressement à secourir les malheureux !
« Oui , l'oreille entendait , et elle célébrait mon bon-
» heur; » L'œil voyait et il me rendait témoignage , » Parce que sur-le-champ je vengeais l'indigent qui
» implorait mon secours ,
Nec lingua mea quodfalsum est proferet:
Absit, ut à vobisjus stare pronuntiem : Donec exspiravero , non amovebo à me integri-
totem meam.
Justifiant meam fir imiter retineo , nec eam di-
mittam ; In omni vitâ cor meum nunquàm me probro
adjiciet ; Fiat, sicut improbus , inimicus meus; Et qui sese incitât contra me , sicut injustus.
Job. XXVII , 2.
(a) Cùm egrederer ad portant , super urbe ; Cùm inforo tribunal meum constituer em : Viderunt me juvenes , et sese occultârunt ; Et senes assurrexerunt , steterunt:
Principes cohibuerunt sermonem , Et ori suo manum imposuerunt :
Vox nobilium obmutuit ; Et lingua eorumpalato adhœsit. Job. XXIX , 7.
des hébreux. 3. Part. Leçon 34. 2i3
» Le pupille et celui qui était sans appui.
» Sans cesse descendait sur moi la bénédiction de
» celui qui allait périr, » Et je faisais renaître la joie dans le cœur de la
» veuve, (a) »
Quelle pureté et quelle intégrité dans les fonctions de juge !
» Je me suis revêtu de justice et elle m'a servi de
» vêtement , » L'équité a été comme mon manteau et ma tiare.... » J'étais le père des indigens , » Et je recherchais avec soin la cause de l'inconnu ; » Je brisais les mâchoires de l'oppresseur , » Et je faisais tomber la proie, de ses dents. (6) »
Quelle innocence ! Quel respect pour la divinité , fondé sur les motifs les plus puissans ! Enfin, quelle bonté , quelle humanité !
« Quelle part le Seigneur nous destine-t-il , d'en haut ? » Et du haut des cieux , quel héritage nous prépare le
» Tout-Puissant ?
» N'est-ce pas la ruine pour l'injuste ,
Texte de M. Lowth.
(a) Profecto auris audiebat , et beatum me prxdi-
cabat ; Et oculus videbat . et testimonium mihi perhi-
bebat :
Quoniàm statim vindicabam inopem vocife-
rantem ; Etpupillum , et eut nullus opitulator :
Benedictio pereuntis super me semper descen-
débat ; Et cor vidux ut caneret efficiebam.
Job, XXIX, 11.
(b) Justitiam indui, et ipsa me vestivit; Instar paltii et tiane judlclum meurn:
Pater eram egenis ;
Et in causam etiam ignoti solebam inquirere : Confringebam molares oppr essor is ; Et è dentlbus ejus excutiebam prœdam.
Ibid. 14, lfi, 17.
2l4 DE LA POÉSIE SACRÉE
» Et la réprobation pour ceux qui commettent l'ini-
» quité?
» N'a-t-il pas les yeux sans cesse attachés sur mes
» voies, » Et ne tient-il pas compte de tous mes pas ? » Si j'ai méprisé la cause de mon serviteur » Et celle de ma servante, lorsqu'ils disputaient en
» justice contre moi , » Que ferais-je , lorsque le Seigneur se lèvera , » Et quand il me visitera , que lui répondrais-je ? » Ne Ta-t-il pas créé comme moi , dans le sein qui
» nous a donné le jour ?
» Le même Dieu ne nous a-t-il pas tous formés dans
» le sein de nos mères ? (a) »
Aristote remarque (i) , que l'exemple d'un homme parfaitement vertueux ? qui , de la prospérité , tombe dans le malheur , ne convient pas du tout à la tragédie , parce qu'un semblable spectacle est plutôt odieux et révoltant , que propre à exciter la pitié ou la terreur, Cette remarque , très-convenable à la scène des Grecs et à la manière de penser des païens ? n'est point admissible pour nous , et ne peut s'appliquer au poème de Job. « La pitié , dit Aristote , naît du » malheur qu'éprouve celui qui ne l'a point
Tkxtr de M. Loyvth.
(a) Qux enim portio à Deo destinata desuper ;
Et hxredltas ab Omnipotente de excelsis ?
Annon excïdium injusto ,
Et aballenatio operantibus iniquitatem ?
Nonne Me semper mdet vias meas ?
Et omnes gressns meos dinumerat ?....
Si sprevi causam serin mei ,
Et ancillx mex , citm mecum Vite contenderent ;
Quid tiimfacerem , citm surgeret Deus ;
Et cùm visitaret, quid illi responderem ?
Nonne in ventre , qui mefecit, idem iltumfecit?
Nonne formavit nos in utero unus ?
Job. XXXI, 2-4; 13-15.
(i) Ait. Poét. XIII.
DES HÉBREUX. 3. JrU/'t. LeÇOJl 34. 21 5
» mérité. » Donc , loin qu'une vertu éminente , qui tombe dans l'adversité , ne puisse exciter la pitié, rien au contraire n'est plus propre à la faire naître. « La terreur , ajoute-t-il , est pro- » duite par le malheur de nos semblables. » D'où il suit que l'infortune des hommes extrêmement médians ne cause aucune terreur. Il n'en est pas de même des maux qui tombent sur des hommes parfaitement bons ; car si nous craignons pour nous lorsqu'une vertu médiocre souffre , nous éprouverons une crainte bien plus vive , quand nous verrons dans la souffrance une vertu du premier ordre, (i) Ainsi il nous semble que la pensée d'Aristote est, non que l'exemple d'un homme parfaitement vertueux et extrêmement malheureux , n'est pas propre par lui-même à exciter la pitié ou la terreur ; mais plutôt , que la vertu dans le malheur est un objet révoltant , digne d'horreur, et qu'il ne convient point de présenter sur la scène. Cette opinion du philosophe prend sa source dans le prix insensé , attaché à la vertu de l'homme ; préjugé que le poème de Job a pour objet principal de déraciner. Le personnage de Job , quoiqu'approchant de si près du pi us sublime degré
(1) Note de M. Lowth. — « Nous avons pitié de ceux » qui nous ressemblent par l'âge , les mœurs, les habitudes, » les dignité- , la naissance ; et en effet, en toutes ces cho- » ses , nous avons plus de sujet de croire que leurs malheurs » peuvent nous arriver. Car il faut tenir pour certain , que » ce que nous craignons pour nous-mêmes , est précisément » ce qui nous inspire le plus de pitié pour les autres, quand
» ils l'éprouvent Rien surtout n'excite plus la pitié
» que de voir des hommes vertueux en de telles positions. » Tout cela nous faisant voir la chose de près , produit la » pitié avec plus de force , la personne paraissant ne pas » mériter son malheur, et ses souffrances étant en quelque » sotte sous nos yeux. » Arist. Rhéteur, liv. XI , ehap. X.
2l6 DE LA POÉSIE SACREE
de vertu , offre cependant un mélange assez marqué de faiblesse humaine , pour être vraisemblable et propre à exciter la terreur. En effet , si c'est un crime pour le plus juste des mortels de murmurer contre la justice divine, après qu'il est tombé dans les maux les plus affreux , quel est celui qui pourra se soutenir en présence du Très-Haut ? Quel est celui qui osera espérer d'être toujours à l'abri du malheur ? La terreur n'est point du tout étrangère au but de ce poème. Telle est en effet la prinpale leçon qui y est inculquée dans nos esprits : Ne forme point de pensées orgueilleuses ; mais crains. Job nous enseigne admirablement luimême quel effet doit produire le spectacle de ses maux.
« A cette vue , les justes seront frappés d'étonne-
« ment, » Et l'innocent s'enflammera de zèle contre l'hypo-
» crite :
» Mais le juste persévérera avec fermeté dans sa voie , » Et celui dont les mains sont pures , sentira accroî-
» tre sa constance, (a) »
Les trois amis sont représentés sous les traits qu'exigeait la nature de la composition ; censeurs durs, sévères, faciles à s'irriter, ils se laissent aisément entraîner , du pieux dessein de consoler , aux invectives et aux insultes. Dès le commencement ils manifestent cette disposition , et indiquent très-clairement ce que l'on doit attendre d'eux. Le premier en prenant la parole , montre quelque douceur :
Texte de M. Lowth.
(a) Super hoc ipsum attoniti stupebunt integri ;
Et innocens adversùs hypocritam zeloflagrabit
Sed obstinatè perslstet in via suâjustus ;
Et puro manuum augebitur Constantin.
Job. XVII , 8.
des hébreux. 3. Part. Leçon 34. 217
a Si nous tentons , dit-il , de te parler, le supporteras-tu avec peine ? {a) »
Mais sur-le-champ l'indignation l'emporte , et il ajoute :
« Mais qui peut retenir ses paroles ? (6) »
Le second s'enflamme tout à coup, et s'écrie :
« Jusqu'à quand tiendras-tu de semblables discours ? » Et jusques à quand les paroles de ta bouche seront- » elles comme un vent impétueux ? (c) »
Entendons le troisième :
» La multitude des paroles restera-t-elle sans ré-
» ponse ?
» Celui qui parle sans fin , passera-t-il pour juste ? » Tes mensonges imposeront-ils silence aux hommes ? » Et après que tu t'es raillé des autres , nul ne pour-
» ra-t-il te faire rougir ? (d) »
Ils sont injustes , querelleurs ; ils enveniment tout.
« Dieu pervertïra-t-il l'équité ?
» Le Tout-Puissant fera-t-il fléchir la justice ? (e) »
Texte de M. Lowth.
(a) Si tentemus te adloqui , an œgrè laturus es ?
Job. IV, 2.
(6) At cohibere sermones quis valeat ?
(c) Quousquè proloqueris ista ,
Et verba oris tul erunt instar venti vehementis ?
Job. VIII , 2.
(d) Annon multitiidini verborum respondebitur ? Nunquid vir loquax habebitur justus ?
An mendacia tua hominibus silentium importent ?
Et cUm irriseris , nemo tibi pudorem incutiet ?
Job. XI, 2.
{e) An Deus pervertetjus ?
Anne Omnipotens distorquebit justitiam ?
Job. VIII, 3.
2l8 DE LA POÉSIE SACRÉE
Et il est à remarquer que Job ne s'est encore rien permis contre la justice divine.
« Que dis-je ! tu rends la piété, vaine , » Et tu anéantis la prière qu'on adresse au Sei- » gneur. (a) »
Telle est la conséquence maligne qu'un autre tire. Ils sont pleins d'orgueil , de vanité , enflés de leur sagesse.
« Pourquoi ( disent-ils à leur adversaire , ) nous regar-
» der comme des animaux sans raison ?
» Pourquoi semblons-nous impurs à vos yeux ? » 0 insensé , qui te déchires toi-même dans la colère
» qui te transporte !
». Est-ce donc qu'à cause de toi , la terre deviendra
» déserte, y> Et que le rocher sera arraché de sa place ? « Ah ! plutôt nous verrons s'éteindre la lumière des
» médians. (6) »
Sophar qui secon de Baldad , n'a pas plus de retenue :
« Oui , mes pensées m'incitent à répondre ,
» Et un mouvement impétueux m'y pousse •
» Quoi ! j'aurai entendu une réprimande ignomi-
» nieuse pour moi ?
» C'est pour cela que l'esprit de mon intelligence me
» force à répondre, (c) »
Texte de M. Lowth,
(a) Quin tu irritamfacis religionem ,
Et minuis precationem coram Deo. Job. XV, 4.
(b) Quamobrem reputamur instar bruti pecoris ; Impuri habemur in oculis vestris ?
O lanians seipsum in ira sua !
Ergone propter te derelinquetur tellus ?
Et reveletur rupes è loco suo P
Imo vero improborum lumen exstinguetur.
Job. XVIII , 3.
(c) Profecto cogitationes mex ad respondendum
vie stimulant 9 Et propter eà /es tinus me impeUit impetus:
des hébreux. 3. Part. Leçon 34. 219 Ces trois censeurs traitent tous le même sujet , et à peu près de la même manière ; mais Eliphaz , qui au début avait montré plus de douceur que les autres , en vient bientôt aux insultes les plus outrageantes , et adresse directement et personnellement à Job les inculpations les plus graves , tandis que les deux autres s'en abstiennent. Car Baldad, qui reprend en peu de mots, et seulement pour parler à son tour , les mêmes idées sur la grandeur et la sainteté de Dieu , que le premier avait déjà présentées deux fois dans tout leur éclat , et Sophar qui a recours au silence , semblent abandonner leur ami et céder la victoire à Job. C'est une conception heureuse , que celle d'avoir réparti entre trois personnages le rôle de censeur : un seul personnage aurait été trop borné et n'aurait eu aucune importance; un nombre considérable de détracteurs aurait été importun et aurait engendré la confusion. Du reste , les mœurs des trois amis paraissent peu différer entre elles. Le poète semble avoir apporté plus de soins à mettre une certaine gradation dans les passions, que de la diversité dans les mœurs. Si la critique délicate et dédaigneuse des modernes désirait en ce point plus de variété, nous aurions à alléguer pour excuse, la simplicité de l'art, alors à sa naissance, et nous offririons en compensation la majesté des objets et la grandeur des pensées. Mais un contraste admirable , c'est celui que forment avec la dureté et l'emportement de ces censeurs , la douceur et la modération d'Eliu. Ce personnage est doux , religieux , équitable ,
Castigationem mihi ignominiosam audiero ? Ergo spiritus intelligentix mex me cogit respondère. Job. XX , 3.
également éloigné de l'aigreur et de l'adulation, doué enfin d'une sagesse singulière qu'il se plaît à attribuer uniquement à la faveur céleste ; et toutes ces qualités heureuses reçoivent un nouveau lustre de sa jeunesse. De même que les mœurs des trois amis sont habilement préparées pour irriter l'esprit de Job , de même le caractère de l'arbitre de la dispute est ménagé avec un art merveilleux pour le calmer. Or, c'est en ce point que réside le fond du sujet ; c'est sur lui que roulent le dessein et le but de tout le poème»
Nous avons déjà remarqué quel est le terme auquel se rapporte le discours du Très-Haut , et combien il s'accorde avec le dessein et l'ensemble de la composition. Nous n'ajouterons plus qu'une seule observation. C'est que , quoique beaucoup de personnes aient eu la témérité de prétendre que ce discours manquait de convenance, et qu'il s'éloignait tout-à-fait du sujet, il n'en est cependant aucune qui ait osé avancer que la gravité des pensées n'était pas en rapport avec le personnage , ou qu'elles étaient audessous d'une si haute majesté.
Un second objet qui, dans une composition de ce genre , mérite la plus grande attention , ce sont les pensées. Elles doivent être assorties au sujet , et énoncées en un style convenable. Aristote , qui les distingue par une dénomination particulière (âiavoia), les compte parmi les parties du drame , non comme appartenant en propre à ce genre de poésie , mais comme communes à tous , et comme étant partout de la plus grande importance. Les mœurs appartiennent seulement aux personnages ; et toute composition qui a des personnages , doit aussi
DES HÉBREUX. 3. Pa7%t. LeCOll 34* 221
présenter une imitation des mœurs : mais la pensée est non-seulement de tout poème , mais encore de tout discours. Elle se rapporte autant aux choses, qu'aux personnes : pour ce qui concerne les personnes , elle s'applique principalement à l'expression des mœurs et des passions. Les exemples que nous venons de rapporter sont des exemples de pensées , en tant qu'elles peignent les mœurs. Il ne nous reste donc plus qu'à parler de l'imitation des passions , et des descriptions des choses. Mais ayant eu ci-devant à traiter en général tous ces points , nous n'avons pu nous empêcher de puiser un grand nombre d'exemples dans le poème que nous examinons, Pour montrer combien rélocution poétique a de pouvoir pour exciter les émotions de l'ame, nous n'avons pu mieux faire que d'y chercher des exemples. C'est pourquoi quelques mots suffiront pour ce qu'il^nous reste à dire à cet égard.
Le poème de Job est principalement consacré à l'imitation des passions violentes : à celle de la douleur , de la colère , de l'indignation , des altercations les plus animées. Il est surtout merveilleusement approprié pour imprimer la terreur , et partout il respire la grandeur et le sublime. Sous ce rapport , les exemples que nous avons déjà cités doivent suffire. Mais les émotions plus douces n'en sont point bannies pour cela. Le poète sait aussi employer la plainte et la \oix de la douleur pour faire naître la pitié :
« L'homme , né de la femme , 9 Ne vit que peu de jours , et est rassasié de maux : » Tei que la fleur , il brille et se fane ; » Il fuit comme l'ombre , sans s'arrêter: 9 Avez-vous donc aussi , ô mon Dieu , ouvert les » yeux sur lui ?
» Et m'amènerez- vous en jugement avec vous ?.... » Détournez de lui vos regards , afin qu'il ait quelque
» relâche , » Et qu'il se repose au jour marqué , comme le mer-
» cenaire. (a) »
Tout ce passage est orné des plus belles images ; c'est un modèle achevé dans le genre élégiaque. Bientôt la douleur s'élève avec plus de vivacité, mais en conservant encore, par intervalles , ses accens plaintifs et touchans :
« Jusqu'à quand tourmenterez-vous mon ame ,
» Et m'accablerez-vous par vos discours ?
» Déjà dix fois vous m'avez outragé ;
» Vous ne rougissez point ; vous êtes toujours endur-
» cis contre moi
» Ayez pitié de moi , ayez pitié de moi , vous du
» moins qui êtes mes amis, » Car la main du Seigneur m'a frappé.
» Pourquoi me poursuivez-vous , à l'exemple de
» Dieu ?
» Déjà ne vous êtes -vous pas rassasiés de ma
» chair ? (b) »
Texte de M. Lowth.
(a) Homo natus de mullere ,
Brevis est dierum , et satur tumultûs : Utflos emicat , et languesclt ; Fugitqne ut umbra, et non subsistit.
Etlamne super hune oculos tuos aperuisti? Et me adduces in judicium teemn?....
Remove conspectum ab eo , ut remissionis ali-
quid ha beat ; Et acquiesçât diei suo sicut mercenarius.
Job. XIV, 1.
(b) Quousquè vexabitis animam meam, Et contereris me sermonibus ?
Jàm decem vlclbus me contumellâ affecistis ; Non erubescitis , in me usquè obfirmati estis... Miseremini met , miseremini met > o vos amici
mei !
Nam Dei manus meplagâ affecit.
Ouianam insectamini me , ut Deus ? Neque carne meâ satiati estis ? Job.XIX , 2-21.
des hébreux. 3. Part. Leçon 34. 2^3 Avec quelle perfection , après avoir rappelé le souvenir de sa vie passée, Job nous peint l'Espérance se complaisant dans ses idées , ingénieuse à se créer dans l'avenir des images de bonheur ; les nourrissant avec crédulité , les décrivant et les embellissant avec tous les transports de la joie :
« Je disais : Je mourrai dans mon nid ,
» Et mes jours se multiplieront comme le sable :
» Mes racines s'étendront jusqu'au bord des eaux ,
» Et la rosée séjournera sur mon branchage :
v Ma gloire sera toujours nouvelle,
» Et mon arc se renouvellera dans ma main :
» Les hommes m'entendront, et resteront dans l'at-
» tente ; » Ils se tiendront en silence , attentifs à mon dessein : » Lorsque j'aurai parlé , ils ne répliqueront rien ; » Mes paroles couleront doucement sur eux : » Ils m'attendront comme la pluie ; » Et ils ouvriront la bouche , comme à la pluie du
» soir, {a) »
On peut encore rapporter à l'imitation des passions , certaines circonstances que l'écrivain va puiser dans le sein même de la nature, et dans les émotions vraies de l'ame; rien n'est plus propre à répandre de l'éclat sur les descrip-
Texte de M. Lowth.
(a) Proindè dlcebam : In nido meo exspirabo ; Et ut arenam multiplicabo dies : Rudlx mea sese dllatabit ad aquas ; Et vos commorabitur in ramo meo :
Gloria mea semper erit mecum recens ; Et arcus meus in manu meâ renovabitur : Me étudient , et exspectabunt ; Et ad consûium meum intenti tacebunt:
Postquam locutus fuero , nihil iterabunt ; Et super eos stillabit oratio mea:
Et exspectabunt me , utpluviam ; Et os suum diducent ad imbrem serotinum.
Job. XXIX , 18 et seq.
tions de tout genre. Nous nous contenterons d'un seul exemple choisi entre beaucoup d'autres. La nature a voulu que ce que nous désirons avec le plus d'ardeur, mais qui nous arrive contre notre attente, nous parût incroyable, lors même que nous le voyons et que nous le sentons. Ainsi , Job dit au sujet de Dieu :
« Si j'invoquais le Seigneur, et qu'il me répondît, » Je ne pourrais croire qu'il veuille exaucer ma » prière, (a) »
Par où il exprime avec énergie la majesté et la sévérité de Dieu , en même temps que l'humiliation et le désespoir qu'il éprouve lui-même. Ailleurs , en parlant de ses protégés , il dit aussi :
.« Je leur sourirai , et ils ne le croiront pas. {b) »
Et par ce trait , il agrandit tout à la fois l'idée de son autorité , de sa dignité que la bonté tempère , et celle du respect inaltérable que lui portent ceux qui lui sont soumis. Enfin , en appliquant cette même et unique circonstance au cheval de bataille , il peint merveilleusement l'ardeur , la vivacité de ce noble animal , et l'instinct passionné qui l'entraîne au combat :
« Tremblant et frémissant il dévore la terre ,
» Il ne peut croire que ce soit le son de la trompette,
» qui se fait entendre.
» Si elle continue , il s'écrie : Allons ; » Et de loin il sent le combat , » La voix tonnante des chefs et le cri de l'armée, (c) »
Texte de M. Lowth.
(a) Si invocavero , et mihi responderit ,
Non crederem quod exaudiverit vocem meam.
Job. IX , 16.
(b) Adridebo eis , non credent. Job. XXIX, 24.
(c) Cum trepidatione etfremitu vorat terram ; Nec crédit , quod lubx sit sonitus ;
des hébreux. 3. Part. Leçon 34. 225 Ce passage si généralement admiré, nous montre clairement toute l'excellence cle cette composition , pour ce qui concerne les descriptions. On peut en même temps en conclure, que dans beaucoup d'autres de ces peintures , nous remarquerions une propriété et une convenance non moins frappante entre les pensées et les objets décrits , si nous étions également assurés de quels animaux parle le poète , et quelle était leur nature. Pour porter un jugement juste sur une description , il faut avoir, de l'objet décrit, une connaissance aussi claire que l'écrivain , et s'en former une idée semblable à celle qu'il s'en fait lui-même. L'idée du tonnerre est sans doute une idée commune à tous les bommes. Voyons de quelle manière Eliu Fa rendue :
« Mon cœur en est aussi saisi d'épouvante ,
» Il bondit et s'élance hors de sa place.
» Ecoutez attentivement le frémissement de sa voix ,
» ( du tonnerre , ) » Et le murmure qui sort de sa bouche. v II vole en droite ligne dans toute l'étendue des
» cieux , » Et sa lumière brille jusqu'aux extrémités de la terre » Sa voix rugit ensuite ; » Sa voix tonne avec majesté , » Et on ne peut en retrouver la trace , après qu'elle
» s'est fait entendre, {a) »
Pergentejam tuba , dicit : Euge ; Et à longinquo odoratur prxlium , Tonitru principum et clangorem.
Job. XXXIX, 24.
(a) Ob hoc etiam expavescit cor meum , Et subsultim trépidât è sede sua :
Avlentè audite vocis ejus fremitum , Et murmur guod ex ore ejus egrcditur* Sub omne cœlum rectus ejus impetus , Et lumen ejus in extremas oras terrée.
Post illud rugit vox :
22b DE LA POESIE SACREE
Il serait inutile de nous arrêter à de plus longs détails. Ce poème nous fournit en abondance et nous présente partout les plus beaux exemples en tout genre , soit pour les pensées et les images , soit pour l'élocution. Pour tout dire en un mot , la majesté du style y répond à l'élévation du sujet ; sa force et sa vivacité ? à l'impétuosité des passions qui y sont peintes ; et de même que cette composition l'emporte sur tous les autres monumens de la Poésie hébraïque , pour l'ordonnance et la disposition , de même aussi elle n'est inférieure à aucune autre pour la sublimité du style et l'élégance soutenue de l'exécution. Une observation que nous ne devons pas omettre , c'est que surtout la construction poétique de la période est de la dernière perfection et de la plus grande régularité ; mérite qui se fait remarquer dans presque toutes les compositions hébraïques de la plus haute antiquité; et l'art de cette construction t comme le demandaient la noblesse et l'étendue de ce poème, consiste plutôt dans une structure régulière de la période , et une distribution exacte de ses membres , que dans l'opposition des mots , ou une recherche trop étudiée de ce que nous avons appelé le parallélisme*
Intonat voce majestatls sux ; Neque investigari poterit , cùm audita juerit , voxejus. Job. XXXVII, 1.
REPRÉSENTÉE SUR LA FENETRE ORIENTALE DE LA CHAPELLE DU COLLÈGE DE WINCHESTER.
POÈME DE M. LOWTH.
Oi l'art du peintre se montre l'émule de la nature , c'est pour exciter en nous le respect et l'admiration, pour agrandir notre esprit et charmer nos regards , conduire la vertu , des yeux dans le cœur , et enlever lame sur les ailes de l'extase. Devant ses productions , le pieux comtemplateur se réveille : à l'aspect des figures célestes qu adorait sa pensée , un zèle pur le saisit ; il les contemple , et il brûle ; l'ardeur quelles respirent pénètre dans son sein , et il se transforme en ce qu'il voit , il rivalise avec une perfection idéale.
Savant artiste , que les traits de ton pinceau sont sublimes ! Ils répriment notre ravissement par une crainte respectueuse. Tandis que tu suis à travers sa descendance mortelle , le Dieu à la fois héritier et auteur de la race de Jessé , ton hardi dessein nous enchante ; et en un divin sujet nous reconnaissons une main divine. Ton nom , tes honneurs et ta gloire vivront , tant que le jour renaissant éclairera ton ouvrage. Ah ! puisse ma muse recevoir de sa sœur , et mon vers de ta touche , une émanation qui l'anime,
qui le revête de couleurs vives , brillantes et naturelles comme les tiennes !
Quelle figure vénérable repose là sur la terre, le front tourné vers le ciel ? Un sommeil léger et doux semble clore ses yeux; l'auguste vieillard implore les secours célestes , et l'ange, gardien fidèle , est debout à ses pieds. Ces formes grandes et majestueuses , cet air divin révèlent l'auteur de la race du Messie, (i) De cette racine s'élève la tige promise; ses rameaux sacrés montent jusqu'au ciel ; chacun de ses rejetons porte quelque héros , et fleurit, dans sa fécondité glorieuse , chargé d'une race de rois. L'Arbre éternel étend ses bras à l'entour, et la branche toute-puissante couronne son mystique sommet.
Dès son aurore , la gloire de la lignée divine brille d'une splendeur parfaite : David l'exprime tout entière ; le bon , le grand David , roi , héros et homme accompli. Il est assis, montrant un front serein ; ses doigts agiles touchent la harpe d'or ; et il unit à l'inspiration prophétique , l'enthousiasme du poète. Regardez avec quel art il frappe les cordes sonores , inspiré par le Dieu qu'il chante. Silence ! notre oreille nous tromperait-elle ? De sa bouche coule avec douceur un chant céleste. O grand peintre ! si ton art
Î)Oiivait arrêter le son dans sa fuite , et peindre a voix resserrée en un rhythme magique ; si le soleil , comme au temps de l'harmonieux Memnon, pouvait de ses rayons toujours croissans , animer la parole figurée , David attirerait les anges attentifs à une mélodie aussi suave que la leur.
(1) Jessé.
DE JÉSUS-CHRIST. 22g
De ce côté brillent les fils du monarque, les uns l'honneur, les autres l'opprobre de leur race. Là , l'incestueux Amnon déploie tout son orgueil ; il relève sa robe d'une main , de l'autre il tient ï'épée.Vain , arrogant , il prend un essor téméraire , et le défi ride son front farouche. Ici, Absalom porte un sceptre usurpé : ces honneurs qu'il a envahis manifestent toute sa honte ; lâche usurpateur, qui montre dans le même homme , le sujet rebelle et le fils ingrat.
Au milieu de la royale famille , voyez Nathan debout : dans l'ardeur qu'il respire , il semble parler; il lève la main; ses regards nous découvrent rémotion de son ame , et l'éloquence accompagne tous ses mouvemens. Tel , et non moins sévère, parut ce prophète apportant au roi coupable le décret fatal du Seigneur, lorsqu'à sa voix , un trait soudain perça le cœur de David , plein du sentiment de son crime, et condamné par sa propre bouche : décret terrible, si ce prince eût trouvé dans son Dieu un juge aussi rigoureux que lui-même ! Mais l'homme , dès sa naissance , contracte alliance avec la fragilité. Une pureté parfaite n'habita jamais sur la terre. Quoique la vertu tienne les rênes de Famé , quoiqu'elle palpite avec le cœur, et circule dans toutes les veines , à la source la plus pure se mêlent toujours quelque alliage grossier , quelque teinture de l'homme.
Quel est celui qui médite si profondément ? Il semble, en son esprit , peser le genre humain dans les balances de la raison ; la grave contemplation tient ses yeux immobiles. Je reconnais
23o LA GÉNÉALOGIE
le savant, le sage des sages, (i) Comblé de tous les biens que peut souhaiter un homme , qu'un prince peut réunir , il ne prononce pas moins , du fond de sa grande ame , qu'un tel bonheur n'est que vanité. Voyez dans ses mains sacrées, le Temple , dont l'image rétrécie , mais fidèle, jette un si grand éclat : magnifique monument , ravissante merveille ! Ses portes solides sont d'or, son toit est d'un or radieux : l'Arche de l'alliance , déposée dans le sanctuaire , verse une lumière vive , éternelle , infinie. Au dessus , Dieu lui-même est présent 5 la gloire ineffable éclate , et ses inépuisables rayons lancent au travers des nuages qui leur résistent en vain , une splendeur éblouissante.
Mais l'oppression cruelle déchire le royaume de Roboam. Voilà cet homme vain , ce prince frivole qu'inspiraient l'orgueil et l'outrage ; le sceptre chancelle dans ses mains , la révolte triomphe dans son empire. Le monarque insolent et ses conseillers présomptueux puisent et l'opprobre et la haine dans la source toujours féconde de la corruption.
Asa , tu parais sur ton trône ; la justice t'accompagne pendant la paix ; la victoire , pendant la guerre. Tant que tu fais de la vertu ton épée, et du ciel ton bouclier , tu dissipes sans peine tes ennemis dans le combat ; tu reviens en triomphe, chargé de dépouilles, et l'Ethiopie désolée pleure la moitié de ses enfans basanés. Mais ta faible piété succombe , tu échanges la protection divine contre des secours humains , et les
(1) Salomon.
lauriers se flétrissent sur ton front ; il n'est point d'art , de plantes salutaires qui puissent te sauver : non , ce n'est point le ciel qui a changé , prince apostat , c'est toi.
Une telle faute voulait une grande expiation ; regardez le fils (i) , et vous pardonnerez au père. Homme , il est plein de bonté ; roi, toutes les vertus l'inspirent. Autour de son trône habitent le bonheur , l'aimable paix , par qui tous les fronts s'épanouissent , tous les visages sourient. Comme , lorsqu'il traversait une aride solitude, où la sécheresse pesant sur la terre avait exhalé son souffle dévorant , on vit les eaux dociles à la voix du prophète (2) , accourir dans les plaines altérées ; car Josaphat était là 5 des sources nouvelles jaillissant de toutes parts , les campagnes fleuries reprirent leur gloire , et l'abondance épancha sa corne sur le désert : ainsi ce prince parle du haut de son trône , et les vertus , à sa voix , relèvent leurs têtes languissantes ; il marche , et la vérité sa compagne triomphe , l'oppression fuit , la justice lève ses balances. Voyez sur son bras , l'aigle , symbole du pouvoir et de la victoire : l'oiseau tressaillant de joie , annonce un triomphe mémorable ; il salue le monarque de ses ailes déployées. Les fiers enfans de Moab préviennent le coup suspendu sur leurs têtes, et fondant les uns contre les autres , tombent sans ennemis. (3) Ce héros pieux a fléchi le ciel par sa prière ; sa foi vaut une armée , son vœu un combat.
(1) Josaphat.
(2) Elisée. Voyez IV. Rois, chap. III.
(5) Voyez II. Paralip. chap. XX.
Toi aussi , Osias , le Ciel bénit ta destinée ; et tes jours brillèrent pleins de belles actions, jusqu'au moment où , dominée par une aveugle frénésie , ta main impure voulut envahir l'encensoir : le venin de la lèpre courut aussitôt sur tes membres , et la corruption devint ton vêtement.
Le pieux Joatham brille , héritier du trône et des vertus de son père. Le voici , ce héros qui dompta la rage des fils d'Ammon , qui abreuva son glaive de leur sang. Et toi , Achaz , fléau de Juda , devais-tu de ta vile présence ternir la gloire de ta race ? Regardez ce roi infâme , qui porte un sceptre de fer. Son successeur est le seul bienfait qui soit venu de lui , Ezéchias, fils excellent d'un détestable père. Il règne , et la piété exilée revient ; elle brille encore dans sa pureté naturelle , et sa présence rend la lumière aux temples déserts. Le souverain de l'orgueilleuse Assyrie (i) , entraîné par un sort funeste , défie le ciel au combat , en élevant avec fierté son épée redoutable. Ce roi impie est renversé par ses propres menaces qui enflamment le courage de son généreux ennemi. A la voix du Seigneur , l'ange des vengeances descend du ciel , secouant dans ses mains le glaive de feu : il vole à travers la tempête , la contagion marche devant lui , à sa suite la désolation pâle trempe ses pieds dans le sang. Ceint des ombres de la nuit , il passe à travers l'armée superbe , en semant la mort ; vin souffle dévorant le suit , et il commande au carnage de ne pas suspendre ses fêtes cruelles, que l'épée assouvie ne soit
(1) Sennachérib. Voyez IV. Rois, chap, XIX,
ivre de sang. Mais , ô prince pieux ! de quoi te profiteront et ton sceptre affermi , et l'Assyrien immolé ? Ton ame soutient maintenant son dernier combat , et l'haleine froide de la mort glace les sources de ta vie. Que vois-je ? Le ciel propice renouvelle tes jours fragiles ; il veut que quinze années roulent encore sur ta tête, (i) Le soleil retournant en arrière , répète sa course , et le jour qui penchait vers sa fin se prolonge, ainsi que ta vie. Que la nature incertaine bouleverse son cours ; que le jour oublie de se reposer, le temps, de courir; tes enfans, ô Seigneur, demeureront encore inébranlables ; ta miséricorde toujours constante sera éternelle ; ses rayons salutaires luiront sur eux , plus brillans et plus fidèles que les rayons du soleil.
Contemplez enfin un prince attendu longtemps , le dernier des bons rois , prédit dans les anciens jours , quand l'autel de Béthel fit entendre son nom à venir, en s'ouvrant au nom de Josias. (2) Prince béni de Dieu , toutes les vierges de Juda soupirent de lugubres chants sur tes cendres qu'elles arrosent de leurs larmes; pour toi , la triste Sion exhale ses plus douces plaintes , et le prophète épanche ses lamentations mélodieuses.
Mais Sion si belle et si grande autrefois , tom-7 bée maintenant, est assise dans la poussière ,* sans consolation en son malheur. Son cœur saigne , ses yeux pleurent sans cesse , et la douleur lui arrache des sanglots. Captive désolée, ô Jé-
(1) Voyez IV. Rois , chap. XX.
(2) Voyez III. Rois , chap. XIII.