‹ Leçons sur la poésie sacrée des hébreuxChapitre 3 sur 27 · II. Reg. XIX · texte numérisé non relu

II. Reg. XIX

Il n'est donc pas fort nécessaire de nous occuper à rechercher de quelle sorte de complaintes les Hébreux faisaient usage dans leurs funérailles. Cependant , puisque les livres saints nous en fournissent des exemples, nous en rapporterons un ou deux. Le prophète de Béthel (i) recueille le corps de l'homme de Dieu qu'un lion avait déchiré , et le porte à la ville pour l'ensevelir; il le place dans son tombeau , et on le pleure , en s'écriant : « Hélas ! mon frère ! » De même , dans Jérémie , le Seigneur fait entendre ces paroles à Joakim , fils de Josias , roi de Juda :

« On ne le pleurera point , en disant : Hélas ! mon » frère ! ou Hélas ! sœur malheureuse !

» On ne le pleurera point , en disant : Hélas ! ô sei- » gneur ! Hélas ! o prince glorieux {à) ! »

Ces exclamations suffisaient à la nature et à une douleur sans art ; mais une douleur commandée par le devoir, et dont il fallait faire montre , demandait quelque chose de plus raffiné. Elle s'appliquait à exprimer avec plus d'étendue et de soin , les pensées et les sentimens qu'elle ne pouvait rendre par des sanglots; elle s'étudiait non-seulement à adoucir son affliction, en l'exhalant au dehors, mais encore à la faire partager aux autres, et à tirer des larmes de tous les yeux. Ainsi , lorsque Abner eut succombé dans les pièges que Joab lui avait dressés, David, qui avait ignoré ces trames criminelles , qui en éprouva la plus vive douleur, mais [qui n'osa punir le meurtrier , à cause du

(i)HI. Rois, XIII, 3o.

Texte de M. Lowth.

(a) Non lugebunt eum , Ah mi f rater ! vel Ah soror! Non lugebunt eum , Eheu domine ! Eheu viri majestm! Jerem. XXII, 18.

des hébreux. 3. Part. Leçon 22. 25 malheur des circonstances , et parce qu'il venait de monter sur le trône ; voulant cependant se justifier et justifier Aimer auprès du peuple , se charge en personne du soin de le pleurer :

« Il élève la voix ; il pousse des cris de dou- » leur auprès de sa tombe ; et tout le peuple le a pleure avec lui. (1) »

Bientôt appelant à son secours la poésie et la versification , il imprime une impulsion plus forte à la douleur générale.

« Le Roi fit entendre cette plainte sur Abner:

« JNon , Abner n'est point mort comme meurent les

» coupables.

» Tes mains , ô vaillant guerrier , n'ont point été

» liées ; tes pieds n'ont point été chargés de fers. » Mais tu es tombé , comme tombent les justes devant

» les enfans de l'iniquité. »

« A ces mots , le peuple entier redoubla ses » larmes. (2) »

Ces démonstrations inutiles d'une douleur

(1) II. Rois, III , 32 et suiv.

Texte de la Vulgate.

(2} Lcvavit rex David vocem suam , et flevlt super tumu- (um Abner : flevit autem et omnls popuhts.

Plangensque rex et lugens Abner , ait : Nequaquàm ut mort soient ignavij ynortuus est Abner.

Manus tucv Ugatœ non sunt , et pedes tut nonsunt compedibus aggravati ; sed sicut soient cadere coram filiis iniquitatis , sic corruisti.

Congeminansque omnis populus flevit super eum. II. Reg. III ,32—54.

Vers de M. Lowth.

An périt Abnerus scelerati more nocentisque ?

An reus infami criminel morte lait?

At tibi non fortes violârunt vincla lacertos >

Pressitve indicjnos dura catena pedes:

Heu ! secure doit , et dictis confise malorum l

Fraude et mentito captus amore péris !

même réelle , qui se persuade qu'il ne peut y avoir d'excès dans les honneurs rendus aux morts ; l'emportement de cette passion violente qui s'écoute avec trop de complaisance, et qui préfère ce qui l'irrite à ce qui peut la guérir ; enfin , cette opinion importune qui , dans tous les temps , s'est emparée de l'esprit de l'homme, que c'est une justice et un devoir de s'affliger cruellement à la mort de ses proches : tous ces motifs donnèrent naissance à la coutume qui s'introduisit d'abord chez les Hébreux, d'où elle se répandit chez les Phrygiens (i) et jusque chez les Grecs et les Romains , d'appeler aux funérailles des personnes qui se louaient à prix d'argent pour pleurer. Presque toujours cette fonction était remplie par des femmes ; soit qu'on jugeât qu'elle leur convenait davantage , à cause de la faiblesse ordinaire à leur ame ; soit que la flexibilité de leur esprit , leur sensibilité , leur voix douce et touchante fussent cause qu'elles s'en acquittaient avec plus de succès. Dans toutes les occasions , on trouvait de ces femmes habilement formées à l'art de pleurer , et toujours prêtes à engager , pour un salaire , leurs gémissemens et leurs larmes. Le premier mérite de cet art , comme de tous les autres , c'est d'imiter la nature ; aussi donnaient-elles presque toujours à leurs complaintes , la forme de celles qu'une véritable douleur, qui n'écoutait que la nature , faisait entendre dans de semblables circonstances. Les périodes en étaient courtes , plaintives , pathétiques , simples et sans ornemens ; tournées cependant et travaillées avec un peu plus de soin , parce

(1) Voyez Jos. Scaliger. Conjectanea in Varroncm^de ling» lat. pag. 76, edit. R. Stepb.

des hébreux. 3. Part. Leçon 22. 27 qu'elles suivaient une certaine mesure , et qu'elles devaient se chanter au son des flûtes. (1)

On aperçoit beaucoup de traces de cette coutume dans les écrits des prophètes , qui , par un procédé d'une élégance singulière, sont dans l'usage de terminer les prédictions des calamités dont ils menacent les villes et les peuples, par une sorte de complainte funèbre. Quelques exemples éclairciront encore mieux ce que nous venons d'avancer, et serviront en même temps à confirmer ce que nous avons dit jusqu'ici de cette coutume.

Amos , adressant la parole aux Israélites , et leur annonçant les ravages et la ruine de leur pays , leur dit :

« Ecoutez cette parole et cette plainte funèbre que

v j'élève sur vous :

» La maison d'Israël est tombée , et ne se relèvera

» plus désormais ; » La fille d'Israël a été renversée sur sa terre natale ,

» et nul ne pourra la redresser. (2) »

Peu après , il ajoute :

» C'est pourquoi voici ce que dit le Seigneur , le Dieu

» des armées :

» Que clans toutes les places retentisse la plainte ; » Que partout au dehors se fasse entendre cette pa-

(1) Note de M. Lowth. — Voyez saint Matth. IX , 23 ; et Lightfoot, Exercit. Hebr. et Talmud. in locum. '

'Texte de la Vulgate.

(2) Audlte verbum istucl , quod ego levo super vos planetum : Domus Isrëat cecidit , et non adjiciet ut resurgat.

Virgo Israël projecta est in terrain suam , non est qui suscitet eam. Amos, V , 1 et 2.

Vers de M. Lowth.

Audite vatem luctuum prxnuntium ;

Audite lessum funebrem :

Occidit! œternàm virejo occidlt Israèïis !

Etjacet in patrio nuda , relicta solo !

» rôle : Hélas ! hélas !

» Qu'à cette plainte soit appelé le laboureur ; » Et à ce chant funèbre , ceux qui sont instruits dans

» Fart de pleurer. (1) »

Ainsi s'exprime encore dans une occasion à peu près semblable le Dieu des armées , par L'organe de Jérémie :

« Appelez celles qui pleurent aux funérailles, et

» qu'elles viennent ; » Envoyez vers celles qui excellent dans l'art de pleu-

» rer, et qu'elles accourent; » Qu'elles se hâtent , et commencent leurs plaintes

» sur nous ; » Que nos yeux versent des pleurs , et que nos pau-

» pières laissent échapper des ruisseaux de larmes ,

» parce que ce chant de deuil a retenti dans Sion : » Quels ravages , quelle ruine cruelle a fondu sur

» nous!

» Nous avons abandonné notre terre natale ; nos ten-

» tes ont été renversées.

» Ecoutez donc, ô femmes, la parole du Seigneur,

» et que vos oreilles recueillent les discours de sa

» bouche.

» Apprenez à vos (ils des accens plaintifs ; que cha-

» cune de vous instruise sa voisine à gémir ; » Parce que la mort est montée , et s'est introduite

« de toutes parts dans nos demeures , » Qu'elle a frappé les petits enfans au dehors , et les

» jeunes gens dans les places publiques. » Parle : voici ce que dit le Seigneur : » Les cadavres s'entasseront, comme le fumier est

» répandu sur la face de la terre ,

Texte de la Vulgate.

(i) Proptcreà liœc dicil Dominus Deus exereituum domina-

tor ; In omtùbus ptaleis planctus , et In cunctis quœ forts sunt,

dicelur : Vce vœ ; et vocabunt agricolam ad luctum , et ad

planctum eos qui sciant plangere. Amos , V , 16.

Vers de M. Lowth.

Eheu , per urbem , per vias , Eheu ! sonet ;

Eheu ! per omnes viculos : Doctisque juncjat prxjîcarum luctubus

Rudem colonus nœniam.

des hébreux. 3. Part. Leçon 22. 29

» Comme les épis s'accumulent derrière le moisson- » neur, lorsqu'il n'y a personne pour les amas- » ser. (1) »

On rencontre dans les prophètes beaucoup de morceaux semblables , où , comme dans ceux-ci , il est fait mention , d'une manière trèsclaire , de cette coutume à laquelle ils doivent

Texte de la Volgate.

(1) Hœc dicit Dominas cxercituum Dcus Israël : Contemplamini , et vocale lamentatrices , et ventant ; et ad eas quai sapientes sunt mittitc, et properent :

Fcstincnt , et assumant super nos (amentum : deducant ocull nostri lacrymas , et palpebrœ nostree defluant aquis.

Quia vox lamentationis audita est de Sion : Quomodô rastati sumus et confusi vehementer? quia dercliquimus terrain , quoniam dejecta sunt tabernacula nostra,

Audite ergà , mulieres , verbum Domini , et assumant aures vestrœ sermonem oris ejus , et docete filias veslras lamentum , et unaquœque proximam suam planctum ;

Quia ascendit mors per fenestras nostras , ingressa est domos 7iostras , disperdere parvulos de foris , juvencs de plateis.

Loquere : Hœc dicit Dominus : Et cadet morticinum hominis quasistercus super faciemregionis yet quasi fenum postlergum mçtentis , et non est qui cotligat. Jer. IX , 17.

Vers de M. Lowth.

Luctûs perltas hue vocale fœminas ,

Mœstx scientes nxnix : Orsœ ejulantijlebiles modos choro

Fer aie carmen prxcinant ; Ut mollis omnes humor in gênas fluat ;

Fluant perennes lacrymx.

Nunc , nunc ad aures lugubris fertur sonus Sionis altx à mœnibus :

Funditùs occidimus ! natalia linquimus arva! Linquimus heu patrii dulcia tecta soli!

Adhuc Jehovaflebiles cantus jubet ;

P arête jussis , prœjîcœ !

Docete mœstos virgines lessi modos ; Docete vicinas nurus :

Mors urbem invadit! rapit heujuvenesqiœsenesquel

Sxvit acerba domi ! sxvii acerba foris ! Corporafusajacent, vacuis projectus in arvis Utfimus, ulque jacet falce recisa seges.

3o DE LA POÉSIE SACRÉE

et leur origine et leur forme. Il en est d'autres qui, quoique n'offrant aucun des caractères des chants funèbres , et n'en portant point le titre, n'en appartiennent pas moins à cette même classe , et dont , par conséquent , on sentirait mal les beautés réelles et l'élégance particulière, si l'on ne les y rapportait pas. Les exemples que nous avons cités suffisent pour faire connaître cette espèce de poésie, et pour montrer comment, à l'imitation des accens d'une douleur véritable , l'art sut composer ces complaintes ; et comment, en partant de ces essais, elles furent amenées , chez les Hébreux , jusqu'à la forme d'un poème régulier. On l'apercevra encore plus évidemment, en examinant , d'après la coutume observée pour les chants funèbres, les Lamentations de Jérémie , la plus remarquable de toutes les compositions de ce genre qui existent aujourd'hui, et sur laquelle, sans cette attention, il est impossible de porter un jugement exact.

Nous allons donc examiner rapidement ce poème , en traitant d'abord de sa nature et de sa forme ; ensuite du mètre qui y est employé ; enfin , du sujet , des pensées et des images qu'il nous présente.

Les Lamentations de Jérémie ( car c'est avec raison et dans un sens très-exact que le titre en annonce plusieurs) sont une suite de complaintes sur un même sujet , dans lesquelles a été observée la forme des chants funèbres , et qui , composées , chacune en particulier , de plusieurs périodes , ont été réunies et renfermées dans une seule et même collection. Ainsi , prétendre y trouver un plan général , ordonné avec art , une distribution régulière de parties , de la suite

DES HÉBREUX. 3. Part, LeÇOll 22. 3l

et de la liaison dans les idées , enfin , une élégance recherchée et soutenue, serait exiger de l'auteur ce qui s'éloignait de son dessein. Occupé à rendre en quelque sorte les derniers devoirs à sa patrie expirante , et chargé , pour ainsi dire, de la fonction de ceux qui pleuraient aux funérailles , il exprime et épanche sur-le-champ , et comme si ce triste spectacle était sous ses yeux, tout ce que de si grands malheurs font naître dans sa pensée , tout ce qui peut en peindre l'excès et émouvoir la pitié , tout ce que lui inspire la douleur qui le presse. Il s'attache et s'arrête long-temps aux mêmes idées; par des expressions , des images , des figures nouvelles , il les varie et les développe , de sorte qu'on peut dire que son ouvrage est plutôt une réunion et un amas d'idées presque semblables , qu'un enchaînement ingénieux et une exposition savamment graduées de pensées différentes : non que nous voulions faire croire que l'auteur n'a suivi aucun ordre dans sa composition , et que le passage d'une idée, d'une image, d'une personne, d'une figure à l'autre, ne soit souvent aussi bien ménagé qu'élégant. Nous disons seulement, que ce poème n'étant qu'un amas de périodes séparées , dans lesquelles on a imité la forme particulière aux chants funèbres , sa nature et le but qu'on se proposait n'exigeaient pas et même ne pouvaient comporter cette ordonnance et cette distribution régulière qu'on remarque dans la plupart des autres compositions poétiques. Celle-ci est divisée, dans sa totalité, en cinq parties : dans la première, la seconde et la quatrième, c'est le prophète qui parle, ou bien Jérusalem dont il rapporte les discours; dans la troisième, c'est un chœur de Juifs repré-

sentes par un coryphée , comme c'était l'usage des Grecs; dans la cinquième, qui forme une sorte d'épilogue , la nation Juive tout entière déjà amenée en captivité , répand ses larmes et ses vœux devant le Seigneur. Cette dernière partie est divisée en vingt-deux périodes , suivant le nombre des lettres de l'alphabet. Mais de plus , toutes les autres sont distribuées selon l'ordre alphabétique , d'après leurs lettres initiales; ce qui nous fournit le moyen de faire quelques observations sur le mètre que le poète a employé.

L'ordre alphabétique de la première lettre des vers était observé , par les Hébreux , pour aider la mémoire ; mais ils ne l'employaient pas au hasard , ni à volonté ; c'était seulement lorsque les idées n'étaient point liées et unies ensemble par leur nature ni par celle du sujet. On sait que cette pratique a été et est encore familière aux Syriens, aux Arabes et aux Persans, (i) Les remarques que nous avons déjà faites doivent rendre sensible tout l'avantage que le prophète a pu trouver dans cette forme. TePe est la marche qu'il a suivie à cet égard : des cinq parties qui composent la totalité de son ouvrage , chacune est partagée en vingt-deux strophes ou périodes. Ces périodes , dans les trois premières parties , sont à trois membres ; c'est-à-dire , que chacune est formée de trois vers : seulement dans les deux premières parties , on remarque une période unique à quatre membres , et formée de quatre vers. Dans les quatre premières parties , la lettre initiale de chaque période suit

(1) Note de M. Lowth. — Voyez Assemani , Biblioth. Orient, vol. III, pag. 63, 180 , 188 , 528.

des hébreux. 3. Part. Leçon 22. 33 l'ordre de l'alphabet ; mais , de plus , dans la troisième , les trois membres ou vers de chaque période commencent par la même lettre ; ce qui, dans ce poème , fixe d'une manière assurée les limites de chaque vers , tandis que dans les autres compositions, où les vers n'offrent pas des marques aussi certaines et aussi constantes , ils sont déterminés , avec presque autant de certitude , par la division des membres qui composent la période. Ainsi, dans la quatrième partie, toutes les périodes paraissent évidemment formées de deux vers , de même que dans la cinquième , quoique l'ordre alphabétique ne soit pas observé dans cette dernière ; mais il y a encore cette différence , que celle-ci a des vers beaucoup plus courts que les autres parties.

La longueur de ces vers mérite d'être remarquée : ici il ne peut y avoir d'erreur. Nous y distinguons clairement des vers plus longs à peu près de moitié que ceux qui se rencontrent presque partout ailleurs. Leur mesure moyenne paraît être de douze syllabes ; il y en a quelquesuns qui excèdent ce nombre , de deux ou trois syllabes , et quelques autres qui ont deux ou crois syllabes de moins. Quoiqu'en effet on ne puisse rien établir de bien certain et de bien déterminé sur le nombre des syllabes, (car nous r>e nous arrêtons pas aux rêveries des Massorettes, ) on peut cependant former à ce sujet des conjectures très-probables. Cette construction particulière employée par le poète , ne doit point être regardée comme indifférente. Il a sans doute préféré cette espèce de vers, parce qu'il était plus abondant , plus coulant , plus doux , plus convenable à la douleur et à la plainte , et peut-être encore parce que telle était

la longueur de ceux dont les pleureuses à gages composaient leurs chants funèbres : car tous les morceaux de ce genre qu'on trouve dans les prophètes , et où l'on a pris ces chants pour modèle , sont tous également en vers de cette espèce. Si cette observation est fondée , nous avons retrouvé le véritable vers élégiaque des Hébreux. Il est à remarquer que cette espèce de vers a été employée dans d'autres sujets , comme l'ont aussi pratiqué les Grecs et les Romains , et que plusieurs poèmes, qu'on peut à juste titre regarder comme des élégies , mais qui ne sont pas formés de périodes détachées à la manière des chants funèbres , sont écrits en une autre espèce de vers usitée beaucoup plus souvent.

Telles sont les observations que nous fournissent la forme générale et la versification de ce poème. Il ne nous reste plus que quelques courtes remarques à faire sur ce qui en fait le sujet , et sur son elocution.

Que les Lamentations aient pour sujet la ruine de la ville sainte et du temple , le renversement du trône de Juda , et l'extermination du peuple Juif, et que ces événemens y soient non prédits et annoncés comme devant arriver , mais décrits et racontés comme ayant déjà reçu leur accomplissement , c est ce qui résulte si évidemment du poème entier, que toute preuve, à cet égard, devient superflue. Cependant quelques auteurs d'une grande autorité ont pensé que ce poème avait pour objet la mort de Josias. (1) Le prophète y déplore , avec une telle

Ci) Note de M. Lowth. — Josephe , saint Jérôme, Usserins , etc.

Addition du Traducteur. — On peut y ajouter M. Michaélis , qui , dans une longue note placée ici , embrasse et défend la même opinion.

des hébreux. 3. Part. Leçon 22. 3T> étendue et une si grande richesse d'ornemens , le désastre de sa patrie , qu'on ne peut s empêcher de reconnaître qu'il a parfaitement rempli son douloureux ministère. A notre avis , on ne trouvera pas un autre poème où , dans un espace aussi resserré , on rencontre un choix d'images aussi heureux , aussi varié , aussi brillant. Quoi de plus élégant et de plus poétique , que la peinture de cette cité naguère si florissante , et reine des nations , maintenant assise dans l'abandon , la douleur et le veuvage , délaissée par ses amis , trahie par ses proches , levant inutilement les mains , et ne trouvant personne qui daigne la consoler ; que l'image de ces rues de Sion dans le deuil , et qui regrettent le concours qui animait ses solennités ? Quoi de plus tendre et de plus touchant que ces plaintes:

« Serez-vous donc insensibles à mes maux , ô vous

» qui passez en ces lieux ? regardez, et voyez » S'il fut jamais une douleur égale à la douleur qui

» a fondu sur moi , » Depuis que le Seigneur , dans le feu de sa colère ,

» m'a plongée dans l'affliction.

» C'est pour cela que je pleure , et que mes yeux ver-

» sent des torrens de larmes ; » Loin de moi , en effet , s'est retiré le consolateur

» qui m'aurait rendu la vie :

» Mes fils sont dans l'abandon , parce que notre en-

» nemi a prévalu, (a) »

Texte de M. Lowth.

(a) Nikilne hœc ad vos , qui per viam transitis ?

attendue , et videte Nùm sit usqnàni dolor instar mei doloris , qui

mihi inflictus est , Cùm mœrore me affecit Jehova in die irse ejus

exardescentis.

Propter hœc egofleo , oculis meis aquâ manan*

tibus ;

Mais si Ton voulait citer toutes les beautés dont brille ce poème , il faudrait le transcrire en entier. Nous n'ajouterons plus qu'une seule remarque : elle est relative à quelques passages particuliers , et principalement à la première moitié du second chapitre. S'il était quelqu'un qui pensât que le prophète , en cet endroit, s'est livré à des pensées trop hardies , et qu'il a fait usage d'expressions plus animées et plus relevées qu'il ne convient à un homme dans la douleur, et que ne le permettent dans une si grande affliction les règles établies par les rhéteurs et les critiques , nous lui rappellerions la grandeur et l'étendue du sujet, la sainteté et les sentimens religieux qui viennent s'y mêler ; nous l'inviterions à se souvenir que la nature et le but de cette composition demandaient que ces sentimens y fussent exprimés dans toute leur dignité , et même agrandis , s'il était possible: nous nous persuadons qu'après ces réflexions , il n'aura pas de peine à excuser la sublimité que le prophète a jugé à propos de déployer*

Quia longé à me abest consolator , qui mihi re-

creet animam : Desolati sunt filii met, quoniam invaluit hostis.

Lament. I, 12, 16.

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