HISTOLOGIE DE LA FAUSSE MEMBRANE
En quoi consiste ce feutrage de la fausse membrane des plaques muqueuses?
M. le professeur Charles Robin a examiné des spécimens de ces membranes et il les considère comme formées par de la fibrine lilamenteuse avec des globules de pus (À. Martin), en sorte que pour lui et pour M. Martin, la fausse membrane aurait la même constitution anatomique que celle de la diphthérie du pharynx et du larynx. 11 y a certainement de la fibrine fibrillaire dans ces membranes ; mais on trouve aussi à la limite des fragments membraneux dissociés, des prolongements rameux en forme de buisson et des cellules épidermiques reconnaissabies dans leur transformation que nous avons décrite à propos de la fausse membrane du chancre. Dans les espaces creusés soit au milieu de cellules épidermiques soit entre leurs prolongements, sont inclus les globules du pus. Je n'insiste pas davantage sur ces lésions dont je vous ai déjà entretenus à propos du chancre.
Telle est la fausse membrane qu'on peut étudier après l'avoir enlevée etdilacérée. Pour bien se rendre compte de son siège, de ses relations avec les parties voisines, il faut l'étudier en place, ce que j'ai fait sur une petite lèvre que j'ai enlevée et étudiée, après durcissement, sur des sections minces. Sur les sections comprenant l'ensemble delà petite lèvre enlevée on voit que les papilles du bord de la plaque muqueuse sont plus allongées que sur le tissu simplement enflammé de cet organe, et, au niveau de ses bords, les couches épithéliales sont épaissies très-notablement, aussi bien le corps muqueux que les couches superficielles. Le corps muqueux envoie des prolongements entre les papilles et les couches épidermiques forment des stratifications
PLAQUES MUQUEUSES DIPIITIIÉRITIQUES. 133
irrégulières en partie détachées qui s'arrêtent au bord érodé delà plaque.
Sur les préparations colorées au picro-carmin, les couches cornées sont jaunes,landis que la couche muqueuse est rouge un peu orangé et que le tissu conjonctif fixe uniquement le carmin.
Dans le point où commencent l'érosion et la fausse membrane, la couche cornée s'affaisse et la couche de Malpighi est dissociée par des globules de pus.
Sur toute la partie de la plaque recouverte par la membrane diphthérilique, celle-ci possède à peu près l'épaisseur de la couche épithéliale, de telle sorte qu'à un examen superficiel, à un faible grossissement, il semble que cetle couche soit complètement conservée. Pour compléter celte ressemblance, la partie superficielle de la fausse membrane présente une lame mince qui se colore en jaune par le picro-carmin comme l'épiderme corné.
Cependant on note, à ce faible grossissement, une dépression légère à l'union de la fausse membrane avec les couches épilhéliales normales et, de plus, les papilles offrent une disposition différente sous la fausse membrane. Au lieu d'être en effet unies avec les cellules du corps muqueux qui s'y implantent par leurs prolongements radiculaires, les papilles sont libres sous la fausse membrane et sont loin de lui être unies aussi solidement qu'elles le sont avec le corps muqueux. Ces papilles sont tuméfiées, aplaties et diminuées de hauteur au milieu de la. plaque, au niveau des portions exulcôrées.
Si l'on étudie avec un fort grossissement les diverses parties d'une semblable lésion, voici ce qu'on observe : La partie la plus superficielle de la fausse membrane, celle qui se colore en jaune par le picro-carmin, présente,
13i HISTOLOGIE l»K LA FAUSSE Mi:MI(UAM: .
sur une section perpendiculaire à la surface, des couches parallèles dans lesquelles existent quelques cellules cornées et aplaties, en voie d'atrophie; mais ce qui constitue la plus grande partie de l'épaisseur de cette couche, ce sont de fines spores d'algues microscopiques arrondies et qui l'ont saillie à la surface de la membrane.
Au-dessous de cette couche, on trouve des globules de pus et dans certains points ces globules de pus siègent au milieu d'un réticulum de fines fibrilles de fibrine. Enfin la plus grande partie de l'épaisseur des couches profondes de la fausse membrane est constituée par des cellules rondes ou globules de pus avec un enchevêtrement de fibrilles rameuses et quelques cellules épithéliales reconnaissables, ainsi que nous l'avons dit précédemment. Au contact même des papilles, et sous la fausse membrane, on trouve une substance granuleuse, semi-liquide, contenant beaucoup de cellules lymphatiques.
Dans l'examen de plaque muqueuse qui sert de type à description, le tissu conjonctif était altéré profondément et l'infiltration de cellules lymphatiques entre les faisceaux du tissu conjonctif et autour des vaisseaux se poursuivait à 2 et 3 millimètres au-dessous du réseau papillaire. La paroi externe des artérioles et des veinules était très-épaissie parle grand nombre de ces éléments cellulaires. Dans celle observation le chancre, cicatrisé depuis peu, siégeait sur la grande lèvre, tout près de la plaque muqueuse diphlhéritique, et nous avons pensé que ce voisinage devait entrer en ligne de compte comme cause de l'œdème de la petite lèvre aussi bien que de l'inflammation péri-vasculaire. Cette plaque muqueuse diphthéritique était née sur un tissu modifié par le chancre antérieur.
Dans le cas de plaque muqueuse diphthéritique qui nous
PLAQUES MUQUEUSES MPilTlIÉRITlQUES. 135
a servi pour la description qui précède, j'avais enlevé la petite lèvre qui en était le siège. Cette petite lèvre était très-tuméfiée, atteinte de l'un de ces œdèmes inflammatoires, tels que nous avons si souvent occasion d'en observer en pareil cas; aussi ai-je profité de cette pièce pour étudier historiquement les lésions de l'œdème inflammatoire.
Les plaques muqueuses de la vulve ne sont pas les seules qui puissent être couvertes de fausses membranes diphlhéritiques. Elles peuvent exister aux lèvres, aux joues, à la gorge. Ainsi, dans les plaques muqueuses qui sont représentées dans les figures 4 et 5 de la planche III, plaques muqueuses qui présentaient un type très-remarquable des petits foyers de suppuration situés dans les couches del'épithélium superficiel, (voyez les petits abcès d, c, f, de la figure 5, pl. III), il y avait aussi, à la surface de l'ulcération de l'une d'elles, une couche grise assez adhérente. La pièce avait séjourné dans le liquide de Mûller, la gomme et l'alcool lorsque j'en fis des préparations. La pseudo-membrane, examinée sur des sections perpendiculaires à la surface de la muqueuse malade, montrait des cellules épithéliales qui peuvent être considérées comme des types de la dégénérescence rameuse de l'épithélium dans la diphlhérie. La figure 1 de la planche IV montre, à un grossissement de 250 diamètres, quelques-unes de ces cellules épithéliales modifiées. Elles présentent des prolongements multiples, bizarres et irréguliers et elles sont percées de trous qui logent un ou plusieurs globules de pus. Ainsi la cellule a montre une cavité vide b et une cavité qui contient plusieurs globules de pus, c; en d on voit une cavité creusée dans une de ces cellules qui contient un globule de pus : des globules de
136 PLAQUES MUQUEUSE^ DIPHTflÉRITIQUES
pus sont situés entre les prolongements rameux des cellules aussi bien que dans les cavités dont elles sont creusées. En face de ce dessin on pourrait dire que les globules ont cheminé entre les cellules et qu'ils s'y sont logés de manière à produire là de simples échancrures, ailleurs une petite cavité complète qui contient un seul globule, ailleurs une cavité qui en contient plusieurs, ou un trou logeant un ou plusieurs globules et qui a percé la cellule de part en part. Il est probable, en effet, que les choses se passent ainsi dans le cas d'inflammation intense, sans que ce processus puisse faire perdre de vue les altérations des noyaux et les cavités creusées autour du noyau telles que nous les avons décrites précédemment et telles que nous les retrouverons dans les syphilides cutanées.
Revenons maintenant aux plaques muqueuses de la vulve et à l'inflammation qui les accompagne :
La petite lèvre est généralement œdématiée, irrégulière, comme une peau atteinte de chair de poule, comme une peau d'orange, comme dans le premier degré de l'éléphantiasis : elle est un peu transparente et imbibée de liquides. Cet état chagriné de la peau est tout simplement dû à une hypertrophie des papilles du derme qui sont allongées, dont la substance est imbibée de liquide : les couches épithéliales du corps muqueux sont aussi épaissies et enfin le tissu conjonctif du derme montre des vaisseaux très-distendus en même temps qu'entre les faisceaux de fibres les cellules fixes du tissu conjonctif sont tuméfiées. Il y a aussi quelques cellules migratrices interposées entre les faisceaux.
Cet œdème n'est pas la seule complication qui accompagne les plaques muqueuses de la vulve : il y a en bien
PLAQUES MUQUEUSES UYPERTROPHIQUES • 137
d'autres que je n'ai pas l'intention de vous décrire en détail, mais dont je vous dirai cependant bientôt un mot.
(je jype< PLAQUES MUQUEUSES IIYPEKTROPIIIQUES (Pla-
ques papulo-hypertrophiques de Fournier). — On trouve à la vulve tous les degrés entre une papule muqueuse à peine accusée par un léger relief et par une surface rouge lisse et luisante et les papules hypertrophiques qui forment la variété que nous décrivons. Ce sont tantôt des papules larges, à surface rouge, à peine érodée, faisant une saillie régulière en dos d'àne et reposant sur une base élevée et assez dure, comme on en trouve très-fréquemment sur la grande lèvre ; tantôt des plaques exubérantes, molles, grises, imbibées de suc, à surface irrégulière, chagrinée, fongueuse faisant une saillie de 1 à 2 ou 3 millimètres ou davantage. Ce sont là, à proprement parler, celles qui caractérisent ce type. Ces gros boutons, si confluents parfois qu'ils se touchent presque, et qu'ils forment une nappe continue et irrégulière depuis le pubis jusqu'aux fesses en envahissant les grandes et petites lèvres,, les plis cruraux, le haut des cuisses, tout le pourtour de l'anus, s'accompagnent d'un suintement ssnieux considérable, et exhalent une odeur fade repoussante. On en voit ici de nombreux exemples, mais il faut les examiner le jour de l'entrée des malades pour les voir dans leur développement exubérant, car elles sont rapidement modifiées par les soins hygiéniques et médicaux. Et lorsqu'on sait combien il est facile de les éviter par la propreté et les ablutions seules, on est étonné de l'insouciance et de l'incurie de certaines femmes.
I/examen histologique de ces plaques montre les mêmes lésions que celles de la papule muqueuse simple, mais poussées à un degré plus élevé. Les papilles sont beau-
138 PLAQUES MUQUEUSES ÎIYPEUTKOPIIIQL l>.
coup plus longues ; les vaisseaux des papilles sont allongés et leurs parois sont embryonnaires ; le tissu des papilles est très riche en cellules rondes emprisonnées dans ses mailles. Les couches du corps muqueux de Malpighi, la couche granuleuse et Tépiderme superficiel sont beaucoup plus épais. Tout le revêtement des cellules épilhéliales et épidermiques est en place : les cellules les plus superficielles se desquament régulièrement et s'en vont dans le liquide qui filtre à travers toutes ces couches. Nous avons dessiné dans la figure 5 de la planche I une partie d'une de ces plaques muqueuses à un grossissement de 100 diamètres. On voit que les papilles p, parcourues par les vaisseaux v, v, sont très-riches en cellules rondes qui se continuent dans le tissu conjonclif du derme t. Ces papilles sont coiffées par un épidémie extrêmement épais, ayant sa disposition régulière. Dans ce cas , la couche intermédiaire formée par des cellules granuleuses c, est composée de trois ou quatre couches de cellules, et elle est, par conséquent, plus épaisse qu'à l'état normal. Dans les couches superficielles, on trouve souvent, dans ces plaques muqueuses, des cellules cavitaires ou des cellules analogues aux cellules végétales, ou même de petits îlots de globules de pus entourés de couches cornées et s'ouvrant à la surface de la plaque.
Dans ces plaques muqueuses hypertrophiques, lorsqu'on les examine dans leur ensemble, on reconnaît que leur surface n'est plus limitée par une courbe aussi régulière que celle des plaques muqueuses simples. La longueur des papilles hypertrophiées qui les constitue n'est pas identique : les unes font une saillie beaucoup plus grande que les autres, d'où il résulte que la surface de la plaque est inégale et bourgeonnante.