HUITIÈME LEÇON
DES MODIFICATIONS IMPRIMÉES A l'iNOCULATION DE LA SYPHILIS PAR LA TRANSMISSION HÉRÉDITAIRE DE CETTE MALADIE.
Les observations et les expériraentalions que nous avons rapportées dans les précédentes leçons, tendent toutes à démontrer que le sang des syphilitiques et les liquides sécrétés par les accidents secondaires sont inoculables aux in(5ividus qui n'ont pas été afTcctés de la syphilis. Mais les observations et les expérimentations qui, au premier abord, sembleraient entraîner une conclusion directement opposée, ne fon^^ pas défaut dans la science. Les faits suivants ont été rapportés par le Dr Sarrhos et se trouvent mentionnés dans la dernière édition des Leçons sur le chancre de Ricord, publiées par le Dr Fournier :
Le Dr Pialtier,qui n'avait jamais eu la syphilis, pratiqua sur lui-même plusieurs inoculations avec le liquide sécrété par des accidents secondaires de forme variée et ne présenta jamais de symptômes syphilitiques. Ces expériences furent faites il y a quinze ans.
En 1832, M. Cullerierqui n'a jamais eu la syphilis, s'inocula plusieurs l'ois sans succès le liquide sécrété par des accidents secondaires,
Le Dr Sarrhos, qui n'a jamais eu la syphilis, s'inocula ùente fois environ le liquide provenant de diverses formes d'accidents secondaires, au mois de juillet 1852, — En juin
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1855 il écrivit qu'il n'avait point observé de symptômes S}'pliililiquos, malgré l'absence de tout traitement préventif. Voici un extrait des expériences qu'il a faites .
l" Il s'inocula sur Tavaul-bras le li(|uide d'une |)uslule ectbjmaleuse secondaire; une très [letile inllatnnuuion se développa sur le point inoculé, mais disparut en peu de jours et ne fut suivie d'aucun autre s}'njplôme.
2° Un malade syiihilitique présentait sur la lèvre supérieure une large tache do rupia; on recueillit une petite quaittiléde pus et on l'inocula sur le malade, sur un médecin qui avait eu lasypliilis et sur le Dr Sarrhos lui même. Chez ce dernier trois |)iqûres furent faites à l'avant bras et à diverses profondeurs avec une épingle : le résultat fut ni'gatif chez le malade, chez le médecin qui avait été alïecté de syphilis et chez le Dr Sarrhos qui ne l'avait pas eue.
5" Le Dr Sarrhos s'inocula du pus recueilli de la surface de plaques muqueuses. Une légère rougeur se développa autour de la piqûre, n^ais disparut peu de jours après sans être suivie de phénomènes locaux ou généraux.
4° On inocula une seconde fois le liquide sécrété par des plaques muqueuses : une légère rougeur, accompagnée de démangeaisons se développa; mais il n'y eut pas de suppuration, d'ulcération de la peau, d'induration ou d'engorgement des ganglions inguinaux.
5" On fit une double inoculation avec le liquide provenant de la surface d'un ulcère des amygdales, et d'autre part avec un liquide recueilli à la surface d'uu ulcère spécifique du bras :
le résultat fnt négatif.
C Le Dr Sarrhos pratiqua six piqûres sur son avant-bras avec le liquide provenant de l'un des ulcères dont j'ai parlé dans le paragraphe précédent. Il survint une légère inflammation due, sans doute, à la propagation de l'irritation produite par la lancette. Peu de jours après tout symptôme avait disparu.
Vingt quatre autres expériences sont rapportées et n'ont produit que des résultats identiques. A l'époque le Dr Sarrhos les publia; il ne présentait aucun symptôme syphilitique.
MODIFICATION DE l'iNOCULATION. 97 Ces expériences, entreprises avec tant de bonne foi et faites avec tant (le persévérance, semblaient, au premier abord, ■ inlirmer cette assertion que les accidents secondaires de la syphilis sont inoculables. Mais avant de conclure que les diverses séries d'expériences que nous avons relatées se contredisent, nous devons envisager les deux importantes questions suivantes :
1" L'inoculabililé des sécrétions des affections secondaires ou du sang des malades syphilitiques peut-elle être influencée par la période delà maladie à laquelle le fluide morbide a été recueilli ;
2" De telles inoculations peuvent-elles être influencées par l'existoncechez l'individu inoculé d'affections bérédilaires ou de prédispositions :
\° Les manifestations de la syphilis ne se développent qu'après une certaine période d'incubation. Ce fait est surtout manifeste après l'inoculation delà maladie; les symptOmes constitutionnels ne se développent qu'après une seconde période d'incubation; ils peuvent disparaître, mais alors et après un certain laps de temps ils se manifesteront de nouveau, en revêtant, il est vrai, des formes différentes. La maladie peut ainsi se perpétuer pendant des années, silencieuse pendant un temps plus ou moins long et donnant naissance à certains intervalles à des manifestations apparentes.
S'il est vrai que la lymphe vaccinale produira des effets plus certains, lorsqu'on la recueillera sur une vésicule parvenue à maturité que lorsqu'on l'empruntera à une vésicule naissante ou arrivée à son déclin, il est non moins vrai que le chancre primitif peut être moins facilement inoculé à certaines périodes de son développement qu'à certaines autrès. Relativement aux accidents secondaires, on peut admettre également, en se fondant sur l'inlensilé plus considérable des symptômes syphilitiques qui se manifestent après une cerîame période d'inactivité de la maladie, on peut admettre que le sang des syphilitiques doit être plus facilement inoculable au moment où de nouvelles manifestations sont sur le
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point de se développer et que les sécrétions des accidents secondaires seront plus aisément inoculables, lorsqu'elles seront recueillies à une époque rapprochée de l'apparition des phénomènes. Il est donc important, lorsqu'on envisage les expériences qui ont été faites sur l'inoculabililé de la syphilis secondaire, de considérer la période ,de la maladie à laquelle le fluide inoculé a été recueilli et l'âge des symptômes
2» Il reste encore une question plus importante à juger, je veux parler des effets que les maladies héréditaires peuvent avoir sur l'inoculation des divers liquides. L'inoculation est-elle négative? Les résultats ordinaires de l'inoculation sontils modiBésî S'il est vrai qu'un malade n'est généralement apte à subir l'infection syphilitique qu'une seule fois dans sa vie, il est important pour notre sujet de nous demander si une personne qui a eu la syphilis héréditaire est désormais à l'abri de toute atteinte de la maladie. Dernièrement sont venus à ma connaissance plusieurs faits intéressants, faits dans lesquels nous voyons les manifestations de la syphilis héréditaire apparaître à des intervalles plus ou moins éloignés de la naissance, voire même à l'approche de la puberté. Nous pouvons naturellement conclure de là que la syphilis héréditaire doit perpétuer son influence pendant un temps beaucoup plus long. II est très important de déterminer si la syphilis héréditaire met aussi bien à l'abri d'une nouvelle atteinte de la même maladie que la syphilis acquise.
Quelle qu'ait été la cause de l'insuccès des inoculations pratiquées avec les sécrétions des accidents secondaires chez des individus indemnes de tout accident syphilitique antérieur, il n'en est pas moins évident que les observations ne sont pas entièrement convaincantes.
Afin d'offrir une valeur réelle, dans la question de la noninoculabilité des accidents secondaires, il faudrait qu'il y fût prouvé que les malades sur lesquels on expérimenta étaient aptes à subir l'inoculation d'un chancre primitif. S'il se trouvait un malade qui, après avoir subi l'inoculatioa d'un acci-
MODIFICATION DE l'iNOCDLATION. 99 dent secondaire, ne présentât aucun symptôme syphilitique et qui, soumis ensuite à l'inoculation d'un chancre primitif, olfrit un ulcère induré, on pourrait avancer que l'on possède la preuve de la non inoculahilité des accidents secondaires.
Mais, on ne pourra considérer que comme une observation de peu de valeur celle d'une personne qui a subi vainement l'inoculation d'un symptôme secondaire, dès que l'on n'a pas déterminé si l'infection syphilitique peut être produite ou non chez elle par l'inoculation des divers autres accidents de la syphilis. En raisonnant autrement, on pourrait sans difficulté démontrer que l'ulcère syphilitique n'est pas inoculable.
Parmi les personnes qui s'exposent à contracter la syphilis, on en rencontre de temps à autre qui n'ont présenté aucune des deux formes infectantes de la maladie, et l'on est ainsi conduit à se demander pourquoi de préférence elles ont échappé à la contagion ? La plupart des médecins répondraient sans doute, si on leur adressait une telle question, que cette espèce d'immunité doit être rattachée à quelque particularité de la constitution de ces personnes. Nous nous proposons d'aller plus loin et de déterminer quelle est cette particularité de la constitution, si cela nous est possible. On a dernièrement écrit que celte immunité pouvait être obtenue à l'aide d'inoculations multipliées de la forme suppurante de la syphilis (chancre mou). Nous avons démontré au début de ces leçons que cette proposition, envisagée au point de vue delà théorie, était fausse; l'observation des faits prouve également qu'elle n'est pas fondée. Il arrive en effet, qu'un malade est successivement affecté de plusieurs chancres mous sans jamais présenter d'accidents constitutionnels, puis est atteint d'un chancre induré comme s'il n'avait pas offert d'affeclion vénérienne.De quelle cause relève donc cette immunité à l'infection syphilitique que présentent quelques personnes? S'il est vrai qu'un malade ne peut avoir qu'une seule fois la syphilis pendant sa vie et que certains enfants naissent aCfectés d'une syphilis que leur ont transmise leurs parents, il doit sembler naturel que ces enfants présenteront, lorsqu'ils seront deve-
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nus adulles, une immunité à l'infection syphilitique ou que si la maladie se développe de nouveau chez eux, elle revêtira une forme essentiellement différente.
Les recherches modernes sur cette branche de la science nous reportent naturellement aux observations qu'avaient faites d'habiles médecins, qui ne jouissaient cependant pas des avantages que nous possédons aujourd'hui.
En 1818, le docteur Fergusson concluait que la syphilis s'était tellement affaiblie dans le Portugal, qu'elle s'éteignait spontanément, après n'avoir présenté que des symptômes bénins. Il ajoute qu'il y a lieu de croire que la syphilis a subi les mêmes modifications dans d'autres pays ; les médecins de certains régiments allemands et de quelques districts de l'empire de Russie ont reconnu que l'emploi du mercure n'était pas utile daos le traitement de la syphilis et que la maladie s'était autant affaiblie que dans le Portugal. Toutes les maladies accidentelles, dit le docteur Fergusson, c'est-à-dire toutes celles qui ne sont pas innées, sporadiqués ou endémiques semblent marcher naturellement vers la guérison, lorsqu'elles restent coniinées au terrain sur lequel elles ont été transplantées; mais lorsqu'elles apparaissent, sur un nouveau terrain, lorsqu'elles trouvent de nouvelles conditions de développement, elles recouvrent leur puissance première et donnent naissance aux maux à peu près ignorés maintenant, qu'elles produisirent lors de leur apparition. La puissance qu'elles acquièrent ainsi offre quelque ressemblance avec un phénomène que nous offre le régne végétal : semez une même espèce de graine dans un même terrain jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à ce point de dégradation qu'elle ne soit plus apte à la reproduction; semez alors des graines d'une autre provenance et mémo d'une qualité inférieure, et vous les verrez se développer avec une vigueur extrême.
Il en est de même de l'inoculation du virus syphilitique épuisé du Portugal, sur des Anglais ou d'autres étrangers. Ce virus agit comnie s'il était d'origine récente, est plus actif et donne lieu à des manifestations plus sérieuses.
MODIFICATION DE l'iNOCULATION. 101 On a observé aussi sur les classes inférieures de noire propre pays des faits de syphilis modi6ée.
M. Rose, autrefois chirurgien de Thôpital Saint-Georges, fui à la suite d'expériences faites sur une large échelle sur les soldats des régiments des gardes, conduit à conclure que la syphilis des simples soldats pouvait être traitéeseulcraent par des applications topiques. Il est vrai qu'à l'époque à laquelle M. Rose faisait ses expériences, on n'avait pas établi de distinction entre le chancre infectant et le chancre non infectant; aussi a-t-ondù considérer comme guéris sans mercure, des chancres qui n'auraient jamais été suivis d'accidents secondaires. Il est, toutefois, très probable qu'une certaine quantité des malades traités par M. Rose, étaient atfectés de la variété infectante de la syphilis, et le chirurgien ayant constaté qu'ils guérissaient sans mercure, nous pouvons conclure que les malades qu'il traita offraient une syphilis modifiée et analogue à celle que le docteur Fergusson observa en Portugal, à celle qui parait avoir existé en Allemagne et en Russie. Mais dès que M. Rose essaya de guérir sans mercure les officiers du régiment dont les soldats avaient été soumis à ses expériences, il n'éprouva qu'insuccès, et sir Benjamin Brodie, qui fut témoin de ses expériences, a rapporté que M. Rose traitait les malades do sa pratique privée avec le mercure, comme tous les autres médecins, et que s'il lui arrivait de ne pas donner ce médicament, il éprouvait de nombreuses difficultés.
Nous devons toutefois noter que dans quelques régiments de la ligne, le nombre des chancres infectants est très petit. Nous avons déjà rapporté ce fait dans la deuxième leçon, et l'ouvrage de M. Labett vient à son appui.
A quelle cause devons-nous attribuer cette immunité relalative aux formes graves de la syphilis acquise et les modificalions dans les manifestations de la syphilis que présentent non seulement des habitants du Portugal, de l'Allemagne et de la Russie, mais encore nos propres concitoyens ? Les observations que nous avons faites nous permettent de résoudre cette importante question. Nous pouvons observer
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aujourd'hui des fails semblables à ceux du Dr Fergusson. Une personne qui a él6 affectée de syphilis héréditaire pendant son enfance, ne contractera pas la forme infectante de la syphilis à une époque plus avancée de sa vie et présentera seulement des phénomènes syphilitiques modifiés si elle offre quelques manifestations. Si l'on observe un grand nombre d'exemples d'affections syphilitiques chez des malades d'hôpital, c'est-à-dire chez des personnes qui sont plus disposées que d'autres à avoir hérité de la syphilis, on^ verra que ces affections sont différentes de celles que l'on observe en d'autres circonstances. On peut émettre la même loi pour les cas individuels. J'ai eu l'occasion d'observer des exemples demalades, nés de parents soupçonnnés d'avoir eu la syphilis, malades qui présentèrent des manifestations modifiées de la syphilis à un certain âge de leur vie, et qui paraissent avoir été rebelles à une infection ultérieure. Je dois dire aussi que certains individus qui ne présentèrent jamais de symptômes de syphilis héréditaire ou acquise, ne sont pas aptes à être atteints de la forme infectante de la syphilis, ou s'ils sont infectés ne présentent qu'une forme bénigne et qui guérit spontanément. L'explication de ces cas n'est pas difficile à donner. J'ai dernièrement recueilli l'observation d'ime femme qui offrait les stigmates d'une éruption que je regardai comme syphilitique, et qui avait eu dix enfants : de ces enfants, sept sont morts, les uns à cause d'avortement, les autres à l'âge de un ou deux ans ; deux ont présenté une éruption pour laquelle ou administra le mercure, et un seul n'offrit jamais de symptômes de syphilis héréditaire. Les symptômes évidents d'une affection syphilitique faisant défaut chez ce dernier enfant, en conclurons-nous que la maladie dont ses frères furent atteints ne lui fut point transmise? Ou sommesnous certains que la sy[)hilis héréditaire ne peut pas épargner certains individus ou môme une généfalion, ainsi que nous l'observons pour la goutte et quelques autres maladies, et ne se montrer que chez les descendants de ces personnes? Ce serait évidemment errer que de croire qu'une maladie
MODIFICATION DE l'inOCULATION. 103 dialhésique n'existe plus dans une famille, parceque l'un de SCS membres ou toute une progéniture n'en a offert aucun symptôme. Nous ne savons pas encore quel est le nombre de générations chez lesquelles la syphilis peut n'exister qu'à l'état de fferme et sans donner lieu à aucune manifestation. Un homme avancé en âge, que j'ai observé dans un hôpital de Londres, où il était venu se faire traiter pour une forme d'affection vénérienne, cet homme est père de plusieurs enfants, adultes aujourd'hui. Une de ses filles offrit à Tâgc de 17 ou de 18 ans une éruption pour laquelle on lui conseilla de la salsepareille; un de ses fils n'a jamais présenté d'affections vénériennes, bien qu'il se soit maintes fois exposé à contracter cette maladie. Ce fils s'est marié et a des enfants. Peu de temps après son mariage sa femme fut affectée d'une éruption que l'on considéra comme syphilitique et qui guérit sous l'influence d'un traitement spécifique. Enfin, le fils lui-même fut atteint d'une éruption identique à celle de sa femme, éruption que j'ai eu l'occasion d'observer et que je considère comme une forme mitigée de syphilis héréditaire. Ce jeune homme fui traité par M. Rose et guérit sans mercure; mais ce serait grandement se tromper que de croire que la syphilis existant chez un individu qui n'a jamais offert d'infection héréditaire ou acquise peut être traitée de la même manière.