RÉSUMÉ
temps au moins, les plus sérieuses alarmes. Le malade guérit cependant, après plusieurs mois d’un traitement mixte par les Motions mercurielles, l’iodure et les toniques.
J’en ai fini, Messieurs, avec l’exposé du double ordre de lésions qui composent les glossites tertiaires.
Si j’ai réussi à vous définir nettement les deux types patholo giques qui viennent de nous occuper, vous avez dû saisir les différences qui les séparent, et vous devez être convaincus qu’ils constituent bien réellement, comme je vous le disais au début de cette étude, deux modalités morbides distinctes,: très-dignes d’être décrites individuellement et décrites sous des appellations différentes. Cette distinction n’avait pas été faite jusqu’à nos jours; elle mérite, si je ne m’abuse, d’entrer clans la pratique actuellement.
Ce qui suivra d’ailleurs, au point de vue des symptômes, du pronostic et du traitement, achèvera, je l’espère, de vous confirmer dans la conviction que vous avez pu acquérir sur ce point par l’étude anatomique des lésions.
Résumant donc d’une façon sommaire les divers éléments de
lu discussion précédente, nous arrivons à ceci comme conclusions :
L La syphilis tertiaire se traduit sur la langue, comme sur les autres viscères, par des lésions de forme hyperplasique .
IL Mais les hyperplasies qu'elle y détermine ne sont pas toutes identiques comme évolution, comme symptômes, comme terminaison. Il y a lieu, au contraire, d’en distinguer deux formes, à savoir :
1° Hyperplasies aboutissant à des scléroses ;
2° Hyperplasies aboutissant à des gommes.
Sans doute, ces deux modalités morbides affectent de Tune à l’autre des affinités multiples et se rapprochent par d’incontesta. blés analogies. Ainsi, toutes deux consistent originairement en des hyperplasies; toutes deux affectent le môme processus
GLOSSITES TERTIAIRES.
aphlegmasique, la même insidiosité de développement ; parfois encore elles peuvent être unies, associées, etc. Mais, la part faite à ces analogies, des différences saillantes s’imposent aussitôt. De ces hyperplasies, en effet, les unes, à peine produites, tendent à une organisation lixe, permanente, définitive ; — les autres inversement, composées sans doute d'éléments moins vivaces, tendent à se détruire presque aussitôt, et ne sauraient subsister dans l’organisme au titre de tissus vivants. — De ces hyperplasies, les unes sont et restent sèches, «plastiques», comme on disait autrefois; elles ne s’ulcèrent pas, ou ne s’ulcèrent qu’éventuellement, par accident; l’ulcération n’est pour elles qu’un épiphénomène, résultant de causes surajoutées ; l’ulcération, en tout cas, n’est pour elles qu’une complication qui les aggrave, sans les éliminer, sans en purger l’organisme; — les autres, au contraire, sont vouées en naissant à l’ulcération; abandonnées à elles-mêmes , elles s’ulcèrent nécessairement, fatalement ; et l’ulcération est pour elles un processus curatif, éliminateur, terminal, qui en débarrasse l’économie. — En un mot, les unes persistent in situ, les autres meurent in situ; voilà ce qui constitue la différence essentielle qui les sépare.
Aux lésions du premier ordre nous réservons le nom de sclc~ roses. A celles du second ordre, seulement, s’applique l’ancienne dénomination de gommes , sous laquelle les unes et les autres avaient été indistinctement décrites jusqu’alors.
Nous ne connaissons encore les glossites tertiaires que comme lésions. 11 me reste à vous parler actuellement des troubles fonctionnels qu’elles suscitent, du pronostic qui s’y rattache, et du traitement qui doit leur être opposé. 11 me reste surtout à les différencier d’autres lésions de même siège susceptibles de les simuler et d’être confondues avec elles. Ces divers points formeront le sujet de notre prochaine réunion.
Troubles fonctionnels . — Deux faits majeurs inaugurent et dominent la symptomatologie des glossites tertiaires. Ces deux laits sont: d’une part, l’insidiosité absolue du début, et, d’autre part,
TROUBLES FONCTIONNELS
la bénignité remarquable des phénomènes cliniques pendant toute la période qui prélude à l’ulcération.
Examinons en particulier chacun de ces points.
1° Jnsidiosité de début. — Toujours (ou du moins bien peu s’en faut) les lésions qui constituent les glossites tertiaires se produisent originairement à l'insu des malades , et ne sont constatées par eux qu’à une époque où elles ont acquis déjà un certain développement. Dans la plupart des cas, c’est un hasard qui les révèle aux malades, un jour qu’ils se regardent ou se touchent la langue ; ou bien encore ils en sont avertis par un sentiment de gène légère qui les porte à s’examiner la bouche. Parfois même c’est le médecin qui est le premier à découvrir ces lésions, en inspectant la langue pour un motif ou pour un autre. Cela m’est arrivé deux fois, sur des clients qui venaient me consulter pour des accidents syphilitiques d’autre siège.
Nous sommes donc pleinement autorisés à dire que ces lésions
se développent à leur origine d’une façon absolument insidieuse.
2° J Bénignité remarquable des phénomènes cliniques pendant toute la période antérieure à V ulcération.
Cela s’applique à la fois aux formes scléreuses et aux formes gommeuses des glossites tertiaires.
Que trouvons-nous, en effet, comme symptômes des lésions scléreuses, à une époque où ces lésions ne sont pas encore compliquées de leurs épiphénomènes habituels d’érosion et d’ulcération? Peu de chose, très-peu de chose, en général. D’abord, pas de douleurs vraies, telles qu’élancements, tension, brûlure, etc. Pas de ptyalisme, digne du moins de fixer l’attention. Rien autre que ceci: sensibilité légère de l’organe dans la mastication, surtout au contact de certains aliments durs, grenus, ou acides, piquants, âcres, etc. ; — et certaine gêne, certain embarras de la langue, qui < est raide» , comme disent les malades, qui est moins agile, comme maladroite, qui se laisse mordre de temps à autre. Cette gêne se traduit surtout dans l’articulation des sons. Ainsi, sans être véritablement troublée, la parole est quelque peu pénible et défectueuse par instants. Moins maîtresse de ses mouvements,
la langue hésite sur certaines syllabes, ou ne les émet qu’avec difficulté, d’une façon incorrecte.
Et c’est tout. Aucun autre phénomène important ne s’ajoute à ces troubles légers.
Il en est de môme pour les lésions gommeuses, superficielles ou profondes, dans leur période de formation.
Pas plus que les scléroses, en effet, les gommes de la langue ne s'accompagnent de douleurs dans leur développement. Alors qu’elles naissent, alors qu’elles se constituent, elles restent parfaitement indolentes. Elles ne troublent jamais les fonctions de l’organe que mécaniquement. Tout ce qu’elles déterminent, dans les premières périodes de leur évolution, se borne également à un certain degré de gêne, d'embarras dans les mouvements de la langue, à un certain agacement de l’organe, tel que celui qui résulterait de la présence d’un corps étranger. C’est là seulement ce qu’accusent les malades, alors qu’on les interroge avec soin sur les sensations qu’ils éprouvent. « Je ne souffre pas, nous disait ces jours-ci un des malades de la salle Saint-Louis, affecté d’une gomme linguale assez volumineuse ; je n’ai pas de douleur, à proprement parler; mais je sens dans ma langue quelque chose qui me gène pour articuler et pour manger, comme si elle était traversée par une arête de poisson ». Un autre de mes clients disait sentir « comme une tête de clou» dans sa langue, etc.
A cette gène toute mécanique s’ajoute seulement, alors que le ramollissement commence à se produire, une sorte d’endolorissement vague et diffus de la langue, avec quelques élancements passagers.
Tout cela, vous le voyez, Messieurs, est bien léger sans doute, et, à coup sur, cette bénignité initiale des glossites tertiaires est digne d’être notée.
Il n’est guère d’exception à la règle qui précède que pour les cas où la tuméfaction de la langue dépasse de certaines limites : par exemple, dans les cas de glossite scléreuse généralisée ou de gommes linguales à la fois multiples et volumineuses. Un fait
TROUBLES FONCTIONNELS
mécanique trouble alors gravement les fonctions del organe. En raison de son excès de volume, la langue est mal à 1 aise dans la bouche et n’exécute plus que péniblement les mouvements si variés et si délicats qui lui sont dévolus. De là des désordres qui, bien entendu, n’ont rien de spécial à la syphilis et qui sont identiques à ceux qu’on observe dans toutes les glossites hypertrophiques. Mais, ici encore, pas de douleurs véritables, du moins tant que l’ulcération ne s’est pas produite. Rien autre qu’un sentiment de gène dans la langue. C’est ainsi, par exemple, que le malade dont je vous ai parlé précédemment et qui présentait cette énorme langue affectée de sclérose généralisée (pièce n° 300) ne souffrait pas, affirmait ne pas souffrir, jusqu’au jour où des ulcérations vinrent à se manifester sur divers points. En revanche, une fois ces ulcérations produites, la langue devint extrêmement sensible, endolorie d’une façon continue, et très-douloureuse spécialement au contact des aliments et des boissons.
Donc, avant la période d’ulcération, pas ou peu de douleurs, pas ou peu de troubles fonctionnels, voilà le fait normal, presque constant.
Mais commence la période d’ulcération. La langue scléreuse se fissure, se crevasse, s’exulcère sur ses bords ou sa face dorsale ; la langue gommeuse s’ouvre et s’excave sur un ou plusieurs points. Aussitôt alors la scène change. La douleur apparaît, et avec la douleur se manifestent des troubles fonctionnels corrélatifs. Précisons.
D’abord, quelle est, au juste, la douleur dans les glossites tertiaires ?
La langue ulcérée par la syphilis est-elle douloureuse spontanément? Non. Au repos, alors qu’aucune cause ne l’excite, elle n’est pas douloureuse à proprement parler. Elle est sensible seulement, et c’est tout. Elle n’est jamais ou presque jamais (sauf dans le cas de complications inflammatoires ou d’irritations passagères) le siège de ces élancements, de ces douleurs pongitives, qu’on observe dans le cancer. Je ne l’ai vue aussi que rarement devenir le point de départ de ces irradiations pénibles vers l’oreille qu’on a signalées dans cette dernière maladie.
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Mais, indolente spontanément, la langue affectée d'ulcérations tertiaires est douloureuse par excitations surajoutées , c’est-àdire douloureuse au contact des aliments, surtout des aliments durs (tels que la croûte de pain) ou s’émiettant en parcelles grenues (amandes, noix, etc.) ; — douloureuse au contact des aliments salés, acides, chauds, âcres (salade, oranges, moutarde, piment, etc.), ou des boissons alcooliques, du vin môme qui, pur, est toujours mal toléré ; — douloureuse au contact de la fumée de tabac ; — douloureuse enfin par le frottement contre des dents incrustées de tartre, cassées en cliicot, à arêtes saillantes, acérées.
Comme degré, notons que la douleur acquiert une bien plus haute intensité dans les formes scléreuses que dans les formes gommeuses. De larges gommes, profondément excavées, ne donnent lieu, en général, qu’à des souffrances moyennes ou médiocres ; tandis que des érosions même petites et superficielles, développées sur une langue scléreuse, de simples crevasses, deviennent souvent l’origine de douleurs aiguës et entretiennent dans l’organe un état d’agacement, d’éréthisme nerveux, des plus insupportables. C’est là un fait que maintes et maintes fois j’ai constaté et que vous avez constaté comme moi sur nos malades.
Avec l’apparition de la douleur coïncident divers troubles fonctionnels, généralement proportionnels au degré de sensibilité de la langue. A ne citer que les principaux, ces troubles sont les suivants : salivation accrue, ptyalisme, comme dans toutes les lésions de la bouche; — embarras notable des mouvements de l’organe, se traduisant par une gène dans la mastication, par une gêne à un degré moindre dans la déglutition, et surtout par un trouble pins ou moins accusé de la parole, qui est mal articulée, empâtée, indistincte sur certaines syllabes; on dirait (ce qui d’ailleurs n’est pas loin de la vérité) que les malades parlent avec une langue immobilisée.
Ajoutez à cela (mais seulement pour quelques cas exceptionnels) une obtusion du goût plus ou moins accusée, alors que la langue est affectée sur une très-grande étendue ; — une gêne in-
TROUBLES FONCTIONNELS. 1
tense «le h déglutition, alors que «les ulcérations étendues, profondes, pliagédéniques, occupent la base de 1 organe ; une altération fétide de Fhaleine, quand il s’est produit des ulcérations gangréniformes ; — et vous aurez 1 ensemble des phénomènes par lesquels se traduisent d habitude les glossites teitiaires ulcérées.
Deux remarques actuellement sur la symptomatologie qui précède.
D'abord, les divers troubles que nous venons de signaler ne présentent rien de spécial. Ce sonttous des symptômes communs, vulgaires, identiques à ceux qu’on observe avec des lésions de tout genre, et n’empruntant aucun caractère spécifique à la cause spécifique dont ils dérivent.
En second lieu, ce sont (réserve faite pour certaines exceptions rares) des troubles d’intensité moyenne , n’affectant presque jamais un caractère d’acuité, de violence, qui dépasse un diapason moyen. Ainsi, dans les glossites tertiaires même les plus accentuées, la douleur et les troubles fonctionnels qui en dérivent n’excèdent guère une certaine limite, limite certes inférieure à celle qu’atteignent d’autres maladies de la bouche, telles par exemple que la stomatite mercurielle, dans ses formes intenses, et le cancer. Les malades affligés de scléroses ou de gommes linguales souffrent assurément et ont la langue empêchée dans scs mouvements à un degré variable ; mais assurément aussi, je vous le répète, ils souffrent moins, ils salivent moins, ils sont moins infirmes de la langue — pardon de l’expression — que d’autres malades affectés d’un cancroïde ulcéré ou d’une glossite mercurielle. En général, donc, les ulcérations tertiaires de la langue sont mieux tolérées, relativement, que d’autres lésions de même siège, mais de nature différente. — Et cette remarque s’applique bien plus encore aux ulcérations gommeuses, c’est-à-dire aux ulcérations syphilitiques proprement dites, qu’à celles de la sclérose, simples épiphénomènes vulgaires de lésions spécifiques.