ÉPIDÉMIE DE SYPHILIS VACCINALE DANS LE DÉPARTEMENT DU LOT
Treize enfants contaminés. — Deux cas de contamination
par ricochet.
Ces détails sont empruntés par Depaul au double rapport des D" Glary et Guary, tous deux témoins de ces faits malheureux qui, lors du discours de Depaul, étaient encore inédits. — En voici le résumé.
Le 29 février 1867, le sous-préfet de Figeac informait le préfet du Lot qu'à la suite d'inoculations vaccinales pratiquées dans son arrondissement, « des manifestations syphilitiques s'étaient déclarées sur un grand nombre d'enfants, et aussi sur des nourrices ». Sans perdre un instant, le préfet chargea MM. Glary et Guary de faire une enquête. Gette enquête révéla ce qui va suivre.
Au mois d'août 1866, M. Lafaye, officier de santé à Cardeillac, vaccina un petit garçon, du nom de Mas, avec un vaccin pur, suivant toute vraisemblance.
Ce fut cet eafant, âgé de trois mois, paraissant sain et dont l'éruption vaccinale fut normale, qui fournit le vaccin, le 19 et le 20 août, pour l'inoculation de vingtdeux autres enfants.
L'éruption vaccinale ne fut pas régulière sur plusieurs de ceux-ci. Un grand nombre de boutons mirent près de deux mois à guérir. Bientôt après, des symptômes alarmants se montrèrent sur diverses parties du corps. Les mères et les nourrices effrayées demandèrent des conseils
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
médicaux. Malgré la thérapeutique mise en usage (pilules de prolo-iodure de mercure et solution d'iodure de potassium), peut-être aussi parce que le traitement ne fut pas rigoureusement suivi, les progrès du mal continuèrent, et des plaintes furent portées à l'autorité.
Le 2 mars 1867, MM. Clary et Guary se transportèrent à Cardeillac. Ils visitèrent le vaccinifère (Georges Mas), qu'ils trouvèrent bien portant, et qui resta bien portant dans la suite. Ils notèrent cependant que c'était un enfant naturel et que, s'il fut choisi comme vaccinifère, c'est parce que sa mère, assistée temporairement, ne pouvait se refuser à laisser prendre du vaccin sur lui.
Ces deux médecins se rendirent ensuite auprès des enfants vaccinés. Ils en trouvèrent treize qui présentaient des accidents syphilitiques.
En résumé, sur vingt-deux individus inoculés avec le vaccin pris sur le jeune Mas, treize ont été contaminés et neuf ne paraissent pas avoir été infectés. — II n'y a pas eu de cas de mort.
A signaler, en outre, deux contaminations « par ricochet », à savoir :
Un des enfants infectés transmit la syphilis à sa mère qui l'allaitait (chancre du sein); — un autre contagionna sa nourrice (chancre du sein, également).
Les accidents que, d'après le rapport du D'' Guary, présentait, la mère du jeune Mas lors de l'enquête, peuvent être, malgré l'avis contraire de ce médecin, considérés tout au moins comme suspects (leucorrhée, ulcération rougeâtre du col de la matrice, érosions au niveau des petites lèvres).
V. Depaul, communication à l'Académie de médecine, dans la séance du 3 septembre 1867 {Bulletin de l'Acad. impér. de médecine, 1866-67, t. XXXII, p. 1039 à 1043). —P.
NOTE IX
ÉPIDÉMIE d'aURAY.
Quarante-quatre enfants contaminés.
L'attention de l'Académie de médecine avait d'abord été appelée sur les faits qui vont suivre par une importante communication des D"'' Glosmadeuc et Denis (d'Auray).
Ces médecins avaient, les premiers, reconnu la nature syphilitique des accidents que présentèrent, plusieurs semaines après leur vaccination, un grand nombre d'enfants vaccinés par une sage-femme du pays [Bulletin de VAcad. inipér. de médecine, 1866, t. XXXI, p. 888).
L'Académie avertit aussitôt le ministre, sur l'invitation duquel elle ouvrit une enquête. Le soin de diriger cette enquête fut confié à MM. Depaul et Roger, qui allèrent étudier les faits sur place.
Voici le résumé du rapport deDepaul sur cette épidémie, rapport lu devant l'Académie de médecine, dans la séance du 13 novembre 1866.
Une sage-femme de Granchamps, nommée Françoise Lemouel, reçoit de la préfecture de Vannes du vaccin en plaques, avec lequel elle vaccine, le 21 mai 1866, deux enfants, à savoir : Mahé, âgé de quinze mois, et Jean Marie Norcy, âgé de dix mois.
Le premier de ces enfants aurait été très malade pendant les cinq semaines qui suivirent la vaccination, et les pustules auraient suppuré pendant sept semaines. Quand
—2 NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
M. Depaul le vit, le 19 août, il paraissait bien portant.
Le second parut également bien portant à celte même date. 11 était gros et gras. Mais, d'après le dire de ses parents, il aurait été très malade des suites de son vaccin pendant au moins cinq semaines; les pustules auraient suppuré pendant tout ce temps. — Une éruption, désignée sous le nom de rougeole, aurait apparu trois semaines après la vaccination.
Aucune médication spécifique n'avait été employée chez ces enfants.
C'est avec du vaccin pris sur le second, à la fin du septième jour, que la sage-femme de Granchamps inocula la nommée Marie Françoise Rosnaro.
Lorsque Depaul visita cette fillette, le 20 août, il la trouva dans l'état suivant :
« Elle présentait sur chaque bras six cicatrices vaccinales parfaitement normales quant à l'étendue et à la coloration. — Aucune trace d'adénopathie axillaire ou cervicale; aucune éruption sur la peau. — En un mot, celte enfant nous parait parfaitement saine, et son état général est excellent. » — On ne trouva non plus, chez ses père et mère, aucune trace de syphilis.
C'est celte fillette qui fut choisie par la sage-femme pour l'accompagner dans une tournée où elle devait servir à de nombreuses vaccinations. La sage-femme en fit, dit-elle, plus de quatre-vingts dans les journées des 3, 4 et 5 juin, et cela dans les différentes communes qu'elle parcourut.
« Guidés par nos confrères d'Auray, raconte Depaul, nous avons retrouvé quarante-deux de ces enfants vaccinés, et nous les avons examinés avec le plus grand soin, après les avoir mis complètement nus, de manière à pouvoir observer toute la surface de leur corps. »
Sur ces quarante-deux enfants, 07ize seulement étaient sains en apparence.
Les tirante et un autres présentaient des symptômes spécifiques manifestes, tels que : éruptions cutanées (syphilides érylhémateuses, papuleuses, etc.,); plaques muqueuses buccales et génito-anales ; adénopalhies multiples; état
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général plus ou moins grave (pâleur, dépérissement, cachexie, diarrhée), etc.
Les renseignements fournis par les parents de ces enfants concordaient en outre sur ce point, à savoir :
Que les premiers accidents, chez tous ces petits malades, avaient élé des boutons croûteux et des ulcérations développées, quelque temps après la vaccination, sur les points mêmes des piqûres.
Tous ces enfants, lorsque Depaul les examina, portaient encore plusieurs cicatrices vaccinales très nettement indurées et i\ne adénopalhie caractéristique dans l'aisselle correspondant au bras oii siégeaient ces cicatrices indurées.
D'autre part, avant l'arrivée de MM. Depaul et Roger, M. le D' Denis avait observé sur plusieurs des onze enfants retrouvés sains en apparence, des ulcérations indurées, plus ou moins larges, à fond grisâtre, développées sous les croûtes des boutons de vaccin, accompagnées d'adénopathie axillaire, et suivies, dans plusieurs cas, d'éruptions pathognomoniques.
Huit jours après cette vaccination générale, le 12 juin, la sage-femme entreprit une nouvelle tournée avec deux enfants de la première série, qui tous deux devaient être retrouvés plus tard syphilitiques, et qui lui servirent de vaccinifères pour un grand nombre d'autres enfants. « Il nous a été impossible, dit Depaul, d'en connaître exactement le chiffre, qui toutefois paraît avoir élé moins considérable que le précédent. Quant à nous, nous n'avons pu retrouver que dix-sept enfants appartenant à celte seconde série. »
Or, sur ces dix-sept enfants, quatorze étaient atteints de syphilis (lors de l'examen de Depaul, le 21 août), et de syphilis bien et dûment d'origine vaccinale (cicatrices vaccinales encore indurées, quelques-unes même encore croûteuses, et bubons axillaires).
Citons enfin, en terminant, ces deux conclusions du rapport de Depaul :
-••i* NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES.
« Il est impossible d'expliquer la contamination de ces enfants autrement que par la vaccination, et ce sont bien des cas de syphilis vaccinale que nous avons eus sous les yeux. — Relativement à l'origine du vaccin syphilitique, il est très probable que c'est dans le liquide vaccinal envoyé par la préfecture de Vannes qu'il faut la placer. » [Bulletin de VAcad. impér. de médecine, 1866-67, t. XXXII p. 202 à 224.)
Voici, en outre, ce que le Henri Roger dit à propos de cette épidémie dans son remarquable ouvrage ayant pour titre : Recherches cliniques sur les maladies de l'enfance (Paris, Asselin, 1883, t. II, chapitre relatif à la syphilis vaccinale, p. 138 et 139) :
« M. Depaul, plus réservé sur la question d'origine, n'a donné que comme probable la syphilisation par le vaccin en plaques envoyé de la préfecture de Vannes. Mais la méconnaissance du vaccinifère syphilitique ne saurait impliquer la négation de la syphilis vaccinale, pas plus que, lorsqu'un enfant manifestement vérolé est apporté à notre consultation, l'ignorance où nous pouvons rester de la cause ne diminue en rien la certitude du diagnostic.
« Moi-môme, témoin des faits rapportés par mon éminent collègue, j'ai dû signer ses conclusions, et aujourd'hui, après huit années, je les signe encore dans ce livre. » — P.
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