ASSOCIATIONS MICROBIENNES DE LA TUBERCULOSE
Pénétration par les muqueuses saines. Rapidité de l'infection. — Inutilité ou danger de rextirpation des ganglions tuberculeux. — Associations: Travaux de M. Babès. — - Bacillus heminecrobiophilus (Aiioing).
Jusqu'à présent, je vous ai montré le virus tuberculeux pénétrant dans l'organisme animal par une solution de continuité, par une porte ouverte; mais, si vous vous rappelez les expériences de M. Cliauveau sur la tuberculisation par ingestion chez des animaux dont la muqueuse intestinale était saine, vous estimerez que les bacilles tuberculeux peuvent pénétrer à travers un épithélium intact. Cette considération a guidé les expérimentateurs qui ont essayé de communiquer la tuberculose en répandant des bacilles sur les muqueuses.
M. Dobroklouski a fait, en 1888, dans le laboratoire de M. Cornil, toute une série de constatations intéressantes, portant et sur la possibilité de l'infection par les muqueuses saines et aussi sur^ la rapidité de la généralisation dans ce mode d'infection.
Il a d'abord expérimenté sur la muqueuse digestive. Il fait ingérer des cultures de bacilles de Kocli (aviaires) à une série de cobayes qu'il sacrifie successivement le 4% 10% 15% 20% 25% 32% et 40 jours après l'ingestion ; il examine attentivement l'intestin et tous les organes à l'œil nu et sur de nombreuses coupes microscopiques. L'intestin ne présente aucune lésion macrosco-
pique avant le 15° jour; au microscope on constate la conservation parfaite de l'épithélium, mais des amas de leucocytes se sont formés sous ses cellules, ou dans le tissu sous-muqueux ; le 10" jour les follicules clos et les plaques de Peyer sont tuméfiés. Enfin, du lo^'au 20" jour, on voit nettement à l'œil nu des tubercules bien développés soulevant l'épithélium ; ils sont rares autour des glandes, plus rares encore dans les villosités.
Il était intéressant de savoir le temps nécessaire aux bacilles pour sortir de l'intestin et se répandre dans l'économie. Yoici^ sur ce point, l'analyse des expériences du même auteur. La migration des bacilles hors de l'intestin s'opère très rapidement par les lymphatiques, car les tubercules commencent à se former dans les ganglions du mésentère dès le 4"^ jour qui suit l'inoculation intestinale; or, chez le cobaye, les ganglions mésentériques disposés à la région sous-lombaire au niveau de l'insertion du mésentère sont très éloignés de l'intestin ; quatre jours ont suffi aux bacilles pour traverser la muqueuse et parcourir cette longue distance. Le 6"^ jour, les tubercules des ganglions mésentériques ne sont plus douteux; le 10% ils sont visibles, à l'œil nu, sur des coupes colorées. Des tubercules se forment aussi dans le mésentère, à côté ou loin des vaisseaux lymphatiques. Ils sont visibles dès le 20" jour et manifestes à partir du 32\
Le passage des bacilles dans le sang se fait aussi rapidement que leur migration dans les lymphatiques, car les tubercules apparaissent aussitôt dans le foie que dans les ganglions mésentériques ; dès le jour, on peut constater dans cet organe une agglomération de cellules lymphatiques et une modification légère des cellules hépatiques. Enfin, nouvel indice de la rapide généralisation du virus par la voie sanguine, des tubercules déjà pourvus de cellules géantes peuvent s'observer dans les poumons dès le 6' jour après l'inoculation.
M. Dobroklouski a fait des expériences semblables en se
servant de la muqueuse génitale. Il a vu que les bacilles pouvaient s'introduire au-dessous de la muqueuse utérine sans altération préalable de l'épithélium. Il a résolu, en outre, une question intéressante, à savoir si l'utérus s'infectait par inoculation vaginale ou de haut en bas. Les observations faites sur le cobaye ne laissent pas de place au doute : l'infection de l'utérus peut succéder à l'inoculation vaginale.
Avant de passer à un autre sujet, jetons un coup d'œil en arrière. Vous voyez avec quelle rapidité les bacilles tuberculeux se répandent dans le sang et dans la lymphe, et par suite combien il est difficile de neutraliser les effets d'une inoculation par une opération qui prétendrait arrêter le virus dans sa marche ou lui barrer le passage, et combien il serait téméraire de croire qu'en enlevant un foyer de tuberculose, en apparence unique, on préviendra la généralisation. Au surplus, rien ne trahit encore la présence des bacilles, qu'ils ont déjà envahi toute l'économie.
Aussi, certains chirurgiens s'opposent-ils à l'ablation des tuberculoses locales; car, suivant eux, elle est inutile et pourrait môme hâter la généralisation. Ils appuient leur opinion sur des cas où l'ablation de ganglions non suppurés, bien délimités, énucléés très complètement, a été rapidement suivie de généralisation tuberculeuse et de mort. Ces accidents sont certainement à craindre, mais l'explication qu'on en donne habituellement ne me satisfait pas. On admet une auto-inoculation par la plaie chirurgicale. Sans nier le moins du monde que l'autoinoculation soit possible, je ne la crois pas très facile à réaliser. Les raclages de foyers scrofulo-tuberculeux sont souvent suivis de bons résultats, bien que toutes les conditions d'une autoinfection soient cependant remplies. Je préfère supposer que la plaie chirurgicale devint le foyer ou la porte d'entrée dans l'organisme de substances favorisantes pour des colonies profondes arrêtées dans leur évolution.
Quelques mois maintenant sur les associations microbiennes dans la tuberculose.
Dans son grand travail, M. Koch signale déjà l'association de son bacille à d'autres microbes au sein des lésions tuberculeuses, et plus spécialement dans les cavernes; il cite notamment, parmi ces derniers, le bacilhis pyocyaneus et le micrococcus tetrageniis. Il ajoute qu'il convient d'étudier ces microbes associés, car il pourrait arriver que des bactéries ordinairement non pathogènes devinssent très dangereuses pour l'individu au milieu des lésions tuberculeuses.
M. Babès est l'auteur qui s'est le plus attaché à cette recherche. Appelé à faire la nécropsie des enfants qui succombaient à l'hôpital de Buda-Pesth, il employa une année ci l'étude des associations bactériennes de la tuberculose. Il publia ses résultats en 1889, après les avoir déjà communiqués au congrès de 1888. Il a examiné des méningites, otites, pharyngites, ostéomyélites, abcès froids, tuberculoses pulmonaires et intestinales, des lésions tuberculeuses hémorrhagiques ou consécutives aux fièvres éruptives. Il est arrivé ainsi à un total de 52 autopsies de tuberculeux, dans lesquelles il a recherché les microbes associés au bacille de Koch. Sur ces 52 cas, le bacille de Koch n'a été trouvé que 10 fois à l'état de pureté; 42 fois, il était associé à d'autres micro-organismes. M. Babès déclare que, chez les enfants, on observe surtout les bactéries du pus, notamment dans les altérations caséo-purulentes. Dans les pneumonies, pleurites et péritonites tuberculeuses, on rencontre les microbes capables d'engendrer ces affections. Dans les lésions tuberculeuses des os et des articulations, le microbe associé est presque toujours le streptocoque pyogène. Dans la gangrène des foyers tuberculeux ou dans les ulcérations des miuqueuses, M. Babès retrouve 'des microbes pyogènes et des bacilles saprogènes.
Au Congrès de 1891, la question des associations micro-
biennes dans la tuberculose a été mise en discussion. M. Babès a apporté de nouvelles recherches faites non plus sur des lésions d'enfants, mais sur des lésions tuberculeuses d'adultes ; presque toujours il a rencontré des micro-organismes associés au bacille de Koch. Pour lui, ainsi que pour M. Cornil, la grande majorité des abcès froids contient des microbes pyogènes et spécialement des streptocoques. MM. Yerneuil et Baretta considèrent d'ailleurs cette invasion d'un abcès froid par des microbes habituellementpyogènes comme une heureuse complication au point de vue du malade. Quoi qu'il en soit, ainsi que Ta fait remarquer M. Hallopeau pour certaines lésions tuberculeuses cutanées, le bacille de Koch peut être le seul microbe présent dans un foyer purulent.
Nous savons, et Koch lui-même a insisté sur ce point, que le bacille tuberculeux est quelquefois pyogène. J'ai démontré que cette propriété était d'autant plus accentuée que le bacille était plus atténué. Le terrain, selon la remarque de M. Cornil, exerce aussi de l'iniluence. D'une façon générale tout microbe pathogène a d'autant plus de tendance à faire du pus qu'il est plus atténué et que l'organisme est plus résistant.
En résumé, les microbes habituellement pyogènes paraissent être fréquents dans les abcès froids; ils ne sont point indispensables à leur production; ils constituent une complication.
M. Leloir a cité des cas d'association de la tuberculose et de la syphilis. Enfin la grippe a semblé favoriser l'infection tuberculeuse.
PourM. Babès, les associations engendrent des complications qui précipitent la mort, mais alors, il a surtout en vue les agents connus comme celui de la pneumonie, par exemple ; quant aux microbes saprogènes, il les regarde comme des parasites sur le compte desquels il reste muet.
Nous ne pouvons accepter cette distinction, car la barrière élevée entre le sapi^ogénisme qHq pathogtniisme s'abaisse chaque
jour davantage, et nous nous apercevons de plus en plus qu'elle a peu de raisons d'être. Puisque nous pouvons enlever et restituer à un microbe pathogène ses propriétés virulentes, n'est-il pas tout naturel qu'un saprophyte puisse brusquement devenir un pathogène très dangereux? Il suffit pour cela que des conditions nouvelles et imprévues viennent s'établir dans les foyers microbiens. Ces microbes associés de la tuberculose doivent donc attirer notre attention, plus peut-être que M. Babès semble le croire; je vais vous citer un fait personnel qui vous le prouvera.
Je recherchais, il y a quelques années, les organismes des lésions caséeuses de la scrofulo-tuberculose, soit en inoculant, soit en cultivant ces dernières. Les cultures restèrent souvent stériles; j'obtins cependant deux ou trois fois de très courts bacilles, qui, examinés à des grossissements moyens, auraient très bien pu être pris pour des microcoques. L'inoculation de ces microbes dans le tissu conjonctif ne produisait ni lésions locales, ni lésions ganglionnaires de voisinage, ni lésions généralisées. Je persistai néanmoins dans mes recherches. Je fus plus heureux avec une dernière culture provenant d'un ganglion sous-lombaire caséeux développé sur un cobaye inoculé avec une scrofulide cutanée provenant du service de M. Poucet et dont l'histoire est relatée dans la thèse de M. Yallas. Ayant semé la matière caséeuse de ce ganglion, j'obtins de belles cultures du micro-organisme que je vais vous décrire, et à qui j'ai donné le nom de Bacillus heminecrohiophilus.
C'est un bacille aérobie et anaérobie, végétant rapidement dans le bouillon au voisinage de -\- 35°, fournissant sur la pomme de terre (fig. 11) et la gélatine (fig. 12) des colonies épaisses et jaunâtres qui prennent une teinte bleuâtre, violacée, par le vieillissement. Il est remarquablement polymorphe (Voyez fig. 13). Ainsi les cultures en bouillon présentent des bacilles épais et courts (1 à 4 [j.), souvent articulés; pourtant