VINGT-NEUVIÈME LEÇON
DE LA TUBERCULOSE AU POINT DE VUE DE l'hYGIÈNE ALIMENTAIRE
{suite et fin).
Insuffisance de l'arrêté ministériel de 1888. — Nécessité de procéder à la saisie totale dans tous les cas de tuberculose. — Atténuation des coui séquences de cette mesure par l'autorisation d'utiliser la viande après l'avoir stérilisée. — Des moyens qui assureront la stérilisation. — Perte résultant de la stérilisation comblée par une indemnité. — Résumé des mesures à prendre pour que Talimentation par les viandes soi t aussi inoffensive que possible.
De la virulence du lait des bêtes tuberculeuses. — Des conditions dans lesquelles la virulence est surtout redoutable. — Mesures prophylactiques.
L'arrêté ministériel de 1888, visant le sujet qui nous occupe^ prescrit d'exclure la viande des animaux tuberculeux :
« 1*^ Si les lésions sont généralisées, c'est-à-dire non confinées exclusivement dans les organes viscéraux et leurs ganglions lymphatiques ;
« 2° Si les lésions, bien que localisées, ont envahi la plus grande partie d'un viscère ou se traduisent par une éruption sur les parois de la poitrine ou de la cavité abdominale. »
Ces prescriptions ont entraîné dans le service de l'inspection des viandes un progrès sérieux. Par elles, l'autorité supérieure indiquait aux magistrats municipaux le devoir qu'ils avaient à remplir et, aux vétérinaires inspecteurs, les limites dans lesquelles ils avaient à sévir.
Quelques-uns de nos confrères estiment que l'arrêté ministériel de 1888 donne satisfaction à toutes les exigences, et fait disparaître tous les dangers.
Nous avons le regret de ne pas partager leur optimisme.
L'arrêté ministériel de 1 888 ne nous satisfait ni au point de vue scientifique, ni au point de vue pratique.
Effectivement, en admettant des animaux tuberculeux à la libre circulation pour la raison que les altérations ne paraissent pas avoir franchi l'organe qui en est atteint, il implique que les bacilles virulents chez ces animaux ne se trouvent jamais dans les réseaux vasculaires des muscles et des ganglions, ce qui est une prétention excessive et erronée dans nombre de cas (1). Ensuite, en laissant aux inspecteurs la latitude de juger de l'importance et de l'étendue des lésions tuberculeuses, il ouvre la porte à des divergences d'appréciation et de conduite très fâcheuses.
Nous l'avons bien vu à Lyon, lorsque le vétérinaire inspecteur de cette ville a voulu se conformer aux dispositions de l'arrêté ministériel. Les saisies étant devenues plus nombreuses, les commissionnaires en bestiaux ont protesté et ont opposé à la sévérité que l'on montrait à Lyon l'indulgence dont on usait encore dans d'autres grandes villes. Il a fallu recourir à M. le Ministre et lui faire déclarer que l'arrêté devait être appliqué rigoureusement.
De plus, dans la pratique, les intentions de M. le Ministre sont interprétées et appliquées de différentes manières.
Pour plus de logique et de simplicité, nous demandons que l'on adopte partout le principe de la saisie totale dans tous les cas indistinctement.
Je me hâte d'ajouter que, le principe de la saisie générale étant admis, je serais disposé à accorder certaines latitudes qui diminueraient notablement les conséquences de cette mesure rigoureuse.
Je n'ignore pas que les viandes tuberculeuses ont encore,
(1) Récemment, au Congrès d'hygiène tenu à Londres (août 1891), MM. Me. Faydeau et Woodhead ont fait connaître un cas où des tubercules intra-musculaires coïncidaient avec de rares nodules seulement dans les poumons et dans quelques ganglions lymphatiques.
le plus souvent, quelque valeur nutritive et qu'elles pourraient être utilisées pour l'alimentation de l'homme, si préalablement on les rendait inoffensives.
J'ai demandé autrefois la destruction de toutes les viandes tuberculeuses jusqu'au jour où l'on aurait trouvé un moyen de supprimer leur nocuité. Actuellement, je demande qu'elles soient retenues à l'état de viandes fraîches, mais que l'utilisation en soit tolérée après leur stérilisation complète.
Dans les précédents Congrès, particulièrement au Congrès international vétérinaire de 1889, on a proposé de rendre les viandes tuberculeuses inoffensives par deux procédés : la cuisson et la salaison.
Malheureusement, on n'a pu s'entendre, lorsqu'on a parlé d'adopter l'une ou l'autre, parce que l'on cherchait un procédé unique qui donnerait des garanties égales dans tous les pays et dans toutes les conditions.
La cuisson, c'est-à-dire une exposition assez longue à une température suffisamment élevée pour que le virus tuberculeux soit complètement détruit, peut rendre la viande inoffensive; mais elle n'a paru praticable que dans les grands abattoirs ; elle est impossible dans les campagnes, où l'installation pour une opération de cette nature fait et ferait défaut.
Pour rendre cette mesure plus pratique, M.Morot, vétérinaire inspecteur à Troyes, a proposé de faire, avec les viandes des tuberculeux, des conserves préparées en boîtes, à la façon de la plupart des conserves alimentaires.
Je voudrais trouver dans l'idée de M. Morot un moyen général de résoudre la difficulté soulevée par la cuisson; malheureusement, je ne le saisis pas encore. La fabrication des conserves faciliterait l'écoulement de ces viandes, mais elle ne serait possible que dans certaines localités trop peu nombreuses.
La salaison n'a pas pour but de détruire les bacilles de Koch; on a même constaté que ceux-ci se conservaient mieux dans
les viandes salées que dans les autres, mais elle oblige le consommateur à faire bien cuire la viande. Ce procédé serait plus facile à appliquer partout que le premier. Toutefois, on a objecté (|ue dans certains pays, en raison des habitudes courantes, la viande salée sera mangée crue, et le remède sera pire que la mal.
Il est donc impossible de donner une préférence marquée ,^ d'une manière absolue, soit à la cuisson soit à la salaison. Il est surtout difficile de trouver un moyen applicable en tous lieux et en tous pays.
Je ne crois pas indispensable de trouver un procédé unique réunissant ces qualités presque introuvables. Le mieux est de s'inspirer des ressources et des habitudes locales. Dans les grands centres, où l'industrie privée trouvera assez de matériaux à transformer en conserves cuites, en extraits de viande ^ sous le contrôle d'un inspecteur, on pourrait adopter la cuisson. Dans les petites localités ou les campagnes, on imposerait la salaison. Ce moyen simple porterait ses fruits dans la presque totalité du territoire français.
En résumé : tout animal tuberculeux devra être retenu par le service d'inspection ; si sa viande est maigre, elle sera détruite; dans le cas contraire, elle sera rendue inofîensive avant d'être livrée à la consommation.
Grâce à ces moyens, on ne détruirait pas sans profit pour l'espèce humaine une source importante d'énergie, on ne priverait pas la classe pauvre d'un aliment économique.
Le principe de la saisie totale et de la stérilisation des chairs étant accepté, quel que soit le degré d'utilisation des viandes saisies, il en résultera toujours une dépréciation de la marchandise et une perte pour le propriétaire des sujets abattus et saisis. Par conséquent, il faut trouver le moyen d'indemniser ce dernier.
C'est le moment de se souvenir que la résistance aux mesures
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contre les viandes tuberculeuses est liée étroitement à une question d'argent. Nous avons dit précédemment que les mesures atteignaient certains agriculteurs plus que l'agriculture. Si nous parvenions à retourner le sens des blessures qu'elles infligent, nous aurions fait beaucoup pour la pacification des esprits.
En d'autres termes, il faudrait répartir les dommages causés par les saisies sur tous les agriculteurs éleveurs, bref sur toutes les personnes qui retirent des bénéfices du commerce des animaux de boucherie, au lieu de les laisser peser en entier sur les dépossédées.
Les personnes les plus compétentes estiment que le service d'inspection ne peut fonctionner rigoureusement sans le principe de l'indemnité.
Mais si presque tout le monde est d'accord sur la nécessité de l'indemnité, la plupart n'osent pas l'envisager sérieusement, sous prétexte qu'elle exigerait des sommes considérables très difficiles à trouver.
Assurément, l'État ne peut se charger, dans l'état actuel, d'acheter tous les animaux tuberculeux. Cependant il pourrait accepter la surveillance d'une caisse, qui serait alimentée par tous les Français propriétaires d'animaux et par toutes les personnes qui font entrer des animaux sur notre territoire.
Nous proposons de se rattacher à la garantie mutuelle, obligatoire, que nous n'avons pas inventée, et qui produirait certainement une détente brusque h dater du jour où elle serait appliquée.
Rendons-nous compte de l'étendue du sacrifice qu'on imposerait aux producteurs ou à leurs intermédiaires.
Nous avons cherché à l'établir à l'aide des documents que nous possédions.
Nous prêchons en faveur de la saisie totale; par conséquent,
nous devons établir le quantum des cas de tuberculose, d'après la statistique générale.
On s'entend pour fixer ce quantum à 5 p. 1000 sur les bovidés adultes (1). Four les veaux et les porcs, on peut adopter les moyennes que nous avons données précédemment, savoir 0,024 p. 1000 pour les premiers, 0,112 p. 1000 pour les seconds.
Or, en 1882 on a sacrifié en France environ pour 820415 847 francs de viande de bœuf, dont les 10 millièmes seraient 8 204158 francs. Mais les animaux n'ayant guère qu'une valeur égale aux deux tiers de celle d'un sujet bien portant, cette somme se réduit à 5 469434 francs. La chair de ces animaux, transformée, possédant encore la moitié environ de sa valeur primitive, l'indemnité à payer aux producteurs victimes des saisies s'élèverait donc seulement à 2 734716 francs.
La viande de veau représentait une valeur de 264 312 597 fr., dont les 0,024 p. 1000 s'élèveraient à 6344 francs.
La viande de porc se chiffrait par 584 610188 francs, dont les 0,112 p. 1000 se montent à 65 476 francs.
Au total, le montant des indemnités pour la viande tuberculeuse atteindrait, année moyenne, la somme de 2 806536 francs.
Pareille somme serait facile à couvrir, si l'on voulait bien frapper d'une taxe minime les bœufs ou vaches, les veaux et les porcs au moment où ils sont sacrifiés pour la consommation, non seulement dans les abattoirs, mais dans les tueries particulières et dans les exploitations rurales. On se fera une idée de la modicité de la taxe, si l'on veut bien se rappeler que l'on a sacrifié en 1882 environ 1872 091 bœufs ou vaches, 2 820 438 veaux et 3 517 873 porcs.
Si l'on prélevait 1 franc par tête de gros bétail, 0^,25 sur chaque veau et 0^20 par porc, on obtiendrait annuellement
(1) On nous a reproché de donner un quantum trop faible. Pour la suite de nos calculs, nous le porterons à 10 p. 1000.
4216819 francs, c'est-à-dire presque 1 million 1/2 déplus que le taux des indemnités.
Actuellement, un commissionnaire en bestiaux de Lyon garantit les risques de saisie moyennant 1 franc par bête vendue sur le marché et conduite aux abattoirs. Et l'on prétend que l'assureur fait d'assez jolis bénéfices.
On se demandera sans doute ce que nous comptons faire de l'excédent de taxe. Nous voudrions qu'il fût consacré à payer les frais d'inspection dans les communes incapables de faire face à cette dépense.
La plupart des personnes qui me font l'honneur de m'entendre aiment probablement savoir que des hommes compétents veillent sur la salubrité des viandes qu'on leur sert tous les jours. Qu'elles veuillent bien se dire que plus de la moitié de leurs compatriotes sont privés de cette sécurité !
Nous racontions plus haut que nous avions adressé une requête au vétérinaire inspecteur du chef-lieu de nos départements : trente-cinq départements n'ont donné aucune réponse ; plusieurs ont déclaré que l'inspection était organisée depuis peu de temps. Faisons la part de la négligence ; nous n'en conclurons pas moins qu'en l'année 1890, certains chefs-lieux de départements ne possédaient pas encore de service d'inspection des viandes. Faut-il, après cela, s'étonner que le trafic de la viande s'exerce, dans les campagnes, sans frein et sans contrôle, souvent au détriment de la santé publique ou des intérêts de l'acheteur, car si ce dernier a la chance d'échapper à la contagion après avoir mangé de la viande tuberculeuse, il n'en est pas moins trompé sur la qualité de la marchandise vendue.
L'homme de science ou l'administrateur éclairé qui persisterait à prétendre que l'état actuel est satisfaisant, se ferait tout au moins le complice des bouchers qui vendent aux consommateurs sans défiance une viande suspecte pour une viande de bonne qualité. Car il est impossible à qui que ce soit de déclarer
qu'une viande provenant d'un animal faiblement tuberculeux est un aliment irréprochable. Cependant, dès qu'elle a reçu l'estampille de l'inspecteur, elle passe pour telle.
C'est après avoir longuement médité sur la question et après l'avoir envisagée sous toutes ses faces que je me suis fixé aux mesures que je viens d'exposer.
Au Congrès pour l'étude de la tuberculose tenu à Paris en 1891, j'ai demandé que son comité permanent voulût bien se charger de poursuivre devant les pouvoirs administratifs, dans l'intérêt de la santé publique, la réalisation des vœux suivants :
1° Le service d'inspection des viandes sera établi sur toute l'étendue du territoire dans le plus bref délai possible ;
2° La viande des animaux tuberculeux, dans tous les cas indistinctement, ne sera jamais livrée à la consommation sous l'état frais ;
3° Elle sera stérilisée ou transformée par une application suffisante de la chaleur ou salée, suivant les lieux et les circonstances, avant d'être livrée à la consommation;
4° La moins-value résultant de ces transformations ou modifications sera compensée par une indemnité ;
5° L'indemnité devra provenir d'une légère taxe prélevée sur toutes les têtes de bétail soumises à l'inspection, taxe perçue et utilisée sous le contrôle des communes.
Le Congrès les a adoptés presque à l'unanimité (1).
De tous ces vœux, le plus pressant est relatif à la généralisation du service d'inspection des viandes. Les différents pays n'ont qu'à imiter la Belgique qui vient d'organiser pareil service sans imposer de charges à l'Etat. Il est payé par les per-
(1) Ces vœux ont été présentés aussi au Congrès international d'hygiène de Londres. Le premier a été bien accueilli. On a fait des réserves sur les autres. L'objection principale qui leur a été opposée est que la tuberculose est trop fréquente dans certaines contrées pour que l'on songe à saisir la viande de tous les tuberculeux. L'objection est simplement terrifiante.
sonnes qui font inspecter la viande. La taxe est perçue par les communes qui se chargent de rémunérer les inspecteurs.
La généralisation de l'inspection est importante, d'abord parce que la préservation contre la tuberculose ne peut être efficace qu'à la condition d'être poursuivie sur tous les points du territoire en même temps. Limitée aux grandes villes, l'inspection n'aurait d'autre résultat que d'infecter les campagnes et les petites localités, avec les bœufs que les marchands regarderont comme suspects et qu'ils ne présenteront pas aux grands abattoirs inspectés.
Ensuite, lorsque ce service aura fonctionné pendant quelques années, nous posséderons des renseignements précis sur la fréquence de la tuberculose et nous serons en mesure d'apprécier exactement l'importance et la gravité des autres vœux qui, à notre avis, sont les compléments naturels et obligés du premier.
Le lait des vaches tuberculeuses est-il virulent? Après la publication des expériences de M. Chauveau sur la tuberculisation par ingestion, M. Van Hertsen, de Bruxelles, fut le premier à attirer l'attention sur la fréquence de la tuberculose des mamelles chez les vaches et par suite sur les dangers que doit faire courir l'ingestion du lait de ces animaux. Ce n'était qu'une présomption; il fallait que l'expérimentation vînt la transformer en vérité démontrée. Gerlach, de l'Ecole de Berlin, fit la première expérience tendant à prouver la virulence du lait des vaches tuberculeuses. Il nourrit pendant 21 à 50 jours avec du lait suspect 2 veaux, 2 porcs, 1 mouton et 2 lapins. Tous ces animaux, sauf un veau qui mourut prématurément, offrirent à l'autopsie des lésions tuberculeuses du tube digestif, des ganglions mésentériques, des poumons et des plèvres. Klebs confirma ces résultats en opérant de même sur 5 lapins et 1 chien, qui devinrent tous tuberculeux. Johne nourrit 91 animaux avec du lait de vache tuberculeuse et les
vit sïnfecter dans une proportion de 30,7 p. 100. Bollinger, ayant fait prendre pendant dix semaines 1 litre 4/2 à 3 litres par jour de lait de vache phtisique à 4 cobayes, et ayant nourri pendant 15 jours un porc avec le même lait, constata l'infection tuberculeuse de ces 5 animaux.
Tous ces faits expérimentaux furent soumis au contrôle d'une grande commission dont Yirchow fut rapporteur; la conclusion du rapport affirma qu'zm grand nombre des animaux nourris avec du lait de vache phtisique deviennent tuberculeux.
En France, l'expérimentation donna les mêmes résultats. M. Peuch (1880) sacrifia successivement, après leur avoir fait ingérer pendant 35, 52, 93 et 130 jours du lait de vaches tuberculeuses, 2 porcs et 2 lapins ; il trouva sur tous les 4 des lésions tuberculeuses proportionnelles en étendue à la quantité de lait ingéré. Le même auteur fit en 1888 une deuxième expérience dont le résultat fut négatif; un porcelet qui avait ingéré en 5 jours 4 litres 1/2 de lait ne présenta aucune lésion; cependant le lait absorbé était bien infectieux, puisque 4 lapins qui en reçurent dans le péritoine à plusieurs reprises devinrent tous tuberculeux.
M. H. Martin démontra par des inoculations intra-péritonéales que le lait débité à Paris est fréquemment infectieux.
Le lait des vaches tuberculeuses fait donc courir un danger certain et bien démontré.
Faut-il pour cela que la mamelle qui le fournit soit ellemême tuberculeuse? En d'autres termes, le lait d'une vache tuberculeuse à mamelles saines ne serait-il pas inofTensif ?
M. Galtier, en 1879, ne parvint pas à infecter 10 lapins, qu'il inoculait avec du lait ou du suc de mamelle de vaches tuberculeuses, dont les glandes mammaires étaient exemptes de lésions; l'ingestion de ce lait donna également des résultats négatifs. En 1888, dans deux cas où la mamelle était légèrement tuberculisée, le même auteur constata la virulence du lait, alors
que le sang et le suc musculaire se montrèrent inofFensifs dans les mêmes proportions.
M. Nocarcl a recherché les bacilles de Koch dans le lait provenant d'animaux tuberculeux ; dans 14 cas de tuberculose avérée, l'examen microscopique ne lui a pas décelé un seul bacille.
Ces faits sembleraient donner raison aux nombreux expérimentateurs (Chauveau, Bollinger, Klebs, Cohnheim, Peuch, Nocard et peut-être Galtier) qui pensent que le lait n'est dangereux qu'autant que la mamelle présente des lésions tuberculeuses. Il n'en est rien cependant; cette opinion est trop absolue, le lait 'peut contenir le virus tuberculeux bien que provenant de maînelles absolument saines.
Déjà en 1879, Bollinger annonçait, au Congrès de Bade, que le lait d'animaux tuberculeux dont la mamelle est saine peut, injecté dans le péritoine, produire une tuberculose miliaire chez le porc. Ultérieurement, Stein et May sont arrivés à la même conclusion. En 1887 M. Hirschberger fit 29 moculations intra-péritonéales avec du lait de vaches plus ou moins tuberculeuses dont les mamelles étaient ou paraissaient saines ; dans les 20 cas où les vaches étaient très tuberculeuses, il eut 11 succès; dans les 9 autres, où la tuberculose de la vache était bien moins avancée, il ne constata que 3 fois l'infection des animaux inoculés. Pour lui, le lait des vaches tuberculeuses à mamelles saines est donc souvent virulent, surtout lorsque la tuberculose de la vache est très avancée.
M. Bang, de Copenhague, a étudié la tuberculose de la mamelle et la virulence du lait avec beaucoup de soin, et a publié ses résultats à Copenhague, en 1884, et à Paris, en 1888. Sur 21 lapins inoculés chacun dans le péritoine avec 1 à 2 centimètres cubes de lait de vaches tuberculeuses dont les mamelles étaient saines, il n'a obtenu que deux résultats positifs.
M. Bang a étudié de la même manière le lait de 8 femmes phtisiques et ne l'a jamais trouvé virulent.
Au contraire, dans le cas de mammite tuberculeuse, le lait lui a toujours paru virulent, même lorsqu'un seul quartier glandulaire était atteint.
Koubanof a procédé autrement; ayant injecté quelques gouttes de pus tuberculeux à une femelle qui venait de mettre bas. il a constaté la virulence du lait au bout de deux semaines.
Il faut en somme conclure que le lait des vaches tuberculeuses est toujours virulent lorsque les mamelles sont le siège de lésions, et l'est quelquefois lorsque celles-ci sont saines.
Les résultats positifs n'ont rien qui doivent beaucoup nous étonner, puisque nous savons que les bacilles peuvent traverser les épithéliums sains : tuberculisation par ingestion, virulence du sperme sortant de testicules sains, etc.
La virulence se conserve-t-elle dans les produits dérivés du lait?
M. Bang a démontré la persistance du bacille de Koch dans les divers produits fabriqués avec du lait tuberculeux. Quand le lait est écrémé par la force centrifuge, les bacilles sont lancés pour la plus grande partie au dehors avec les sédiments; néanmoins il en reste une certaine quantité dans le lait écrémé, dans la crème et dans le beurre.
M. Galtier a fabriqué du fromage avec du lait tuberculisé, et a conservé le petit lait. Le fromage inoculé après 5, 10, 15, 20 et 30 jours a donné un assez grand nombre de résultats positifs ; le petit lait s'est également montré virulent après 15 à 16 jours et d'une manière plus constante que le fromage.
Enfin, M. Galtier est parvenu à tuberculiser des animaux en leur inoculant du fromage fabriqué depuis un an avec du lait tuberculisé.
Les bacilles de Koch se conservent donc avec leur virulence •dans les produits dérivés du lait et spécialement dans le fromage.
Le danger connu, quelles mesures faut-il prendre pour le combattre?
Toute vache tuberculeuse est au moins suspecte de pouvoir communiquer la tuberculose par son lait; elle est certaineînent dangereuse si elle présente des signes de mammite, le lait conservant les caractères normaux. Les vacheries devraient donc être soumises à une surveillance active et périodique, comme on le fait dans certaines villes de la Hollande et du Danemark» A Copenhague, la surveillance de vacheries importantes est faite par les soins de certaines sociétés commerciales. Dans les grandes villes, l'autorisation d'ouvrir ou de tenir une vacherie pourrait n'être accordée qu'à certaines conditions fixées par les conseils d'hygiène d'accord avec les préfets, parmi lesquelles figurerait l'obligation de soumettre les vaches laitières à des visites fréquentes et l'engagement de les retirer de la vacherie aux premiers signes de suspicion. A Carlsrhue, l'administration passe de véritables contrats de cette nature avec les demandeurs. Ce serait le cas, pour éprouver ces animaux suspects^ de recourir à l'emploi de la tuberculine, pourvu que l'on n'ait pas la prétention de diagnostiquer à coup sùr l'existence de la phtisie, mais d'avoir de simples présomptions que l'on pourrait alors faire partager plus aisément à un industriel consciencieux (1).
Quant au lait, sa provenance étant généralement inconnue lorsqu'il est débité dans les centres urbains, il est fatalement suspect. Par conséquent, il est prudent de le mettre dans l'impossibilité de nuire avant de le consommer. M. Bang a constaté que réchauffement du lait pendant 5 minutes entre 30^ et 60° n'a pas le moindre effet sur les bacilles qu'il contient, que réchauffement à 70° ou 72° donne des résultats inconstants, qu'à 80° on peut encore obtenir de la tuberculose par inoculation (2 animaux sur 4), tandis que la température de 85°, main-
(1) M. Nocard a déclaré chaleureusement devant l'Académie de médecine (novembre 1891) que la tuberculine pourrait rendre de très grands services en pareille occurrence, et a demandé que l'administration de l'agriculture soumît cette question à l'étude.
tenue pendant 5 minutes, paraît supprimer entièrement toute virulence dans le lait. Une seconde série d'expériences, dans lesquelles il fit l'épreuve de la virulence par ingestion, confirma ses premiers résultais. Il parut même à cet auteur qu'après échaufTement à 70*^ ou 75% la virulence est assez affaiblie pour que la tuberculose ne puisse envahir le tube digestif.
L'ébuUition du lait avant sa consommation est donc une précaution sage et suffisante. Les hygiénistes et M. Duclaux sont d'ailleurs d'accord pour reconnaître que ce traitement n'enlève au lait ni ses qualités nutritives ni rien de sa digestibilité.
Dans le monde scientifique, d'aucuns recommandent volontiers la stérilisation du lait par la chaleur, alors qu'ils opposent encore une résistance assez vive aux mesures contre la viande des animaux tuberculeux. Ce fait démontre bien que la question d'argent domine les esprits dans l'examen de la prophylaxie de la tuberculose. Effectivement, la virulence delà viande est à peu près égale à celle du lait. M. Bang, qui se trouvé dans le camp des hygiénistes modérés, disait, au Congrès de Londres, que sur 73 vaches phtisiques, la viande s'était montrée virulente 10 fois, alors que sur 77 vaches tuberculeuses dont 14 très avancées, le lait avait été infectant 12 fois. Ces résultats ne sont pas pour nous faire comprendre tant de prudence d'une part, et tant de confiance de l'autre.
Quelques personnes éprouvent une certaine répugnance pour le lait bouilli. Aussi se préoccupe-t-on de stériliser le lait par un autre procédé que réchauffement. Comme les efforts tentés dans cette direction n'ont pas encore donné de résultats pratiques, nous n'insisterons pas davantage sur ce point.
ADDENDUM
1° La tuberculose chez le Meriones, jjai' M. MetchniJwff.
Le Merioiies est un petit rong^eur de l'Afrique, chez lequel la tuberculose et les bacilles tuberculeux présentent des caractères très intéressants sur lesquels M. Metclinikoiï a fixé l'attention au Congrès international d'hygiène (Londres, août 1891).
Le Meriones n'est pas réfractaire au bacille de la tuberculose humaine ; il résiste cependant beaucoup mieux à ce microbe que le cobaye et tant d'autres animaux. Inoculé dans la chambre antérieure de l'œil il vit pendant au moins huit mois. Lorsqu'on sacrifie l'animal au bout de 6 à 8 mois, on trouve des tubercules dans les ganglions et la rate et quelquefois dans d'autres organes, comme les poumons, les reins et le foie. Dans la plupart de ces organes, notamment dans la rate, on trouve beaucoup de tubercules non caséifiés, composés de cellules épithélioïdes et géantes vivantes, se colorant de la façon normale.
Les cellules géantes renferment des bacilles tuberculeux qui ne présentent que très rarement leur état habituel. Dans la plupart des cas, ces bacilles sont enveloppés par une ou plusieurs enveloppes concentriques présentant les mêmes réactions chimiques que la membrane du bacille normal.
Ces enveloppes sont en outre imprégnées de phosphate de chaux, et présentent des corps tout à fait semblables à ceux qui ont été décrits par Schùppel dans la scrofulose humaine. Les bacilles, emprisonnés par les couches calcifiées, perdent leur propriété de retenir la coloration et finissent par disparaître complètement dans l'intérieur d'une cellule géante vivante.
Il s'agit ici d'un cas de phagocytose, d'une lutte de la cellule géante avec le bacille. Il est plus que probable que le phosphate
est sécrété par la cellule géante qui présente une réaction alcaline très prononcée.
Puisque cette lutte permet au Meriones de résister à l'invasion du bacille pendant une longue période et puisque cette résistance présente une analogie spéciale avec les phénomènes observés chez l'homme, il serait très important de connaître les conditions qui favorisent ou qui diminuent cette résistance. C'est précisément cette question qu'étudie M. MetclmikofF.
S*' La tuberculose expérimentale chez les animaux vertébrés à sang froid, par M. F. Desioeignes.
M. le D"^ Despeignes a fait des expériences sur l'inoculation de la tuberculose aux animaux à sang froid, dans le laboratoire de M. le professeur Lortet, à Lyon.
L'auteur a inoculé le virus tuberculeux à des grenouilles, dans le tube digestif, dans la chambre antérieure de l'œil, sous la peau. Les animaux furent maintenus à la température ambiante (+ iO° au minimum, -J- 20° au maximum) ou placés dans une étuve chauffée à -J- 25°. Tous succombèrent plus tôt que des sujets témoins entretenus dans les mêmes conditions. Ils étaient devenus tuberculeux totius substantiœ. En effet, ces grenouilles ne présentent pas de lésions macroscopiques de nature tuberculeuse; il est même difficile de trouver les bacilles dans leurs organes ; et pourtant, M. Despeignes a tuberculisé deux cobayes avec des portions quelconques de leur corps. La température du milieu ambiant n'a pas .paru exercer d'influence sur les suites de l'inoculation aux grenouilles.
Plusieurs expériences analogues furent entreprises sur le triton. Des circonstances variées empêchèrent la plupart de réussir. Bien que peu nombreux les résultats positifs ont permis à M. Despeignes d'affirmer que la tuberculose peut se développer à la température ordinaire chez les tritons, et déter-
ADDENDUM. 393
miner chez eux des lésions capables de rendre tuberculeux les cobayes auxquels on les inocule.
Le travail de M. Despeignes prouve que le bacille tuberculeux peut s'entretenir et pulluler dans l'organisme des animaux à sang' froid, et par conséquent, que le bacille de Kocli se passe d'une température de -\- 30° lorsqu'il est placé au milieu nutritif mieux approprié que nos bouillons de culture ordinaire. Il prouve, en outre, que là où il vit, il ne provoque pas nécessairement et toujours l'édification néoplasique tuberculeuse.
3° Quatrième communication su?' un traitement de la tuberculose ^ "par M. Ko c h [Deutsche med. FTocy^e/ZiT/^., du 22 octobre 1891).
L'auteur indique le procédé de préparation de la tuberculine.
D'abord, il a fallu faire de grandes quantités de cultures. Pour cela, M. Koch a employé un milieu nutritif liquide. C'était du bouillon de veau ordinaire, faiblement alcalin, enrichi de 1 p. 100 de peptone et de 4 à 5 p. 100 de glycérine ou bien une solution d'extrait de viande à 1 p. 100. Le bouillon était déposé à la dose de 30 à 50 centimètres cubes dans des fioles d'Erlenmayer et ensemencé à la surface avec un fragment d'une culture assez large pour surnager. Les cultures étaient ensuite abandonnées à -[-■ 38°. Les parcelles de semence se développent, dans ces conditions, avec une intensité extraordinaire, forment une sorte de croûte passablement épaisse qui, au bout de six à huit semaines, s'imbibe et tombe au fond en se fragmentant par lambeaux. Ces flocons abandonnent au bouillon la plus grande partie de la substance active. Aussi, pour obtenir la tuberculine, M. Koch ne se donne-t-il plus la peine de traiter les cultures avec une solution aqueuse de glycérine. Il se borne à les réduire au dixième de leur volume, au bain-marie, à une température voisine de 100° et à les filtrer à travers un filtre de porcelaine ou de terre pour éliminer complètement les
bacilles qui, d'ailleurs, ont été détruits par l'action de la chaleur.
Comme le bouillon de culture renfermait 4 à 5 p. 100 de glycérine, lorsque la préparation est achevée par centralisation, la tuberculine contient 40 à 50 p. 100 de glycérine et se trouve ainsi protégée contre la fermentation secondaire.
M. Koch reconnaît que la tuberculine obtenue par ce procédé n'est pas un produit constamment semblable à lui-même, ce que l'on conçoit aisément lorsqu'on est familiarisé avec la culture des microbes. Aussi, avant de l'employer, il conseille d'en vérifier l'activité par une série d'inoculations à doses décroissantes sur des cobayes tuberculeux. Chez des animaux dont la tuberculose est due à une inoculation remontant à huit ou dix semaines, 1 centigramme de bonne tuberculine suffit souvent à amener la mort. Quand l'inoculation remonte à quatre à cinq semaines, il faut employer deux à trois décigrammes de tuberculine pour faire mourir les cobayes ; on réussit infailliblement avec 5 décigrammes. La mort survient en six à trente heures suivant le degré de la tuberculisation.
Dans la même note M. Koch fait connaître le résultat de ses recherches pour isoler le principe actif de la tuberculine.
M. Koch a d'abord tenté de précipiter ce principe avec une quantité plus ou moins considérable d'alcool (5 à 25 volumes). Mais à l'aide de l'alcool seulement il n'est pas parvenu à précipiter toute la substance active contenue dans la tuberculine „ ni à écarter toutes les substances inactives.
En collaboration avec MM. Proskauer etBrieger, il traita le précipité alcoolique avec une série de corps employés dans l'isolement des ptomaïnes. Le résultat ne fut pas satisfaisant.
M. Koch se rattacha à un autre procédé qui consiste à mélanger la tuberculine à 2 ou 3 volumes d'alcool seulement, à attendre 24 heures avant de laver le précipité qui se forme avec de l'alcool à 60 p. 100. On décante le liquide surnageant et on répète le lavage jusqu'à trois fois.
ADDENDUM. 395
On finit par obtenir un dépôt qui, séché dans le vide, est d'un blanc neigeux, tandis qu'il est légèrement teinté en gris lorsqu'on l'a séché à 100°.
« Ce précipité, dit M. Koch, est tellement supérieur en activité à toutes les substances retirées de la tuberculine à l'aide des autres procédés, et il donne lieu d'une façon si constante à toutes les réactions observées lors de l'emploi de la (uberculine, qu'on peut le regarder comme en représentant la substance active dans sa pureté presque absolue ; peut-être même constitue-t-il, en réalité, ce principe actif complètement isolé. Tandis qu'il faut au moins 50 milligrammes du précipité recueilli à l'aide de l'alcool absolu pour obtenir le même effet qu'avec 5 décigrammes de tuberculine, il suffit de 10 milligrammes du précipité recueilli à l'aide de l'alcool à 60 p. 100; dans plusieurs expériences, j'ai vu les animaux succomber avec les effets caractéristiques de la tuberculine, après l'injection de 5 milligrammes et même de 2 milligrammes seulement du précipité en question. »
La solution aqueuse de tuberculine purifiée s'altère assez rapidement, tandis que la solution dans la glycérine à 50 p. 100 est très stable.
La tuberculine purifiée appartient pour les réactions chimiques au groupe des matières albuminoïdes. Toutefois, elle se différencie des toxalbumines et des peptones.
Naturellement, lorsque M. Rocheut obtenu la substance active de la tuberculine dans un état d'isolement aussi complet que possible, il s'enquit de savoir si ce produit exerce sur l'homme sain et tuberculeux des effets plus heureux que la tuberculine brute.
Sur l'homme sain, la tuberculine purifiée détermine parfois des troubles graves, sans que rien permette de les prévoir.
Sur l'homme tuberculeux la substance active a été essayée à doses beaucoup plus faibles et avec des précautions considérables. M. Koch résume ces expériences en disant « qu'ici en-
core la tuberculine pure ne se différencie pas de la tuberculine brute ». Seulement, elle est 40 fois plus active que la seconde.
Au point de vue du dosage, le produit pur ne présente pas d'avantages sur le produit brut ; c'est au lit du malade que la dose des deux médicaments est à déterminer selon les circonstances particulières à chaque cas. M. Koch termine ainsi son exposé sur la tuberculine purifiée : « Quelque intéressants que soient donc les efforts faits pour isoler le principe actif de la tuberculine, au point de vue théorique, ils n'ont pas encore apporté d'élément bien important dans la pratique, ce qui ne m'empêchera pas d'ailleurs de poursuivre cette étude. »
4° Contribution à Tétude du poison tuberculeux^ par MM. Straus et Gamaleïa.
D'après MM. Straus et Gamaleïa {A?xh, de méd. exp., nov.. 1891), les bacilles de la tuberculose humaine contiendraient une substance, survivant à la mort du microbe, qui provoquerait directement les tubercules.
Pour le démontrer, ils ont dilué dans de l'eau distillée un grand nombre de bacilles tuberculeux portés à 115° à l'autoclave pendant dix minutes. Ayant injecté dans le sang ou dans le péritoine de lapins, cobayes et chiens une émulsionun peu épaisse de ces cadavres de bacilles, ils ont vu ces animaux mourir avec une éruption pulmonaire de tubercules contenant des bacilles nettement colorables par la méthode d'Ehrlich. L'injection sous-cutanée n'a produit qu'un abcès local. La propriété de déterminer des tubercules appartiendrait donc à une substance contenue dans le corps des bacilles même morts.
Lorsque la quantité de cadavres bacillaires injectée est trop faible, les animaux ne succombent pas, mais sont excessivement prédisposés à une inoculation tuberculeuse ulétrieure.
Les tubercules ainsi obtenus n^ont pas été réinoculés.