PREMIÈRE LEÇON
DES SEPTICÉMIES
Création du mot Septicémie. — Sa signification étymologique. — Nécessité actuelle de limiter cette dernière. — Il existe des septicémies, au moins temporairement. — Manière de les caractériser pour éviter des confusions.
Le mot « septicémie » a été introduit dans la nomenclature médicale par Piorry, pour désigner un groupe d'affections mal définies causées par « l'altération du sang à la suite de l'action des matières putrides de diverses sortes », des matières <( liquides ou gazeuses, propres ou étrangères à Torganisme, résultant de la putréfaction ».
Il était évident, disait Piorry, que l'injection des matières putrides dans les veines (Magendie, Gaspard, etc.), que l'inspiration de gaz ou de vapeurs provenant de ces mêmes matières, déterminaient, indépendamment de toute lésion viscérale primitive, une série de phénomènes généraux des plus graves et
(l'une nature spéciale. Ils ne différaient pas des symplômes qui se déclarent à la suite de la pustule maligne ou des gangrènes, suivies de ramollissement et de résorption ; ils étaient analogues, au degré près, à ces accidents que les médecins ont, dans tous les âges, reconnu exister dans une série de maladies générales, qu'ils ont successivement désignées sous les noms de fièvres putrides, putrides malignes, pestilentielles, typhoïdes, synoques putrides, épidémies putrides, etc. [In Traité de médecine pratique et de pathologie iatrique ou médicale, t. III).
Ce groupe manquant de limites précises se grossit bientôt de toutes les maladies graves qui semblaient dériver d'une altération profonde des humeurs et dont Fétiologie était mai connue. Dès lors, il est facile de se faire une idée du caractère vague et confus des documents qu'il faut dépouiller pour parler des septicémies, et de comprendre combien est laborieuse la sélection indispensable à cette étude.
Si, pour plus de clarté, on se rattache à la signification étymologique du mot, on est peu satisfait. « Septicémie » vient de septique et de ar^xa (sang). Septique vient lui-même de SyjTUTiyiç lequel dérive de Sr^d;. Hrfy était le nom d'un reptile auquel les anciens attribuaient des propriétés redoutables - Certains liquides quïl sécrétait passaient pour déterminer la dissolution de la chair et même des os. Ces phénomènes étaient comparables à ceux d'une putréfaction.
Conséquemment, « septicémie » signifie « altération du sang par des matières putrides agissant à la façon des poisons ».
Ainsi comprise, la « septicémie » pourrait embrasser aujourd'hui à peu près toutes les maladies virulentes.
Certains microbes, tels que ceux de la tuberculose, provoquent par leur présence des néoformations qui se substituent à la masse de tels ou tels organes essentiels, ou bien agissent de même dans une zone très restreinte, par les produits solubles qu'ils fabriquent. On peut donc dire que ces microbes déter-
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minent la mort par les altérations matérielles considérables qu'ils produisent.
Mais la plupart des autres n'agissent pas de cette manière. Toussaint avait supposé que le baçilliis anthracis tue en pullulant et en s'accumulant dans les capillaires des organes indispensables à la vie, c'est-à-dire par encombrement des vaisseaux, par embolies microbiennes. Nous savons aujourd'hui que cette opinion est excessive. Les points du système circulatoire encombrés par le b. anthracis i\Q sont pas toujours très nombreux, et parfois la mort survient à un moment où les bacilles sont encore très rares dans le sang. M. Cliauveau a cité des exemples remarquables de ces derniers cas. M. Pasteur, frappé des propriétés aérobies du b. anthracis^ avait pensé que la mort des malades est la conséquence d'une lutte engagée entre les microbes et les éléments anatomiques pour la possession des principes nutritifs et spécialement de l'oxygène. D'après cette hypothèse, l'animal charbonneux mourait d'asphyxie interne. Une étude attentive la fit reléguer au second plan. M. Ghauveau, Toussaint et moi-même avons démontré que l'animal charbonneux possède encore au moment de sa mort assez d'oxygène dans le sang pour entretenir la vie. J'ai constaté de plus que les modifications de la respiration sont peu différentes dans les cas de charbon et de septicémie gangréneuse, bien que le microbe de l'une de ces maladies, le charbon, soit aérobie et celui de l'autre, la septicémie, soit anaérobie. On ne saurait douter que le bacillus anthracis enlève de l'oxygène à l'organisme ; mais la spoliation est insuffisante à entraîner la mort.
Ce n'est pas non plus parce qu'ils produisent çà et là des pustules, la diapédèse des leucocytes, que les microbes des maladies éruptives et ceux de la suppuration entraînent la mort. Si l'on envisage la nature des organes qui sont atteints et l'étendue des lésions dans ces organes comparativement à la partie qui reste saine, on est convaincu que les conditions à
l'entretien de la vie subsistent encore lorsqu'arrive le dénoûment fatal.
Ce n'est donc ni par leur présence, ni par les lésions matérielles qu'ils produisent que la plupart des microbes causent la mort des malades. On est d'accord aujourd'hui pour attribuer les accidents mortels à une intoxication de l'organisme par les sécrétions microbiennes.
On a parlé d'abord des ptomaïnes^ mais à l'heure actuelle on attribue un rôle important aux substances précipitables par l'alcool, aux diastases ou ferments solubles, sur lesquelles j'ai été des premiers à appeler l'attention et à d'autres corps albuminoïdes mal défmis.
Les diastases agissent exactement comme des ferments solubles, et un microbe peut en fabriquer plusieurs. Ainsi j'ai constaté que les sécrétions du heminecrohiophihis digèrent complètement la fibrine du sang, intervertissent le sucre candi, saccharifient l'amidon et saponifient les graisses.
Isolées, les ptomaïnes, les diastases et les autres produits albuminoïdes déterminent un trouble plus ou moins marqué des grandes fonctions et parfois la mort.
Ce nest pas tout encore, les microbes, dans les milieux vivants où ils sont implantés, peuvent fabriquer des produits volatils, des carbures, voire même des gaz toxiques.
Toutes ces matières nocives sont d'abord déversées dans le sang et c'est par lui qu'elles sont distribuées aux éléments anatomiques. Il y a donc primitivement une véritable altération du sang dans les maladies virulentes. Par suite, avec les idées actuelles et la définition étymologique du mot septicémie, toute maladie virulente devrait être regardée comme une affection septique.
Cependant, telle n'a pas été l'intention du nosographe qui préconisa ce terme en médecine. Il est donc de plus en plus nécessaire d'en préciser et d'en restreindre la signification.
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Dans cette voie, on a voulu réserver le nom de « septicémie » aux maladies générales infectieuses à marche rapide où la mort ne s'accompagne ni de pus, ni de métastase, ni de lésions accusées, externes et internes, c'est-à-dire à des maladies infectieuses totius substantiœ.
Cette limitation si elle était rigoureusement adoptée serait loin d'être satisfaisante. Par exemple, elle aurait l'inconvénient d'écarter du groupe des septicémies la maladie qui présente au plus haut point les caractères impliqués par le mot « septicémie ». Je veux dire la septicémie gangreneuse, puisque cette affection est regardée comme une putréfaction sur le vivant et qu'elle s'accompagne d'énormes accidents locaux et de lésions métastatiques (phlyctènes). En outre, elle obligerait à regarder comme deux maladies distinctes des formes pathogènes qui relèvent d'un seul microbe à des degrés différents de virulence. Ainsi, certain streptocoque sous un état particulier de virulence produit l'intoxication rapide, presque sans lésion, qui porte le nom de septicémie puerpérale; sous un autre état, il engendre chez les accouchées des foyers pyémiques plus ou moins nombreux. A s'en tenir à la définition précédente, cette forme ne mériterait pas le nom de septicémie.
On saisit immédiatement les défauts de semblable limitation. En écartant des septicémies certaines maladies accompagnées d'accidents pyogènes, on s'expose à faire des coupures irrationnelles.
On voulut aussi faire de septicémie le synonyme de putréfaction sur le vivant (Davaine). Mais il est facile de s'apercevoir que ce point de vue n'apporte pas pour cela plus de précision.
La putréfaction est un phénomène complexe auquel prennent part des microbes variés, les uns nocifs, les autres innocents pour l'homme, les uns aérobies, les autres anaérobies. Déplus, elle n'exige pas nécessairement le concours de tous les microbes
que l'on peut rencontrer dans une putréfaction donnée. On remarquera, en outre, qu'un agent déterminé, très nocif pour l'homme ou les animaux, ne se trouve pas toujours et en tous lieux dans une même matière en putréfaction.
Davainefut tenté de concevoir la septicémie de cette manière, parce qu'il avait déterminé des accidents mortels très prompts sur le lapin, en lui inoculant une toute petite quantité de sang de bœuf putréfié. Mais le microbe inoculé par Davaine et qui, en définitive, caractérise la maladie existe-t-il toujours dans du sang putréfié? Non. Vulpian et M. Chauveau ne purent jamais le rencontrer bien qu'ils se fussent placés dans des conditions semblables en apparence à celles que Davaine avait signalées.
De plus, la septicémie étudiée par Davaine est bien différente de celle que l'on provoque avec le vibrion septique, qui peut se trouver dans les matières putréfiées.
Que faire pour répondre au desideratum exprimé plus haut?
Il faut d'abord retirer du groupe des septicémies les maladies infectieuses générales avec signes d'intoxication, assez bien caractérisées d'autre part, pour avoir reçu des noms spéciaux : fièvres éruptives, fièvre typhoïde, diphtérie, tétanos, etc. Il faut également laisser de coté les maladies désignées jusque là sous le nom de septicémies, mais dont le virus est déterminé et dont la symptomatologie assez nette permet la création d'une appellation spéciale, par exemple l'ostéomyélite, la pyhémie. Il faut, au contraire, ranger dans les septicémies les affections où la destruction plus ou moins putréfactive des tissus se lie à des phénomènes toxiques graves et celles où ces derniers sont accompagnés de lésions matérielles presque nulles, et pour lesquelles un autre nom serait scientifiquement introuvable ou injustifié à l'heure actuelle. La septicémie de Davaine par exemple n'a aucun caractère dominant qui puisse la faire dénommer autrement.
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Mais on ne doit pas oublier que, malgré ces restrictions, le mot septicémie a un sens très général, et que l'on aura mal défini une affection en lui donnant simplement cette appellation.
Pour donner à ce terme la précision désirable, il faut avoir soin de lui ajouter un qualificatif, tiré de l'un des caractères dominants de la maladie (septicémie gaiigréneuse, septicémie puerpérale) ou de son microbe producteur, ou bien le faire suivre du nom de l'observateur qui a étudié le premier ou le plus complètement Taffection visée. Ce qualificatif ne sera pas emprunté au nom d'une espèce animale, comme on l'a fait trop souvent, car la même septicémie peut attaquer plusieurs espèces, ou bien la même espèce est susceptible de contracter plusieurs septicémies. Davaine, Koch, Charrin ont décrit chacun une septicémie du lapin. Voilà trois maladies, qui auraient le même nom si l'on se contentait de qualifier la septicémie par l'animal sur lequel on l'a étudiée. Ce serait une confusion regrettable. En pareil cas, il vaut mieux qualifier la septicémie du nom de l'observateur et dire : septicémie de Koch, septicémie de Charrin, etc.
Enfin, autant que faire se pourra, au fur et à mesure des progrès de la science, on élaguera du groupe des septicémies, pour en faire une maladie indépendante ou la classer dans un autre groupe, toute affection qui sera suffisamment caractérisée et distinguée pour avoir sa place rationnelle et un autre nom dans la nomenclature nosologique.
Je fais donc des Septicémies un groupe absolument factice et temporaire, destiné à disparaître avec les progrès de la bactériologie, qu'il est impossible de définir exactement, mais qu'il est également difficile de supprimer aujourd'hui. C'est un groupe utile pour y ranger certaines maladies générales infectieuses qui, jusqu'à présent imparfaitement connues, n'ont pas encore été classées à leur véritable place, sous un nom spécial et précis.
Je n'étudierai pas le groupe entier des Septicémies^ je me contenterai de deux affections qui sévissent sur l'homme et que l'expérimentation a le mieux étudiées : la septicémie gangreneuse et la septicémie puerpérale. La septicémie gangréneuse me servira de prétexte à dire un mot de maladies qui lui ressemblent par quelques symptômes frappants, mais qui au fond en sont différentes.