TROISIÈME LEÇON
DÉCOUVERTE DE LA TRANSMISSION EXPÉRIMENTALE DE LA TUBERCULOSE [suite]
Discussion du travail de M. Yillemin et du rapport de M. Colin, à l'Académie de médecine. — Analyse des discours de Chauffard, Piorry, Pidoux, Béhier, J. Guérin, Hérard, Hardy, Guéneau de Mussy, H. Bouley, Colin, Lebert, Bouillaud. — Conclusions.
La discussion s'ouvrit immédiatement à l'Académie et porta à la fois sur le travail de M. Yillemin et sur les conclusions du rapport déposé par M. Colin au nom de la commission chargée d'examiner et de contrôler les faits avancés par M. Yillemin. Elle commença à la tribune le 15 octobre 1867 et se prolongea avec quelque discontinuité jusqu'au 18 août 1868. Chauffard, Piorry, Pidoux, Béhier, Hérard, Hardy, J. Guérin, Barth, Bouillaud, Lebert, Gueneau de Mussy, H. Bouley, Colin furent les principaux orateurs qui prirent part à la lutte.
Cette discussion fut très remarquable au point de vue oratoire ; on la relit avec un véritable plaisir ; mais elle fut très confuse au point de vue scientifique; par suite, il est difficile de la résumer dans une leçon didactique. Je vais cependant essayer de vous en donner une idée, car je juge important et intéressant de vous la faire connaître, tant pour votre instruction que pour la formation de votre jugement personnel sur les discussions scientifiques.
On peut diviser les orateurs en trois groupes; au premier Tâng nous placerons ceux qui ont repoussé l'inoculabilité, ou dénaturé sa signification au point d'en détruire toute la portée ;
au second, ceux qui ont admis l'inoculabilité en repoussant ses conséquences sous le rapport étiologique ; enfin, au troisième, ceux, bien peu nombreux, qui partagèrent entièrement les conclusions de M. Villemin, sur l'inoculabilité et sur ses conséquences étiologiques.
Chauffard le premier engagea la lutte dans les termes suivants, qui vous permettront de présager la suite : « Derrière les inoculations tentées par MM. Villemin et Colin se pressent les plus hautes questions de pathologie. Il ne s'agit plus, en effet, de savoir si les inoculations de matière tuberculeuse réussissent à reproduire cette matière ; ce fait est désormais acquis et la reproduction incontestable. 11 s'agit, maintenant, de savoir ce que vaut ce fait, et ce que signifie cette reproduction; il s'agit de savoir s'ils renversent ou, tout au moins, modifient profondément les enseignements donnés jusqu'à ce jour sur la tuberculose ; il s'agit de savoir si l'étiologie consacrée de l'affection tuberculeuse, et si la place nosologique désignée par cette étiologie doivent s'effacer de la science et rentrer dans la causalité des maladies essentiellement spécifiques. La tuberculose est-elle destinée à prendre rang parmi les affections virulentes? Doit-elle grossir, désormais, le nombre de ces entités morbides achevées, pleines de leur cause originelle, toutes résumées et définies par les produits transmissibles auxquels elles aboutissent? »
A ces questions que répond-il? « Or, Messieurs, à l'encontre des opinions soutenues par M. Villemin, nous croyons qu'aucun des traits du tableau qu'il a tracé n'est pleinement exact. Tous les caractères qu'il a attribués aux inoculations pratiquées par ui relèvent d'une observation incomplète ou se rattachent à une interprétation erronée des faits observés. Ses conclusions relatives à l'inoculabilité et à la spécificité de la tuberculose nous paraissent successivement démenties par les faits expérimentaux et par les enseignements pathogéniques que nous
livrent la science et la clinique. J'espère vous le prouver amplement. »
Pour Chauffard, les conclusions des expériences de M. Yillemin vont donc à Tencontre des faits cliniques. Où va-t-il chercher ses preuves? D'abord, dans un livre de clinique pure, un ouvrage de Pidoux intitulé : Fragments sur la pneiiînonie^ V hémoptysie et la fièvre des phthisiques. « Les considérations émises dans ce travail, dit-il, auquel il ne manque peut-être que de venir de l'étranger pour être apprécié parmi nous à sa juste valeur, ces considérations contiennent en germe la réfutation complète de la spécificité absolue que M. Villemin étend aujourd'hui de la granulation grise à la matière caséeuse. Elles puisent au plus profond de la physiologie et de la clinique d'invincibles démonstrations qui établissent tout ce que ces deux produits ont dans leur nature de vraiment inflammatoire et commun et elles devancent ainsi et éclairent les démonstrations ultérieures que l'expérimentation devait fournir à ce sujet. »
Donc, quels que soient désormais les résultats de l'expérimentation, ils sont faux de par l'observation clinique.
Chauffard cherche ensuite des arguments dans toutes les expériences, comme celles de Clarck, d'Empis, de Lebert, où l'on a produit des lésions d'apparence tuberculeuse avec des matières organiques et même des matières étrangères diverses. Conséquemment, puisqu'on fait du tubercule avec tout, pourquoi venir parler de spécificité et de virulence ?
Une grosse difficulté s'était dressée devant M. Colin. Je veux parler de la multiplication de la matière tuberculeuse , difficulté que le rapporteur avait résolue par un : peu importe! Chauffard pense la surmonter aisément en puisant des arguments dans le domaine de la physiologie générale, qu'il invoque à chaque instant dans son discours. Il applique à cette question les lois de la fécondation. Pour lui, les éléments de la matière tu-
berculeuse, transportés comme l'a vu M. Colin, fécondent les éléments des ganglions et du tissu conjonctif, comme l'ovule mâle féconde l'ovule femelle. « On peut, ce nous semble, dit l'orateur, appliquer aux inoculations de matière tuberculeuse cette belle loi de la fécondation d'un tissu par les éléments provenant d'un autre tissu ; fécondation qui explique comment le tissu fécondé produit des éléments pareils à ceux du tissu fécondant et non pareils aux siens. Belle loi, je le disais, toute empreinte de vie, et qui transporte dans le domaine de l'bistologie pathologique ce grand fait.de la fécondation et de la génération, qui livre à lui seul toute la vie. La matière tuberculeuse, insérée dans les tissus vivants et offerte à l'absorption, devient ainsi l'agent fécondant qui va solliciter le système lymphatique, vaisseaux et ganglions, inciter ce système surtout dans sa partie ganglionnaire, le féconder, le pousser à la prolifération d'éléments semblables, lesquels iront se multipliant de ganglions en ganglions, jusqu'à ce que la masse des humeurs, que le sang en soit imprégné, et qu'une fécondation secondaire se transmette aux éléments du tissu connectif, si abondant dans les viscères de la vie nutritive, si disposé, d'ailleurs, à la prolifération, que M. Virchow a pu soutenir qu'il était l'origine de toutes les tumeurs néoplasiques et proliférantes.
« Quoi de plus légitime que de faire rentrer l'inoculation de la matière tuberculeuse et ses résultats dans cette doctrine de rhétérologie, dans cette genèse par fécondation et par génération, doctrine fidèle à la vie, à la sensibilité propre des éléments et des tissus, à leur action et réaction réciproques, à la gestation locale et cellulaire, gestation inférieure, et moins étroitement soumise aux conditions de type et d'espèce que la grande gestation, celle de l'être entier, dont elle est l'image affaiblie ou pervertie dans la maladie ? »
Et il trouve une foule de faits analogues, par exemple, la transplantation du cancer, de la mélanose, du pigment mêla-
nique oculaire. Malheureusement, encore aujourd'hui, ces faits sont des plus obscurs.
Chauffard ne s'aperçoit pas qu'il explique quelque chose d'hypothétique par des hypothèses et, qu'en second lieu, il commet une erreur de physiologie générale. Il admet que des tissus sains sont fécondés par les éléments tuberculeux pour produire des tubercules ; mais dans la fécondation, c'est l'élément fécondé qui prolifère et donne des éléments semblables à lui; le résultat devrait donc être une production de tissus sains, normaux et non de tubercules.
Maintenant , voulez-vous savoir pourquoi la tuberculose s'inocule si facilement à plusieurs espèces? C'est parce que la néoplasie tuberculeuse est la plus dégradée de l'économie, que c'est une substance vague, sans caractères. « Cette même condition de néoplasie misérable rend enfin compte de la facilité qu'offre la granulation tuberculeuse à passer par l'inoculation de l'homme aux animaux. A mesure que les produits histologiques descendent l'échelle de l'organisation figurée, à mesure qu'ils se simplifient et se dépouillent de la complexité qui fait la richesse des éléments organisés, ils s'abaissent progressivement jusqu'à revêtir un type commun et uniforme, qui décèle de moins en moins l'espèce animale à laquelle ils appartiennent. Le tubercule est certainement au dernier rang des éléments histologiques. Je ne sais vraiment s'il retient rien du type animal qui l'engendre ; si pris sur l'homme, sur le singe, sur le chien ou le lapin, il conserve quelque caractère interne qui le différencie d'après l'être auquel on l'emprunte. Il semble un produit ultime, une dégradation dernière de l'être, et telle que l'empreinte créatrice spéciale y est définitivement effacée. Un pareil produit inoculé n'est-il pas identique avec lui-même, d'oii qu'il provienne, et peut-il rencontrer devant lui une résistance tenant au type de l'être qui le reçoit ? » ... . .. . . • >
' On savait cependant en 1867 que les tubercules sont formés par des éléments jeunes qui se multiplient.
Chauffard veut bien reconnaître néanmoins que M. Villemin a révélé des faits intéressants, mais par ses expériences, « il n'aura ni accru ni affaibli la croyance à accorder à la spécificité et à la contagiosité de la tuberculose ». Et, comme il ne croit pas à rinoculation proprement dite, telle qu'elle se fait dans d'autres maladies vraiment virulentes, il englobe naturellement dans sa réprobation M. Colin lui-même, qui déclarait dans son rapport que l'inoculabilité était incontestable, et l'attaque tout autant que M. Villemin. « Comment peut-on voir là (dans l'inoculation) une contagion? Il y a dépôt, matièj-e emmagasinée pour un usage ultérieur ; mais inoculation réelle d'une maladie, impression spécifique et contagieuse? Je ne saurais l'y voir, même en tenant pour complètement vraies les opinions patliogéniques de M. le rapporteur.
« Les faits avancés par M. Villemin, contrôlés et très exactement appréciés dans leurs conditions anatomiques par M. le rapporteur, sont désormais acquis à la science; mais l'interprétation de ces faits, telle qu'elle a été donnée jusqu'à présent, n'est point conforme aux enseignements de la physiologie et de la clinique. L'inoculation de la matière tuberculeuse amène comme fait primitif un travail local de prolifération tuberculeuse, et comme fait secondaire une dissémination de tubercules dans les organes internes. Ces accidents, par leur marche et leur nature, demeurent complètement distincts de l'affection morbide générale connue sous le nom de tuberculose. Les inoculations pratiquées par M. Villemin ne jugent donc pas la question de la spécificité et de la contagion de la phthisie pulmonaire. »
Telle est la conclusion de Chauffard au nom de la médecine traditionnelle.
Piorry, qui aborda ensuite la discussion, a des idées toutes
faites sur l'interprétation des expériences de M. Villemin. Il a autrefois inoculé du pus et produit de petites masses ressemblant à des tubercules. « Le pus, le sang- lui-même, peuvent en se condensant former des granulations tuberculeuses. Or, il y a du pus dans les tubercules avancés. Par conséquent, rien d'étonnant que M. Yillemin ait obtenu des tubercules. Mais puisqu'on engendre des tubercules par l'injection du pus, il est impossible d'admettre la virulence et la spécificité de la tuberculose, car le pus n'est pas l'œuvre d'un virus. )>
Aujourd'hui, nous savons, au contraire, que le pus inoculable est provoqué par des agents analogues à nos virus.
Pidoux suivit et prononça un discours qui occupa deux séances. Assurément, il ne sait aucun gré à M. Villemin de ses efforts, car, dit-il, « le chaos de la phthisie débrouillé par Laennec se reforme aujourd'hui sous nos yeux ». Cependant mû par un pressentiment assez inexplicable venant après ces premières paroles, il ajoute : « J'ose dire que c'est un bon signe, la promesse d'une époque nouvelle pour la doctrine de la phthisie et le présage d'un progrès. »
Le but de son discours est « de faire voir que jusqu'à présent les conséquences si nettes et si formelles que M. Yillemin tire de ses inoculations sont iiettement et formellement déniées par la pathologie générale et Y observation clinique ». Il procède à sa démonstration à l'aide des lieux communs de la médecine traditionnelle. C'est à eux qu'il va emprunter ses arguments.
Il est impossible de lire un discours plus empreint du superbe dédain que la clinique a professé à une certaine époque pour l'expérimentation. Ainsi, Pidoux est froissé que l'idée de la contagion de la phthisie ait été suscitée aux praticiens par les expérimentateurs ! Il s'étonne ensuite que M. Yillemin prétende que le virus tuberculeux, comme les autres virus, soit quelque chose d'étranger à l'organisme même. Pour lui, au
contraire, la source de la tuberculose ne peut pas être extérieure; le tubercule naît de tout. « Les causes externes les plus diverses et les plus opposées le déterminent également; tout lui est occasion, tant il vient de nous, tant il est bien un des produits de l'altérabilité propre et spontanée de nos éléments organiques. »
Selon Pidoux <( M. Villemin s'est enfermé dans un cercle vicieux qui supprime toute étiologie, toute prophylaxie, tout progrès ». « C'est vraiment par trop simple de dire que les maladies ont pour causes les maladies, c'est-à-dire leurs semences; que le tubercule a pour cause le tubercule ou son virus, comme le lapin et le chou ont pour cause la graine de chou et la semence de lapin. Il ne reste plus alors aux médecins qu'à tendre des fdets aux sporules de la tuberculose, ou à en trouver le vaccin, car l'inoculation ou la tuberculisation ne parait pas réussir aux animaux : ils en meurent tous; ce qui prouve combien nous sommes tuberculisables et indéfiniment tuberculisables, tandis que les maladies véritablement virulentes et spécifiques sont bi-en plutôt éliminatrices de leur propre cause et généralement inaptes à la ressentir plusieurs fois. N'est-ce pas sur ce fait que sont fondées les inoculations préventives? »
Quel scepticisme à l'égard de la science ; quelle ironie! Mais comme ils se retournent bien aujourd'hui contre l'orateur.
Pidoux raille ensuite M. Villemin d'avoir distingué le virus de la lésion, d'avoir fait du virus quelque chose d'invisible à nos sens et qui imprègne la lésion. D'après l'orateur, l'agent de la virulence ne peut être surajouté à la lésion, le dualisme est une conception de l'enfance de la physiologie.
Plus loin, il va jusqu'à demander que les résultats expérimentaux ne soient proclamés que s'ils sont d'accord avec l'observation clinique. « Des expériences sur les animaux vous donnent tel ou tel résultat, et au lieu de les contrôler par l'expérience clinique et par toutes les données de la phthisio-
logie humaine, vous écliafaudez sur elles une doctrine générale de la tuberculose pulmonaire et de toutes les maladies. Pour cela, vous renversez toutes les notions acquises; et il faut que nous acceptions, du jour au lendemain, que la phtliisie tombe des nues, et que, dans sa pathogénie, le sujet, la constitution, les diatlièses ne sont rien; etc. »
Pidoux est absolument spontanéiste. « De toutes les maladies constitutionnelles et organiques, la phthisie est à la fois la plus accidentelle et la plus dépendante des influences plnjsiques et sociales et en même temps la plus indépendante de ces influences, et si je puis ainsi dire, la plus inhérente au sujet et la plus innée. »
Il trouve à la panspermie une influence néfaste. « Si la théorie de la panspermie triomphe en histoire naturelle, elle va oblitérer pour longtemps, peut-être, les voies du progrès, et masquer l'œuvre divine qu'elle prétend glorifier. La doctrine de l'hétérogénie ou des générations spontanées, comme toutes les idées de continuité et de processus que Leibnitz a lancées dans la science, ouvre, au contraire, à la connaissance de la nature une ère de progrès qui a fait ses preuves, et qui, depuis un quart de siècle, enfante des travaux qui éclairent et renouvellent tout autour d'eux.
« En médecine, c'est bien plus grave. Les doctrines de spécificité appliquées aux maladies chroniques nous condamnent à la recherche des remèdes spécifiques ou des vaccins; et tout progrès est arrêté. Le remède, c'est la résignation, ou les guérisseurs, c'est-à-dire les charlatans. La panspermie immobilise l'histoire naturelle. La spécificité immobilise la médecine. L'iîétérogénie pousse l'une et l'autre vers un avenir de progrès indéfini. En médecine, la doctrine de l'hétérogénie et des générations spontanées n'impose aucune limite au besoin de rechercher les causes, de les modifier ou de les détruire. » ,
Cependant comme il faut bien couvrir de fleurs la victime
que ron vient de sacrifier à la gloire des traditions, Pidoux termine ainsi : « M. Yillemin est un des hommes, qui nous ont le mieux fait connaître ces grands travaux (de Broussais, Virctîow, etc.). Je lui en témoigne ici ma reconnaissance, et je suis sûr d'être l'interprète de tous ceux qui Font lu.
« Ses inoculations, tentative originale, sont venues compléter, à son insu peut-être, les idées dont il a été parmi nous un des plus intelligents propagateurs. La question n'est pas de savoir si elles porteront les fruits qu'il en espère : l'homme s'agite et Dieu le mène. Nous sommes tous si petits devant ces questions, si petits devant le tubercule, cette cellule misérable, etc., etc. Je voterai avec le plus grand plaisir les conclusions du rapport de M. Colin. »
Le discours de Pidoux, aussi remarquable par sa forme que " par son âpreté à combattre les idées de M. Yillemin, est celui dont l'hostilité est la plus manifeste contre les données de l'expérimentation; aussi vous l'ai-je longuement commenté; j'analyserai les autres plus brièvement.
Béhier doute des résultats de M. Yillemin, parce qu'il pense avec Rufy que le lapin est souvent spontanément tuberculeux et parce qu'il a lui-même occasionné des tubercules en injectant de la graisse. Yoici ses conclusions : « M. Yillemin a tenté dé nouvelles voies. Je ne crois pas, je le répète, qu'il ait jusqu'à présent réussi à prouver ce qu'il avance, mais il a droit à tous nos éloges et l'avenir doit lui rester ouvert; car le jour où il prouvera que par l'inoculation de la matière tuberculeuse seule, on peut développer une affection tuberculeuse, force sera bien de changer la place que la tuberculose occupe dans le cadre nosologique et cela en dépit de toutes les déductions du monde et malgré les opinions les plus accentuées.
'( Mais, à mon sens, son expérimentation est encore peu concluante. Et, quant à moi, je resterai jusqu'à plus ample informé dans les opinions que j*ai essayé de montrer tout à l'heure. Je
reporterai toute l'influence réellement formatrice de la luberculisation aux qualités du terrain dans lequel la maladie se développe, et bien positivement je ne ferai là que répéter ce que disait à ce sujet Laennec : c'est qu'il faut une disposition particulière de l'économie pour que les diverses circonstances étiologiques déterminent la formation de tubercules. Si donc nous connaissons mieux qu'il ne l'a fait la lésion, son évolution, ses qualités, nous n'en savons pas plus aujourd'hui sur le dernier point que je signalais qu'il n'en savait de son temps, Je n'ai aucune hésitation à lui reporter tout cela. » Béhier est donc très spontanéiste ; le terrain est tout, la spécificité de la tuberculose n'existe pas.
J. Guérin croit à la contagion de la phtisie, mais il ajoute que son mode n'a rien de commun avec la contagion absolue, essentielle de M. Villemin. Les expériences de M. Yillemin ne sont propres qu'à établir que la matière dite tuberculeuse, comme beaucoup de substances organiques antipatldques (?) à l'économie, est absorbée et transportée au poumon par les voies ordinaires de la circulation et s'y dépose avec les produits exsudés sur son passage et provoqués par son contact. Le mécanisme de la tuberculisation consiste donc dans le transport et le dépôt de cette matière dans l'organisme. Des expériences de MM. Yillemin et Colin, il résulte que la tuberculose doit être considérée « non comme une maladie spécifique, virulente et contagieuse, mais comme une maladie susceptible seulement d'être provoquée et reproduite par une sorte de greffe, et de devenir occasionnellement infectieuse ».
M. Hérard, qui avait déjà écrit un ouvrage sur la phtisie avec la collaboration de M. Cornil, appuie les expériences de M. Yillemin. Il les a répétées comme MM. Colin, Lebert, Empis, Constantin Paul, Goujon, Roustan, etc.; les résultats ne lui laissent aucun doute. De plus, il se donne la peine de réfuter l'opinion de ceux qui veulent voir une analogie entre l'inocula-
tien de la tuberculose et celle du pus, du cancer, de la graisse, etc. Il repousse ég-alement toute ressemblance entre les tubercules et les embolies, comme le voulait Feltz. Mais quant à la détermination de la cause et de la nature de la tuberculose, il s'éloigne de M. Yillemin et pense que les critiques qu'on lui a adressées sont fondées.
Voici les paroles qui résument sa pensée. « Ce n'est pas que nous allions aussi loin que M. Yillemin dans les conséquences à tirer des expériences d'inoculation rapportées plus haut et que nous nous croyions autorisés à faire table rase de toutes les circonstances acquises relativement à l'étiologie de la tuberculisation. Que l'on place la phtisie, comme le veut notre savant confrère, dans la classe des maladies virulentes, à côté de la morve, du farcin ou de la syphilis, le mode de développement de la maladie n'en continue pas moins à être ce qu'il a toujours été, ce qu'il sera probablement toujours, c'est-à-dire spontané. Ce qui est vrai pour les affections franchement inoculables, la morve par exemple, la rage, la variole, etc., qui peuvent se manifester de différentes manières spontanément (?), par inoculation ou par contagion, est, à plus forte raison, applicable à la phtisie pulmonaire pour laquelle l'inoculation, même en la supposant démontrée d'homme à homme, ne constituera jamais qu'un fait exceptionnel. Une seule question relative au développement de la tuberculose pourra être soulevée avec plus d'opportunité que par le passé, c'est la question de la contagion. »
M. Hérard examine ensuite en les acceptant, l'hérédité et toutes les causes banales. Puis il termine en déclarant qu'il croit à la contagion et que si cette grosse question se résout par l'affirmative, comme îl l'espère, l'honneur en reviendra pour une grande part à M. Yillemin. Aussi s'associe-t-il aux remerciements du rapporteur.
- M. Hérard admet donc en somme i'inoculabilité de la tu-
berculose; mais spontanéiste, il ne peut être conséquent avec son affirmation, et ne veut apercevoir que la preuve de la contagion dans les expériences de M. Villemin. 11 est à tout prendre assez favorable à l'auteur et au rapporteur.
M. Hardtj, froissé de l'incrédulité de Béhier, dit, avec beaucoup de sens, qu'on est bien obligé de concéder le fait de Tinoculabilité de la tuberculose aux animaux. Le résultat obtenu par M. Villemin ayant été vu et contrôlé par plusieurs personnes consciencieuses, il n'attendra pas d'avoir lui-même répété les expériences pour croire. Mais il ne peut en admettre toutes les conséquences. Il accepte la contagion et l'hérédité de la tuberculose, qui s'expliquent bien par la virulence ; il ne voit pas dans la tuberculose 7^5 caractères de la spécificité et de la virulence ; conséquemment il reste spontanéiste.
Guéneaic de Miissy pose ainsi les termes du problème :
1° Les expériences alléguées en faveur de l'inoculabilité du tubercule sont-elles concluantes?
2° L'observation clinique nous autorise-t-elle à admettre la contagion de la tuberculose?
3° Quelle conséquence légitime peut-on tirer des faits expérimentaux et des faits cliniques pour éclairer la pathologie et la prophylaxie de cette affection?
A la première question, il répond sans hésiter par l'affirmative ; rien ne peut attaquer les résultats expérimentaux avancés; cependant il désire que des expériences nouvelles viennent éclairer les faits contradictoires. Dans tous les cas, il ne peut admettre les arguties de Chauffard.
A la seconde, il répond également par l'affirmative. Oui, la clinique l'autorise à admettre la contagion. Il est étonné que Pidoux, dans son vaste champ d'observation, n'ait pas vu quelques cas de transmission, et contrairement à lui il ne veut pas qu'on les cache.
Enfin, quelles déductions tire-t-il des faits qu'il admet?
C'est que, malgré tout, la contagiosité ne lui paraît pas le facteur essentiel du développement de la phtliisie ; les grandes causes en sont l'hérédité et tout ce qui affaiblit l'énergie nutritive. On le voit, Guéneau de Mussy n'admet pas la virulence.
H. Boxdeij est le seul académicien qui ait franchement soutenu M. Yillemin. Pour lui, l'inoculabilité est défmitivement démontrée. A propos du mécanisme de l'inoculation, il rappelle le développement des tubercules morveux, des lésions pulmonaires et cutanées delà clavelée, qui se produisent sous Finfluence d'une modification préexistante de la crase sanguine par un élément anormal qui lui a été associé; il ne lui paraît pas admissible que la tuberculisation pulmonaire soit le fait d'une simple irritation de l'organe où elle se manifeste.
Quant à la contagion, elle est admise en médecine vétérinaire pour le bœuf; la découverte de M. Yillemin vient de la mettre hors de doute, d'autant mieux que Bouley sait très bien combien le lapin est rarement tuberculeux spontanément.
Il reconnaît cependant qu'il y aurait de nouvelles expériences à faire pour bien établir le mode de transmission naturel de la phtisie, qui doit être plus subtil que le mode d'introduction violente dont s'est servi M. Yillemin, etc., etc.
En résumé, il considère la découverte de l'inoculabilité comme indiscutable et il juge que c'est un fait d'une très grande portée ; il est heureux de rendre un public hommage à M. Yillemin.
La discussion ayant donc tourné en définitive aussi bien contre le rapporteur que contre M. Yillemin, sur le fait de l'inoculabilité, M. Colin affirme alors de nouveau tout ce qu'il avait avancé sur ce point. Il a fait de nouvelles expériences; il présente les pièces à la tribune, fait constater leur nature tuberculeuse et somme en quelque sorte Chauffard et Pidoux de reconnaître l'inoculabilité. On lui céda sur ce point. Mais M. CoUn se concilia alors les adversaires de M. Yillemin en
assignant ua rôle probable à la pyhémie et un rôle étiologique aux causes banales et à la diathèse dans la tuberculisation.
u Je me résume, dit M. Colin, et je conclus :
(( 1° Il est certain que les résultats matériels constatés à la suite de l'inoculation du tubercule sont exacts ;
« 2° Il est extrêmement probable que les dépôts pulmonaires, hépatiques, intestinaux et autres viennent d'une double source : du tubercule déposé sous la peau et du travail pyogénique accompli autour delà plaie, de sorte que, dans beaucoup de cas d'inoculation, il y a une résorption purulente ajoutée à une résorption tuberculeuse ;
« 3'' L'étendue, la gravité des accidents consécutifs à l'inoculation sont proportionnées à la quantité de tubercules insérée et à l'intensité de la réaction qui se manifeste à l'endroit de la solution de continuité. Les expériences sur les petits animaux tendent à en exagérer l'importance ;
« 4° C'est la matière tuberculeuse elle-même et non un prétendu virus qui paraît être résorbé, principalement par les vaisseaux lymphatiques, puis transportée avec lenteur et finalement déposée dans le poumon et quelques autres organes ;
« 0° Les dépôts pulmonaires qui résultentde l'inoculation sont franchement tuberculeux et ne laissent aucun doute sur leur nature, quand ils sont vus à l'état de granulations fermes, luisantes, demi-transparentes;
« On n'a plus de certitude sur cette nature lorsqu'on les trouve opaques, jaunes ou blanchâtres, par le fait de la dégénérescence ou d'une résorption purulente ;
« 6° Les corps étrangers insolubles et très divisés, portés par l'injection veineuse dans le poumon, n'agissent pas à la manière du tubercule: ils déterminent des embolies sans irritation manifeste à leur périphérie ou ils s'enkystent au centre de petits îlots de pneumonie.
« Je respecte trop l'Académie pour soumettre à ses méditations des faits mal étudiés. »
En vain, Lebert vint-il annoncer qu'il avait vu des cavernes se produire rapidement chez un cobaye à la suite d'une inoculation tuberculeuse ; en vain fit-il appel, preuves en main, à la nécessité d'adjoindre l'expérimentation aux moyens de diagnostic anatomiques et cliniques; l'Académie ne put s'acclimater à l'idée que la tuberculose est une maladie spécifique et virulente.
Bouillaud prit le dernier la parole et réduisit à néant les conclusions auxquelles pensaient être arrivés la plupart des orateurs. On ne s'entend sur rien, dit-il, pas même sur les caractères anatomiques de la phtisie. « Eh bien, messieurs, puisque l'on discute encore sur le tubercule et la matière tuberculeuse, qu'est-ce à dire, sinon qu'il faut recommencer et continuer les mêmes recherches? N'oublions jamais, en effet, qu'un travail|opiniâtre fmit par triompher de toutes les difficultés ! »
Aussi, le 16 août 1868, lorsqu'on voulut clore la discussion sur le rapport de M. Colin, clôture précipitée par la demande de M. Villemin de lire une nouvelle note « Sur la virulence et la spécificité de la tuberculose », l'Académie désorientée, comme elle l'a été encore ces derniers temps, également à propos de la tuberculose, ne vota-t-elle pas les conclusions du rapporteur. Par l'organe de Chauffard, elle déclara qu'elle n'était pas chargée de sanctionner des conclusions affirmatives sur un point de science et elle vota simplement des remerciements à M. Yillemin. Elle adopta ensuite tacitement la proposition de M. Larrey d'ajouter des félicitations aux remerciements et d'insérer le travail de M. Villemin aux Archives.
Ainsi se termina, par un avortement complet, cette mémorable discussion sur une des plus importantes questions médicales qui aient été agitées à notre époque.
Il faut en chercher la cause dans l'oppression que les principes de la médecine traditionnelle exerçaient sur des esprits pourtant très distingués.
Aujourd'hui encore, on entend des improvisations brillantes où la microbiologie et ses découvertes sont malmenées. Laissez passer ces orages; souvenez-vous des premières heures de la découverte de M. Villemin. Surtout, gardez-vous bien de jamais nier un fait expérimental consciencieusement et rigoureusement établi. Si l'expérimentation n'est pas d'accord avec l'observation traditionnelle, il faut attendre ; la lumière se fera graduellement, de nouveaux faits expérimentaux s'ajoutant aux premiers éclairciront les apparentes contradictions au plus grand profit de la médecine. Maintenant, messieurs, vous comprenez pourquoi j'ai tenu à évoquer devant vous tous les arguments qui ont alimenté la longue discussion de 1868.