CINQUIÈME LEÇON
SEPTICÉMIE GANGRÉNEUSÈ {suite)
Détermination rigoureuse de l'agent virulent de la septicémie gangréneuse par la culture et l'inoculation. — Cet agent est un bacille. — Propriétés zymotiques du bacille de la septicémie gangréneuse; fermentation] au sein des substances azotées et hydrocarbonées. — La propriété zymotique est distincte de la virulence.
Dans les leçons précédentes, j'ai établi la transmission expérimentale de la septicémie gangréneuse avec la sérosité des lésions locales ou éloignées de cette maladie, j'ai déterminé l'influence de la dose, du mode d'introduction, du degré de vitalité des tissus, j'ai enfin démontré que le tissu conjonctif profond, abrité du contact de l'air, est le milieu par excellence pour le développement de l'aff'ection. Bref, j'ai appris comment on reproduit la maladie à volonté, à l'aide d'une humeur puisée sur un malade. La septicémie gangréneuse est donc bien une maladie virulente.
Je dois pourtant compléter ma démonstration en déterminant plus rigoureusement l'agent virulent, en établissant sa nature solide et son état vivant.
Bottini, qui, le premier en 1870, inocula la septicémie gangréneuse, attribua les effets qu'il obtenait à une zymase^ c'està-dire à un ferment soluble, imbu qu'il était des idées de Liebig sur la fermentation. S'il se trompa sur le fond, il eut au moins le mérite de reconnaître que cette zymase provenait d'un virus particulier et non de la fermentation putride vulgaire. Il le démontra en inoculant tous les deux jours de la sérosité de septicémie gangréneuse qu'il conservait dans un flacon. Cette
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expérience lui fit voir que la virulence spéciale disparaissait de la sérosité au fur et à mesure que la décomposition putride s'accentuait davantage. C'était un véritable pas en avant.
Lorsque nous avons abordé ce sujet, M. Chauveau et moi, de 1880 à 1884, la physiologie des virus était assez avancée pour que nous pussions attribuer le rôle principal à un ferment animé, au microbe qu'on voyait dans la sérosité virulente.
Néanmoins, nous avons procédé à la vérification de cette idée d'une façon méthodique.
Si on recueille dans une haute éprouvette une grande quantité de sérosité virulente (400 g.) extraite de la plèvre et du péricarde d'un mouton mort à la suite de l'inoculation dans le système veineux, et si on l'abandonne assez longtemps à l'état de repos, les couches superficielles deviennent très pauvres en microbes, et la plupart des animaux qu'on inocule avec elles échappent à l'infection, tandis que la couche inférieure est convertie en une sorte de purée de microbes dont l'inoculation est infailliblement mortelle. Si la sérosité a traversé un filtre très épais, elle est alors très peu active, tandis que le filtre devient virulent à un très haut degré. L'agent virulent n'est donc pas une zymase, un produit soluble, diffusé égalementdans la masse liquide, mais bien un corps solide suspendu dans la sérosité.
x\joutons que ces particules solides sont bien les microbes vivants qu'on trouve dans la sérosité. La seule façon de le démontrer est d'obtenir des cultures pures virulentes.
Nous nous sommes servis comme semence de la sérosité des plèvres ou des phlyctènes et du sang du cœur ; comme milieux de culture, de bouillons de veau ou de bœuf. Abandonnées au contact de l'air, les cultures sont restées constamment stériles ; aucun trouble ne s'est manifesté dans les bouillons. Enfermées, au contraire, dans un ballon plein et bouché, ou dans un ballon dont le bouillon est recouvert d'une couche d'huile stérilisée, ou dans des tubes dont l'air est retiré et remplacé par un gaz
inerte, elles deviennent rapidement fertiles ; un trouble abondant s'y manifeste. Le microbe de la septicémie gangreneuse est donc anaérobie et, comme tous ceux de cette catégorie, difficile à propager avec toutes ses propriétés. Cependant nous l'avons conservé intact jusqu'à la cinquième génération.
Les microbes qui peuplent les cultures varient de forme suivant l'origine de la semence. Ils sont courts, sporulés, comme
la plupart de ceux qu'on observe dans la sérosité musculaire, lorsque le sang du cœur en est le point de départ; courts, fins, grêles et sans spores, lorsque la semence a été puisée dans la sérosité péricardique ou musculaire. Dans ce second cas, la multiplication s'opère donc sans sporulation, par simple allongement et division des individus de forme courte.
En résumé, dans les cultures, les bacilles ont moins d'ampleur que sur l'animal.
La forme ou le mode de végétation se modifient quelquefois sous l'influence des causes qui affaiblissent la semence ou la culture. Ainsi dans une culture examinée le 2 décembre 1881, dont la semence avait été chauffée à 60^, les microbes avaient pris l'aspect de longs bacilles enchevêtrés, dont l'ensemble constituait des amas flottant au fond du bouillon, à la façon de certaines cultures de Bacillus aiithracis.'Les mêmes formes longues et pelotonnées se remarquaient en grande abondance dans des cultures anciennes, faites par M. Linossier, dans le but d'étudier des phénomènes de fermentation dont je vous entretiendrai bientôt (voy. fig. 45).
Fig. 45. — Montrant les forui es normales et anormales du bacille de la septicémie gangreneuse (gross. :
1, culture en bouillon âgée de 6 jours dont la semence provient du sang d'un cobaye ; 2, culture ancienne faite par M. Linossier oîi les formes anormales sont très nombreuses.
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Après avoir obtenu des cultures pures, nous les avons inoculées. Jusqu'à la cinquième génération , nos cultures ont tué les cobayes et les lapins et ont provoqué sur ces animaux les phénomènes locaux caractéristiques, quelquefois aussi des lésions métastatiques très nettes, soit dans le péricarde, soit dans les plèvres, soit dans les muscles. Elles contenaient donc bien le microbe de la septicémie gangréneuse, et celui-ci n'était autre que le bacille que nous avions vu dans la sérosité, sur les animaux septicémiques.
Une de nos expériences prouve bien que la virulence est l'œuvre des microbes eux-mêmes. L'inoculation de deux gouttes de telle culture datant de 12 ou 15 heures, par conséquent très pauvre en bacilles, restait sans effets ; tandis que l'inoculation de la même quantité de la même culture âgée de 48 heures, lorsque le trouble du bouillon était bien net, tuait rapidement le cobaye.
La septicémie gangréneuse est donc l'œuvre d'un microbe appartenant au genre Bacillus^ anaérobie, dont la végétation devient complète (sporulation) dans le tissu conjonctif, incomplète dans les séreuses et dans le sang.
L'aptitude du bacille à former des spores dans l'organisme explique la conservation de la virulence dans les détritus animaux secs, et au contact de l'air, pendant plusieurs années. Je vous présente, dans ce tube simplement fermé par un bouchon de liège, une poudre noirâtre qui n'est autre chose que de la sérosité extraite des lésions locales d'un cobaye, desséchée depuis 9 ans. Elle a conservé néanmoins toute sa virulence ; car c'est elle qui a servi aux expériences qui ont été faites depuis quelques mois dans mon laboratoire sur la septicémie gangréneuse. La poudre ne contient plus de bacilles, mais des spores qui ont parfaitement résisté pendant 9 ans aux causes de destruction. La seule précaution nécessaire pour conserver du virus est de le faire dessécher rapidement pour éviter la putréfaction et à une température voisine de-f-'^^O''-
Parmi les propriétés biologiques du bacille de la septicémie gangreneuse, il en est une que j'étudierai avec quelques développements , parce qu'elle se manifeste sur le malade : c'est la propriété zymotique. Je l'ai mise en lumière en 1885 et 1886.
Vous vous rappelez que la production de gaz est un fait constant dans les lésions de la septicémie gangréneuse ; il est donc intéressant de soumettre la propriété zymotique du bacille à une expérimentation raisonnée.
Le bacille de la septicémie gangréneuse opère des fermentations au sein des deux sortes de matières organiques, hydrocarbonées et azotées.
Pour étudier la fermentation des hydrocarbonés, je me suis servi de glycose, de lactose, de lévulose, de mannite, de sucre de canne, d'amidon cuit, d'inuline et de glycérine. Ces substances, à l'état de dissolution, étaient introduites dans une éprouvette renversée sur un verre à pied rempli de mercure. Au moyen d'une pipette recourbée, chargée de virus, j'ensemençais la solution. Puis l'appareil était placé dans une étuve chauffée à-j-35°.
La fermentation s'établissait au bout de quelques heures et s'arrêtait vers la 50'' ; elle était achevée en 36 à 40 heures, si l'on avait soin d'ajouter primitivement à la solution hydrocarbonée un peu de craie en poudre.
D'après la quantité de gaz dégagée au sein des fermentations pour une même dose de ferments, les corps que nous avons étudiés se placent dans l'ordre croissant suivant : Sucre de canne ; Lactose ; Glucose ; Mannite.
La fermentation marche plus vite avec l'amidon, la dextrine et l'inuline qu'avec les sucres.
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Les gaz qui se dégagent sont de l'acide carbonique et de l'hydrogène en proportions variables.
L'amidon passe d'abord à l'état de glucose, en partie du moins; finalement, on obtient de l'acide lactique et de l'acide butyrique.
Je croyais avoir décelé la présence de l'alcool dans ces fermentations, mais je n'ai pas osé affirmer mes soupçons en présence des doutes émis par mes collègues M. Cazeneuve et M. Péteaux, professeurs de chimie.
J'ai remarqué que la propriété zymotique cessait de se manifester lorsqu'on se servait de virus desséché, pourtant celui-ci avait conservé toute sa virulence. Les propriétés zymotiques et la virulence sont donc distinctes. Les premières pouvant se perdre avec facilité ne seront, en conséquence, que des caractères secondaires* pour la différenciation des espèces.
J'ai ensuite opéré sur des substances albuminoïdes (peptone, albumine de l'œuf, jaune de Fœuf) dissoutes ou divisées dans l'eau. L'expérience était disposée exactement comme il a été dit plus haut. Au bout de 12 à 15 heures, la fermentation •commençait à s'établir et durait plus ou moins longtemps ; elle marchait vite dans le jaune d'œuf, où généralement elle était complète après 2i heures.
L'état plus ou moins avancé de destruction de la matière azotée se révélait par une odeur variée. A coup sùr une partie était entièrement détruite, attendu que dans l'atmosphère gazeuse qui surmontait la fermentation, on trouvait de l'acide <;arbonique, de l'hydrogène et de l'azote. Je n'y ai pas rencontré d'oxygène en quantité appréciable.
La proportion d'acide carbonique que l'on pouvait retirer d'une fermentation augmentait lorsqu'on extrayait les gaz avec la pompe à mercure. Pendant l'analyse de ces gaz, après l'absorption de l'acide carbonique, je me suis aperçu que le passage de l'acide pyrogallique à travers la fermentation addi-
tionnée de potasse dégageait un gaz qui s'ajoutait aux autres et dont je n'ai pu déterminer la nature.
Les proportions des gaz principaux varient suivant la substance fermentescible , comme on le voit dans les résultats ci-dessous :
Fermentation du jaune d'œuf.
C02 53,24 pour 100 vol. de gaz.
Az 17,05 ~ —
Fermentation de V albumine .
G02 G9,01 pour 100 vol. de gaz.
Az 5,68 — —
Fermentation de la peptone .
C02 87,Oi pour 100 vol. de gaz.
Az 4,30 —
Par conséquent, en présence des substances hydro-carbonées et albuminoïdes, le bacille de la septicémie gangreneuse provoque des fermentations véritables.
La crépitation des régions envahies, les poches gazeuses qui se forment quelquefois en certains points, sur le malade, reçoivent donc des faits précédents une explication satisfaisante.
Les mêmes faits nous permettent de croire que la fermentation commence d'abord par les substances hydro-carbonées pour s'étendre ensuite aux substances azotées, car, au début, la plaie envahie par la septicémie gangréneuse est inodore, et prend ensuite une odeur désagréable plus ou moins prononcée.