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SIXIÈME LEÇON

SEPTICÉMIE GANGRENEUSE [siÙte)

Analogies et différences entre le microbe de la septicémie gangréneuse et celui du charbon symptomatique, de l'œdème malin, et le vibrion seplique. — Preuves variées que le bacille de la septicémie gangréneuse est le môme que le vibrion septique de M. Pasteur. — Nom qu'il conviendrait de lui donner.

Quel est le microbe dont nous avons déterminé le pouvoir pathogène et décrit les principaux caractères biologiques dans les leçons antérieures? Etait- il déjà connu et étudié sous un autre nom; était-il, au contraire, observé et cultivé pour la première fois?

Pour répondre à cette question, je comparerai le bacille que je vous ai fait connaître aux autres microbes septiques.

Je perdrais beaucoup de temps pour n'aboutir qu'à la confusion, si j'entreprenais de rapprocher les effets pathogènes que vous connaissez à ceux qu'occasionne une matière animale putréfiée, attendu que les substances organiques animales entrent en putréfaction sous l'influence d'espèces microbiennes multiples variant d'un lieu à un autre et d'un moment à l'autre. Le microbe de la putréfaction n'existe pas; il y a des microbes de la putréfaction. Je n'en veux pour preuve que les expériences de Gaspard, de Magendie, de Davaine, de Chauveau, de Yulpian, de Colin, de Coze et Feltz, de Leplat et Jaillarii, dont les résultats sont loin d'être identiques ou môme comparables, parce qu'ils étaient dûs à des microbes divers, dont la sélection a été opérée par les espèces animales sur lesquelles on les a inoculés, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre.

C'est en voulant comparer ces faits dissemblables, qu'on est arrivé à produire la confusion qui a régné et règne encore dans le groupe des septicémies.

La confusion dérivait encore, en partie, de ce que les expériences faites avec une matière infectante complexe et variable étaient poursuivies sur des espèces animales différentes. Nous avons évité de tomber dans les mêmes errements. Il nous a paru plus simple et plus logique de comparer le microbe que nous venions d'étudier dans la septicémie gangréneuse, à d'autres agents bien définis, dont les effets étaient plus ou moins semblables aux symptômes de cette maladie.

Trois microbes s'offraient à nous dans ces conditions : le bacterimn Chauvœi, le vibrion septique et le bacille de l'œdème malin.

Le charbon symptomatique, la maladie du hacterium Chauvœi^ présente des lésions qui ressemblent à s'y méprendre à celles de la septicémie gangréneuse, mais son microbe diffère de celui de la septicémie gangréneuse : 1° par les terrains animés sur lesquels il végète; 2*^ par son mode d'évolution dans l'organisme, au contact des séreuses.

Vous avez vu, par exemple, sur les tableaux que j'ai placés sous vos yeux, que le bœuf, chez lequel le charbon symptomatique se développe si facilement, est réfractaire à la septicémie gangréneuse. Dans les séreuses, le hacterium Chaiivœi se présente constamment en articles très courts, tandis que le bacille de la septicémie forme de longs filaments multiarticulés.

Aussi, n'avons-nous pas hésité à séparer nettement le hacterium du charbon symptomatique de l'agent de la septicémie gangréneuse.

Le vibrion septique et le microbe de l'œdème malin exigent une comparaison plus attentive.

En 1876, M. Pasteur fut amené à étudier de très près un ancien différend élevé entre Davaine et Leplat et Jaillard, du

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Val-de-Grâce, différend qui menaçait le rôle du Bacilhis anthracis dans la production du charbon. Davaine avait montré déjà que la maladie observée par Leplat et Jaillard, à la suite pourtant de l'inoculation du sang d'une vache charbonneuse, n'était pas le charbon. Il avait proposé, en 1865, de l'appeler maladie de la vache.

En 1876, M. Pasteur fit dans le clos d'équarrissage de Sours, près de Chartres, une enquête sur la provenance du virus inoculé par Leplat et Jaillard, qui lui révéla que les cadavres y étaient conduits plus ou moins putréfiés; quelques-uns même trois jours après la mort. Au moment de la visite de MM. Pasteur et Joubert, le clos contenait un mouton mort depuis 16 heures, un cheval mort depuis 20 à 24 heures, et une vache morte depuis 3 jours, tous trois du charbon bactéridien. Le sang de ces animaux, examiné au microscope, offrit les particularités suivantes : celui du mouton ne contenait que des bacilles charbonneux; celui du cheval, des bacilles charbonneux et des vibrions de la putréfaction'; celui de la vache, presque exclusivement des vibrions de la putréfaction. L'inoculation donna des résultats conformes à ceux de l'examen direct : le sang du mouton occasionna un véritable charbon, et les deux autres tuèrent les animaux sans qu'on pût retrouver les bactéridies charbonneuses dans le sang des victimes.

Les deux cobayes qui avaient reçu le sang du cheval et le sang de la vache succombèrent donc à une affection distincte du charbon. Cette affection s'accompagnait, au point d'inoculation, de lésions semblables à celles que nous avons attribuées à la septicémie gangréneuse. De plus, M. Pasteur trouva dans les lésions locales, dans les séreuses, et enfin dans le sang, des microbes d'aspect varié et étrangers au bacilhis anthracis. Frappé surtout par les caractères de ceux qu'il voyait dans les séreuses et dans le sang, il les rattacha à une espèce qu'il appela vibrion septique.

M. Pasteur poursuivit ses études et s'aperçut que le vibrion septique ne se comportait pas dans les cultures artificielles comme le bacillus anthracis. Le premier était anaérobie et trouvait dans la fibrine du sang- un excellent aliment; le second était aérobie.

Un an auparavant, en 1875, M. Signol, alors vétérinaire à Paris, ayant eu la curiosité d'examiner le sang d'un cheval asphyxié 15 à 20 heures auparavant, avait constaté la présence de bacilles et démontré la virulence de ces derniers par des inoculations. Il crut que l'asphyxie pouvait faire apparaître la virulence charbonneuse dans l'organisme du cheval. Son travail, soumis à l'Académie de médecine, fut renvoyé à une commission composée de MM. Pasteur, Bouillaud et Bouley.

A la fin de juin 1876, MM. Pasteur et Bouley, accompagnés de MM. Joubert et Chamberland, assistèrent à la reproduction des observations de M. Signol, et constatèrent la virulence du sang des veines profondes, notamment de celles de l'intestin, chez un cheval asphyxié la veille. En même temps, ils reconnurent l'identité des effets obtenus par M. Signol et de ceux de l'expérience de Chartres, et conclurent à l'identité du microbe dans l'un et l'autre cas.

Pour eux, ce microbe existe dans l'intestin des herbivores d'où il se répand dans le sang, à la faveur de la putréfaction, en lui communiquant une virulence spéciale. Dans une matière organique morte où l'oxygène est consommé et non renouvelé, dans la profondeur d'une masse de chair, comme un gigot de mouton, ce microbe produit une putrescence rapide.

M. Pasteur en conclut que la septicémie qu'il avait produite était une putréfaction sur le vivant, mais il eut soin de faire remarquer que cette maladie n'est pas la seule qui soit causée par les agents de la putréfaction. Elle a un germe spécial, qui n'existe pas toujours, puisque, pendant 4 mois, il ne put

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réussir à retrouver cette septicémie en inoculant du sang de cheval putréfié à l'air.

Uttérieurement, M. Pasteur a trouvé le vibrion septique dans de la terre où s'étaient putréfiés des cadavres charbonneux.

Les observations de M. Pasteur eurent, en outre, l'avantage de vider la querelle toujours pendante entre Davaine et Leplat et Jaillard, en montrant que ces derniers avaient inoculé, à leur insu, le vibrion septique qu'on leur avait envoyé de Chartres, au lieu de la bactéridie charbonneuse.

En 1881, MM. Koch et Gaffky décrivirent, sous le nom cVœdeme malin^ une maladie expérimentale mortelle pour la souris, le cochon d'Inde et le lapin, et dont la semence provenait du sol. Le microbe producteur était anaérobie; il se cultivait dans les couches profondes de la gélatine et végétait bien surtout lorsque celle-ci était additionnée de glycose; il avait la forme du vibrion septique de Pasteur et produisait par l'inoculation des lésions analogues. En définitive, le bacille de l'œdème malin et le vibrion septique doivent être confondus l'un avec l'autre.

M. Chauveau et moi, nous eûmes l'idée de comparer la septicémie gangréneuse de l'homme à la gangrène traumatique du cheval et à la maladie du vibrion septique. Nous fûmes rapidement convaincus de l'identité de ces trois affections, par le rapprochement des symptômes, des lésions et des micro-organismes. Alors, nous cherchâmes des preuves directes dans l'étude du microbe que M. Signol avait mis entre les mains de M. Pasteur. C'est au cheval que nous nous sommes adressés et nous avons suivi exactement le procédé de M. Signol. Or, l'étude parallèle objective et physiologique du vibrion septique des veines profondes du cheval mort depuis 24 heures et du bacille de la septicémie gangréneuse de l'homme confirma en tous points nos vues théoriques. Ces deux micro-organismes appartiennent à la môme espèce microbienne.

Aussi, en 1883, avons-nous déclaré, à Lyon, et, en 1884, à l'Académie de médecine, que la septicémie gangreneuse de l'homme résultait de l'introduction du vibrion septique dans^ nos tissus.

Rosenbach, Brieger, Ehrlicîi, Fliigge, Liborius, Gornil et Babès adoptèrent l'assimilation que nous proposions ; mais les élèves de M. Pasteur parurent douter de son exactitude. MM. Roux et Chamberland, dans leur travail sur l'immunité contre la septicémie par les substances solubles, dirent, en effet, qu'ils avaient opéré avec le même microbe étudié d'abord par Pasteur, Joubert et Chamberland, puis par Koch et Gafîky, sans lui assimiler celui que nos recherches sur la septicémie gangréneuse de l'homme nous avaient livré.

J'ai eu récemment l'occasion de raffermir mon opinion sut ce point. M. Linossier a bien voulu me communiquer le résultat de travaux importants qu'il poursuit avec le vibrion septique authentique, puisque la semence lui a été fournie par le laboratoire Pasteur.

M. Linossier a étudié les fermentations que ce vibrion peut déterminer avec une rigueur plus grande que la nôtre, lorsque nous avons mis son pouvoir zymotique en évidence.

Les recherches de notre collègue ne sont pas encore publiées, néanmoins je suis autorisé à vous en donner un résumé.

Le caractère exclusivement anaérobie du vibrion septique,. et la nécessité de recueillir les gaz qu'il engendre en végétant comme ferment, rendent nécessaire, pour une telle étude ^ l'emploi d'appareils spéciaux qu'il serait trop long de décrire. Qu'il me suffise de dire que la substance fermentescible est dissoute dans du bouillon de cheval neutralisé, qui, de tous les liquides, s'est montré le plus favorable au développement du microbe. Un peu de carbonate de chaux précipité, ajouté au mélange, est destiné à absorber, au fur et à mesure de leur formation, les produits acides de la fermentation. L'appareil,

exactement privé d'air, puis ensemencé, est porté h l'étuve à -[-39*'. La semence est le plus généralement une goutte de sang , recueillie dans le cœur d'un cobaye au moment où il vient de succomber à la septicémie.

C'est surtout sur la fermentation du glucose qu'ont porté jusqu'à ce jour les recherches de M. Linossier. Après une première période, pendant laquelle elle se montre assez active, elle devient d'une extrême lenteur. Après six mois et plus, il reste encore dans le liquide du sucre non transformé. Il se dégage pendantla fermentation de l'acide carbonique et de l'hydrogène, et l'analyse du résidu permet d'y déceler la présence des alcools éthylique et butylique normal (1), des acides formique, acétique, butyrique etparalactique, et des traces d'acide succinique.

Ce qui rend cette étude à la fois attrayante et difficile, c'est la variabilité des produits de la fermentation : tantôt, au lieu d'un mélange d'acide carbonique et d'hydrogène, de l'acide carbonique seul se dégage; l'acide pàralactique semble, dans certains cas, le produit principal de la transformation du sucre ; dans d'autres, il est absent ou à l'état de traces ; l'alcool butylique normal est parfois en quantité presque égale à celle de l'alcool éthylique; il arrive que ce dernier est absolument pur. Il existe la même irrégularité dans les proportions des div^ers acides gras volatils.

Cette variabilité dans les produits de la fermentation est un phénomène des plus intéressants. M. Pasteur l'avait observée dans les produits de la fermentation butyrique du lactate de chaux ; mais ici, elle pouvait, comme l'a fait remarquer M. Duclaux, être attribuée à une différence dans la nature des ferments.

Dans l'étude du vibrion septique, les propriétés pathogènes de l'organisme, faciles à vérifier à l'issue de chaque expérience,

(1) Dans mes premières éludes snr la fermentation, j'avais cru reconuaitre la présence de l'alcool.

permettent de s'assurer qu'il nV a pas eu substitution de microbes, et de rattacher les irrégularités de la fermentation à des modifications biologiques du ferment, modifications en rapport avec les conditions physiques et chimiques de son développement.

L'étude du déterminisme de ces modifications biologiques est malheureusement non seulement très délicate, mais très longue, chaque fermentation durant plusieurs mois. La cause de variations qui semble à M. Liiiossier le mieux établie, à l'heure actuelle, est l'action de Foxygène, soit sur la fermentation elle-même, soit sur le microbe avant l'ensemencement.

Tout en poursuivant l'étude des fermentations du glucose, M. Linossier a recherché l'action du vibrion septique sur un certain nombre d'autres substances fermentescibles. L'amidon subit une fermentation dont les termes ultimes semblent les mêmes que ceux d'une fermentation de glucose. De plus, on trouve constamment dans les liquides fermentes une érythrodextrine. sans trace de glucose. Le saccharose ne paraît pas être interverti. Le lactose fermente avec activité; la glycérine, mal ; le lactate de chaux, pas du tout. Ce dernier fait a une importance particulière : il prouve que le vibrion septique est essentiellement difîérent du ferment butyrique de Pasteur, dont le rapprochent sa forme et son caractère exclusivement anaérobie.

Les matières albuminoïdes peuvent aussi subir, sous l'intiuence du vibrion septique. une fermentation active dont tous les termes n'ont pu être encore déterminés.

On ne trouve dans les bouillons de culture du vibrion septique ni sucrase, ni amylase, ni présure, ni pepsine.

Ces phénomènes décrits avec détails par M. Linossier se sont déjà présentés sous leurs traits principaux dans les fermentations que nous avions faites avec le bacille de la septicémie gangréneuse.

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Analogie de plus : dans les fermentations les plus longues, M. Linossier a vu le microbe prendre des formes flexueuses et pelotonnées que nous avions constatées pour notre bacille dans des conditions analogues (voyez fig. 45, p. 438).

Enfin, M. Linossier, qui est sûr d'avoir conservé la virulence primitive du microbe qui lui fut livré à l'Institut Pasteur, a bien voulu me remettre de la semence. Inoculée comparativement avec le virus que nous conservons depuis 9 ans, elle a déterminé exactement les mêmes effets.

Il n'est pas jusqu'aux suites de l'injection des produits de culture des deux microbes dans les veines qui ne soient identiques.

Je conclurai donc définitivement, que le vibrion septique de Pasteur est bien l'agent de la septicémie gangréneuse. Cependant, convient-il de lui conserver ce nom? Flugge l'appelle Bacillus œdematis maligni ; Macé, Bacillus septiciis. Je propose Bacillus septicus gangrenœ, car ce nom en trois termes renferme une véritable définition, une caractéristique presque complète de l'agent, puisqu'il rappelle ses caractères botaniques et ses propriétés pathogènes.

Quant à la maladie, le nom de septicémie gangréneuse me paraît admirablement convenir, attendu qu'il rappelle l'origine causale et le principal phénomène de l'évolution de la maladie dans l'organisme. Les noms où le mot gangrène tient la tête rappellent trop à mon avis la mortification des tissus, qui n'est pas le fait essentiel dans les causes de la mort, et le nom d'œdème malin expose à une confusion avec l'œdème qui accompagne la pustule maligne sur notre espèce.

En d'autres termes et pour nous résumer, la septicémie gangréneuse de l'homme est la maladie du Bacillus septicus gangrenée.

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