‹ Leçons sur la tuberculose et certaines septicémies [electronic resource]Chapitre 46 sur 48 · NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

NEUVIÈME LEÇON

SEPTICÉMIE GANGRÉNEUSE [silite et fin)

Possibilité de conférer Timmunité contre la septicémie gangréneuse. — Intérêt théorique de ce résultat. — Immunité créée par trois modes : injection intra-veineuse des bacilles virulents et de la sérosité décantée ; injectionintra-péritonéale du bouillon de culture stérilisé; injection souscutanée des bacilles atténués.

Tuméfactions crépitantes produites par des microbes autres que celui de la septicémie gangréneuse.

Les tentatives qui ont eu pour but de conférer aux animaux l'immunité contre la septicémie gangréneuse constituent un chapitre très intéressant au point de vue théorique.

Pratiquement, la non-récidive de la septicémie gang-réneuse est peu importante, la terminaison presque toujours mortelle de l'affection éliminant la possibilité d'une seconde infection. Il ne serait cependant pas absolument impossible que quelques personnes eussent acquis l'immunité contre le vibrion septique.

J'ai dit que le vibrion septique se trouvait normalement dans l'intestin. Or, on peut imaginer, sans sortir des limites permises par les données générales de la bactériologie, une invasion de l'organisme procédant de ce lieu, et se faisant dans des conditions telles que la maladie ne soit pas mortelle et que l'organisme en sorte vacciné.

Quoi qu'il en soit, plusieurs expérimentateurs ont conféré à des animaux l'immunité contre la septicémie gangréneuse.

Trois méthodes différentes leur ont permis d'atteindre ce but :

1° L'emploi convenable de microbes virulents; l'usage

des produits solubles fabriqués par les microbes; 3° l'inoculation de microbes atténués.

Le premier mode de vaccination est celui que nous avons employé, M. Chauveau et moi, dès nos premièrés recherches sur la septicémie gangréneuse. Nous avons conféré l'immunité à des animaux en leur inoculant dans le sang des microbes virulents.

Si vous vous rappelez ce que j'ai dit de l'importance de la voie d'introduction sur les effets consécutifs d'une inoculation de vibrion septique virulent, vous ne serez pas étonnés de ce modus faciendi.

Introduits en petit nombre dans le sang, chez des animaux sensibles à l'infection, ces microbes, qui produiraient dans le tissu conjonctif une maladie mortelle, restent sans effets fâcheux sur la santé du sujet. Les symptômes morbides sont peu accusés et essentiellement fugaces. Au bout de deux ou trois jours l'animal est toujours revenu à la santé.

Des doses plus fortes de virus produisent des troubles généraux immédiats et plus graves.

Enfin des doses considérables entraînent la mort de certaines espèces avec les lésions classiques généralisées aux séreuses et à certains points du système musculaire.

Conséquemment, un petit nombre de bacilles engendre une septicémie atténuée, curable, passagère. Cette maladie avortée suffit pour rendre les animaux réfractaires à une nouvelle inoculation virulente pratiquée dans les meilleures conditions^ c'est-à-dire dans le tissu conjonctif.

La septicémie gangréneuse est donc une maladie non récidivante, lorsqu'elle évolue dans des conditions qui, malheureusement, ne sont pas celles des infections chirurgicales.

Nous avons donc pratiqué des injections intra-veineuses peu abondantes de bacilles virulents chez des animaux appartenant à diverses espèces animales, que nous avons ensuite éprouvés

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par une inoculation suffisante dans le tissu conjonctif. Les résultats n'ont pas été identiques dans tous les cas. Le lapin, par exemple, se prête mal à cette expérience; il supporte bien l'injection vaccinale, mais meurt de l'inoculation d'épreuve. Le mouton et le chien ne deviennent réfractaires qu'à la suite d'injections intra-veineuses relativement abondantes on successives. Je rappellerai le chien à qui M. Gourmont avait injecté dans la jugulaire 162 centimètres cubes de culture virulente; promptement remis des suites de cette injection, il résistait un mois plus tard à l'inoculation sous-cutanée de 4 centimètres cubes de sérosité pure empruntée au cobaye. Le lapin convient donc mal, le chien et le mouton conviennent doncmédiocrement à prouver la création de l'immunité contrôla septicémie gangréneuse par les injections virulentes intra-veineuses.

L'âne est l'animal sur qui nous avons pu créer les plus beaux exemples d'immunité acquise, à la condition d'introduire dans ses veines, à deux ou trois reprises, de très fortes doses de virus. Si les doses restent faibles, l'âne ne se vaccine pas mieux que le lapin et le mouton. Vous savez que l'âne est très sensible à la septicémie gangréneuse ; or, si l'on injecte dans le tissu conjonctif d'un sujet vacciné par la voie sanguine 1/2 ou \ centimètre cube de sérosité virulente, la région inoculée se tuméfie rapidement et devient chaude et douloureuse; mais bientôt le gonflement se délimite, les phénomènes inflammatoires se circonscrivent et, six ou huit jours plus tard, un abcès se forme dans son centre. Celui-ci, habituellement gros comme un œuf de poule, contient un pus épais, inodore, fourmillant de vibrions septiques virulents.

Je ferai remarquer, en passant, qu'il ne se développe jamais de pus lorsque pareille inoculation est faite à un âne non vacciné. Son apparition, dans le cas particulier, est un phénomène très intéressant, qui a plusieurs analogues en bactériologie. Un microbe non pyogène tend à le devenir lorsqu'il est inoculé à

un organisme dont il ne peut forcer la réceptivité, soit à cause de sa propre atténuation, soit à cause de la résistance de l'animal. La propriété pyogène peut apparaître chez plusieurs espèces microbiennes, déposées dans des terrains réfractaires ; tels sont : Bact. Chauvœi, le streptocoque puerpéral, le B. d'Eberth, le pneumocoque, etc.

Quoi qu'il en soit, l'abcès formé au point de l'inoculation sur Tâne vacciné s'ouvre bientôt et guérit spontanément.

Lorsqu'on inocule pour la seconde fois, dans le tissu conjonctif, un âne ainsi débarrassé d'un premier abcès, on constate que les phénomènes locaux sont moins accusés et que, dans le foyer, les microbes conservent moins longtemps leur virulence. Le gonflement peut même dans certains cas se résoudre avant la constitution d'un abcès. Il me semble donc que l'immunité a été encore renforcée par la première inoculation d'épreuve.

En résumé, M. Chauveau et moî avons démontré la possibilité de conférer aux animaux l'immunité contre la septicémie gangréneuse par inoculation intra-veineuse de bacilles septiques virulents.

Hâtons-nous d'ajouter que cette immunité est moins accusée que l'immunité obtenue contre le charbon symptomatique par un procédé analogue; d'oii il faut inférer que le milieu sanguin est moins favorable au virus de la septicémie qu'à celui du charbon symptomatique.

Nous avons ensuite essayé de créer l'immunité par l'inoculation dans les voies respiratoires. Le poumon, possédant peu ou pas de tissu conjonctif, se prêtait à cette expérience. Nous introduisions de la sérosité virulente dans la trachée en ayant bien soin de ne point en laisser pénétrer autour de la plaie. Le lapin ne peut supporter cette opération et meurt de septicémie gangréneuse; l'âne au contraire a une maladie avortée et acquiert l'immunité. Les microbes ont probablement pénétré dans

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1er sang- par les capillaires pulmonaires; le cas est alors identique à ceux de nos premières expériences.

Vous pouvez comprendre maintenant ce que je disais au début de cette leçon: il est possible que des vibrions septiques pénètrent dans le sang- humain soit par les poumons avec les poussières, soit par l'intestin, occasionnent une maladie avortée, indéterminée et curable, et confèrent ainsi l'immunité. Cette hypothèse n'a d'ailleurs qu'un intérêt théorique.

Il ressort des expériences précédentes que nous avions pu^, sans grands inconvénients, introduire dans le sang- d'un animal d'assez grandes quantités de sérosité virulente fdtrée ou décantée.

Plus tard, en 1887, au moment où la production de l'immunité par les substances solubles microbiennes était à l'ordre du jour, MM. Chamberland et Roux ont songé à conférer Timmunité contre la septicémie gangréneuse avec les bouillons filtrés des cultures du vibrion septique. C'est le deuxième procédé dont je parlais au début de cette leçon.

Ces expérimentateurs chauffaient à -[^ 105"^ ou ~j- 110°, pendant dix minutes, des cultures de vibrions septiques en bouillon, filtraient ces cultures et injectaient le liquide ainsi obtenu dans le péritoine du cobaye à la dose de 10 centimètres cubes par 100 grammes de poids vif. En six ou huit jours, un cobaye de 300 grammes recevait trois injections semblables, soit 90 centimètres cubes. Chaque opération était suivie de troubles généraux fugaces. Les cobayes imprégnés étaient inoculés dans le tissu conjonctif, en même temps que des témoins, avec des microbes très virulents. Les témoins mouraient en dix-huit heures; les autres résistaient.

Il était permis à MM. Chamberland et Roux de graduer l'immunité en injectant des doses variées de produits solubles. Avec de petites doses, on occasionne un simple retard dans le moment de la mort, à la suite de l'inoculation d'épreuve.

L'immunité conférée par ces auteurs était encore solide au bout de trente jours.

La sérosité développée sur le vivant est plus active que le bouillon de culture : 7 à 8 centimètres cubes de sérosité, administrés à raison de 1 centimètre cube par jour, confèrent l'immunité aussi bien que 80 centimètres cubes de bouillon de culture stérilisé.

Enfin, je dois vous entretenir d'un troisième procédé de vaccination par V emploi de microbes atténués.

En 1888, M. Cornevin a constaté que le virus de la septicémie gangreneuse était inégalement atTaibli par l'action de plusieurs corps delà série des phénols, en présence d'une température de + 38" à + 40°.

Par exemple, il obtint :

Une atténuation faible par l'acide tannique,

— un peu plus forte — l'acide pyrogallique et le chlorhy-

drate de quinine,

— plus forte — l'acide gallique,

— bien marquée — la quinine,

— — — le chlorhydrate de morphine,

— — — l'hydroquinone,

— — — la résorcine,

— — — la pyrocatéchine,

Une atténuation très forte par le sulfate de quinine et la cou marine.

M. Cornevin choisit dans cette liste d'agents atténuants la coumarine et l'acide gallique : 0^%25 de coumarine étaient dissous dans 10 grammes d'eau et associés dans un tube en verre à un volume égal de virus frais; le vide était fait et le tube scellé ; le mélange séjournait vingt-quatre heures à l'étuve à + 38° ou + 40° ; il sortait de là un premier vaccin contre la septicémie gangréneuse. Un deuxième vaccin était préparé de la même manière, sauf que 0°'',50 d'acide gallique étaient directement associés à 15 grammes de liquide virulent.

M. Cornevin inoculait ces liquides virulents atténués sous la peau ou dans le péritoine. Il a pu ainsi conférer l'immunité

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à des chiens et à des gallinacés, qui ne sont pas, comme vous le savez, des espèces très sensibles à la septicémie g-angréneuse. L'état réfractaire créé parles virus atténués était même fugace, puisqu'il avait disparu au bout de vingt-quatre jours, quelquefois de treize ou quatorze jours.

L'auteur a observé que la région qui entoure le point inoculé conserve beaucoup plus longtemps une immunité assez forte, attendu qu'une inoculation pratiquée dans le même point ne réussit pas, tandis qu'une semblable faite ailleurs entraine la mort de l'animal. Nous avions déjà noté la possibilité d'une semblable immunité locale avec le charbon symptomatique.

Messieurs, j'ai terminé l'étude expérimentale delà septicémie gangréneuse, maladie due au vibrion septique ou bacillus septicus gangrense. Sa seule caractéristique réside dans ce microbe; aucun symptôme ne lui est absolument particulier et ne peut suffire à la faire reconnaître. On se tromperait grossièrement, si l'on croyait que toute tuméfaction œdémateuse, s'accompagnant de crépitation des tissus, est nécessairement la maladie due au vibrion septique. Vous en serez bien convaincus, si je raconte brièvement l'étude que j'ai pu faire, grâce à M. le professeur Gayet, d'une complication développée sur un malade de son service, laquelle avait plus d'une ressemblance avec la septicémie gangréneuse sans avoir avec elle de rapport étiologique.

Au mois de juin 1886, un homme arrivait à la clinique de M. Gayet avec un œil très tendu, sortant presque de l'orbite. Ce malade s'était blessé quelques jours auparavant avec un soc de charrue. Une ponction pratiquée immédiatement laissa échapper une sanie roussâtre et d'assez nombreuses bulles gazeuses. Le lendemain l'œil était de nouveau aussi tendu qu'au moment de l'entrée à l'hôpital ; une nouvelle ponction donna lieu aux mêmes incidents et l'énucléation fut décidée et effectuée

sur-le-champ. Les suites de cette opération furent très simples. La g-uérison survint comme dans les conditions ordinaires; le malade n'avait présenté aucun symptôme d'infection générale.

M. Gayet m'ayant prié d'étudier ce cas curieux, j'ai pu isoler de la sanie que l'on m'avait envoyée un microbe particulier, différant du vibrion septique, et doué cependant de propriétés zymotiques très nettes.

La sérosité sanieuse contenait de très fins bacilles, les uns courts, homogènes, d'autres articulés, ayant une longueur moyenne de 0°'°',0025 à 0'"'°,0060. Ces microbes étaient isolés ou rassemblés en petits amas constitués alors par des individus très courts. Aucun bacille ne contenait de spores.

J'inoculai cette sérosité au lapin, au cobaye et au rat blanc. Les cobayes et les rats blancs inoculés dans le tissu conjonctif moururent avec des lésions fort analogues à celles de la septicémie gangréneuse ; les lapins résistèrent, sauf un qui avait reçu des doses tellement considérables qu'il mourut empoisonné, sans présenter de lésions locales. Cette seule expérience aurait suffi à démontrer l'absence du vibrion septique dans l'œil du malade de M. Gayet.

La virulence de la sérosité se perdit très rapidement; je constatai qu'on pouvait la faire réapparaître par addition d'acide lactique.

J'obtins très facilement des cultures dans du bouillon de bœuf salé et phosphaté en présence de l'air et dans le vide ; ce bacille était donc aérobie facultatif. La culture fut moins abondante et marcha moins rapidement dans le vide qu'en présence de l'air, autre particularité qui distingue ce microbe de l'agent de la septicémie gangréneuse.

Il existe donc dans le sol un bacille pathogène, capable de se développer dans le tissu conjonctif, d'y produire des gaz, et qui n'est pas le vibrion septique. Il ditfere de ce dernier par samor-

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pholog-ie, par l'absence des spores, par la fragilité de sa virulence, par la faculté de végéter à l'air libre, par son inaptitude à produire des lésions chez le lapin.

Il se rapprocherait davantage morphologiquement d'un fin bacille regardé par Koch comme la cause de la septicémie de la souris ; toutefois, ce bacille ne produit pas de gaz, et par là s'en sépare très nettement.

Il est infiniment probable que plusieurs espèces pathogènes, plus ou moins rares, ont la propriété d'engendrer des gaz dans les tissus. M. Ollier m'a dit avoir observé sur l'homme quelques cas de tuméfaction crépitante consécutive à un traumatisme qui guérirent facilement. Ces accidents n'étaient pas dus certainement au bacille de la gangrène gazeuse. Au surplus, les symptômes cliniques n'avaient qu'un trait commun dans les deux cas, la crépitation des tissus.

On connaît, chez le bœuf, des exemples de tumeurs crépitantes bénignes, presque toujours curables; il ne peut s'agir ici du charbon symptomatique, qui est à peu près fatalemen mortel pour cet animal.

En somme, le pronostic à porter sur une tuméfaction in flammatoire crépitante n'est pas nécessairement et fatalement fâcheux, puisqu'il existe des cas où ces symptômes sont déterminés par des microbes dont l'activité s'épuise rapidement dans les tissus ou par des microbes dont les toxines ne sont pas très redoutables pour l'homme.

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